14/05/2016

Plutôt mouche à viande ou papillon?

Elle est revenue, la goûteuse et conviviale saison des grillades au bord des lacs, ou dans la clairière du bois des Brigands à Thierrens. “Le barbecue, c’est l’affaire des mecs”, disent les épouses, fleurissant sans se formaliser leur langage d’un sexisme de plus en plus décrié.  Leur “homme” encore moins. D’ailleurs il s’est mis torse nu à la manière des forgerons pour faire chatoyer au soleil du parc Bourget sa musculature, tout en triturant celle d’une pauvre bête de boucherie. Il y découpe un cuisseau charnu en lamelles plus ou moins égales, qu’il dispose “avec un doigté savant” sur un gril à charbons, entre trois saucisses de Saint-Gall et deux croupions de poulet. Comme dans les sacrifices votifs de l’Antiquité latine, il s’en dégage des fumets triomphants et, du coup,  tout Vidy s’illumine en décor de péplum hollywoodien. (En hommage peut-être à son admirable Musée romain).

Telles sont les dernières manifestations de la virilité humaine. Faire frire de la bidoche en plein air est une épreuve sportive. Or ces champions carnassiers du pique-nique s’inquiètent de l’influence grandissante, dans les médias, du régime préconisé par les végétariens, les végétaliens et les adeptes du véganisme. “Des gens qui tueraient père et mère pour un jus de carottes”, ragent-ils. Quelle gloire masculine pourraient-tirer de légumes ou de steaks de tofu chauffés à feu doux sur leur emblématique rôtissoire?

A leur décharge, j’avoue que la tendreté d’une belle entrecôte charolaise saignante, pas trop, peut me faire saliver, car elle m’affilie à des ancêtres préhistoriques qui, plus courageusement, mâchaient la viande rouge toute crue. “Grichka”, le chat sibérien de ma voisine russe la préfère ainsi. Elle lui en sert chaque matin à volonté, et il en redemande.

On objectera, à raison, que les comestibles sortis des abattoirs n’attirent pas que des chats, mais aussi des mouches dites précisément “à viande”. La barbaque en devient répulsive, surtout quand on ignore de quel animal elle provient.

Plutôt mourir que s’en nourrir, me dis-je. Et après ce n’est pas en mouche que je me réincarnerai, mais en phalène. Ce papillon de nuit attiré par les lanternes, aspiré par les flammes d’une chandelle. On y joue avec un feu pur qui n’a pas un goût de viande douteuse, mais une tonifiante saveur de lumière.

 

23/04/2016

Gifles et claques ont traversé les âges

 

Elle a été initialement un châtiment corporel infligé à de diablotins turbulents, mais elle a fait d’autres ravages. La gifle, un mot picard “kiff”, ou “kiffl”, qui désigne la joue humaine, où étymologiquement elle s’applique - a été aussi un délit d’humiliation entre adultes, pas du tout consentants. Un affront cornélien, qui, encore à la fin du XIXe siècle, se soldait par des *rendez-vous sur le pré”, avec des jeux de fleurets. Ou une seule cartouche, comme celle que Pouchkine reçut en plein ventre, un 10 février 1837, à Saint-Pétersbourg.

Aujourd’hui, ce déshonneur se “répare”, sans romantisme expéditif, par des procès qui ont le désavantage de traîner en longueur. Et au bout desquels la victime se sent un peu coupable et son gifleur un modèle d’innocence. Car lui-même aurait subi, en sa petite enfance, des claques flétrissantes de son père qui, parallèlement, battait sa femme comme plâtre à cause d’un ragoût peu épicé.

Claque est un mot qui sonne aux oreilles encore plus violemment que gifle. Dans la mémoire affective des enfants qui en ont subi de leurs parents, ou, tout aussi révoltant, d’un maître d’école, ça claque et cliquette comme une ritournelle de piano mécanique, une sale rengaine pluvieuse.

Je me souviens d’une râclée phénoménale, plus cinglante que sanglante, qu’un prof de géographie administra en plein cours, dans un collège de Pully, à Jeremy Dowland, un écolier britannique très assimilé. Le petit Londonien  osa prétendre en savoir davantage que notre maître sur le cours de l’Orénoque. Celui-ci fut moins agacé par l’érudition précoce de mon camarade que par son oeil effronté. Du haut de ses 12 ans,il se laissa souffleter sans déploration ni panique. Avec le sourire exaspérant de ces rebelles qu’aucun sévice ne pourrait effacer, et qui prétendent mépriser la mort elle-même...

La gifle a des synonymes autrement plus pittoresques, presque drôles: outre la raclée ou la taloche, on peut se flanquer une mornifle, une beigne, un horion, une rossée, une dérouillée (terme d’assonance vaudoise). Ou, plus poétiquement, un ramponneau - qui désigne aussi un marteau de tapissier! Mais j’apprends qu’une pétition visant à interdire les punitions corporelles à l’encontre des enfants vient d’être rejetée à Berne. Et ça, c’est moins drôle.



16/04/2016

Les magnolias d’avril sont des candélabres

 

Leur floraison déjà commencé avec une exaltation qui s’accompagnerait d’une liturgie chorale ancienne: pourquoi pas le psaume 69 qui introduit le Vespro della beata vergine, de Monteverdi? D’ailleurs la fleur du magnolia est essentiellement blanche et viriginale, comme dut l’être le linceul de la Vierge. Elle se farde à peine d’un rose qui va du suave pastel au vif - un pigment naturel de la saison des amours que l’on vit ces jours-ci, mais aussi celui de la pudeur qui naguère naguère montait au front des adolescentes, quand elles étaient encore timides. Leurs joues en devenaient pudiques à croquer.

 

Une même saveur acidulée semble sourdre des fleurs du magnolia, dont une des originalités botaniques est d’éclore au début du printemps, avant l’apparition des feuilles. Elles leur cèdent la place sur les branches pour permettre leur frondaison, puis elles succombent à la brise en s’éparpillant élégamment sur les gazons de votre heureux jardin privé. Sinon à la terrasse inférieure de la promenade de Derrière-Bourg, à l’ouest de la place Saint-François. Leur carnation rose chair est plus appétissante au parc Denantou, un peu en aval d’une joyeuse pelouse que nos jardiniers ont eu la sagesse de laisser en jachère à l’ombre de cèdres centenaires.

 

Mais revenons à notre arbuste exotique, originaire des Antilles françaises et qui s’est glorieusement acclimaté en Europe depuis le début du XVIIIe siècle. Pour étudier de plus près ses pétales, on descendra depuis la Croix-d’Ouchy la très arborisée promenade de la Ficelle. Une “coulée verte”, sous laquelle passent maintenant les rames du m2. A notre droite, une enfilade de trois ou quatre magnolias vénérables étirent souverainement de puissantes ramures asymétriques, sur lesquelles flamboient leurs éphémères corolles mariales.

En plein jour, on dirait les chandeliers d’une église baroque plongée dans la nuit. Leurs fleurs solitaires s'allument en s'éployant au cœur d'un calice de feuilles ovales, coriaces, et que leur flamme dore comme du cuivre. Alléluia!