14/02/2016

Odeurs de confessionnal

Le pénitent y pénètre subrepticement, avec une espèce de honte, comme dans un bouge où l’on s’adonne aux pires péchés. Mais paradoxalement, c’est pour s’y soulager des siens, souvent véniels, avec l’espoir d’une bénédiction prédominicale. En amenuisant sa voix, il entonne un acte de contrition à l’ancienne, jalonné de majuscules: «Mon Dieu, j'ai un très grand regret de Vous avoir offensé, parce que Vous êtes infiniment bon, infiniment aimable et que le péché Vous déplaît.» On ne se sent tout à fait pas à l’abri dans ces vieux confessionnaux catholiques, comme on en repère encore dans certaines églises vaudoises. Même si un voyant rouge extérieur signale aux rôdeurs indiscrets qu’un fidèle s’y trouve pour prier en extrême privauté, celui-ci s’y sent inconfortablement prosterné, ses jarrets dodus dépassants, apparents sous la clarté des vitraux et soumis à mille courants d’air. Il frissonne, car ses chuchotements lui semblent entendus par l’humanité entière.

 

Le confessionnal, généralement situé dans des allées latérales, est un singulier meuble liturgique divisé en trois compartiments. Le central, muni d’un siège confortable, est réservé au confesseur. Dans les deux autres il n’y a qu’un agenouilloir qui meurtrit les genoux des implorants. Souvent sculpté dans le chêne ou le noyer, voire dans le genévrier ou le santal, on y respire des fragrances suaves avant de décliner ses crimes. Moins délectable est l’haleine du ministre de Dieu qui répond, ou veut en apprendre davantage: par-delà l’odeur inexistante de l’hostie ou, vénérable aussi, celle du vin eucharistique, on y dépiste celle moins sacrée d’un cognac millésimé de derrière les fagots, ou plutôt les crédences. Et ce serait de ce cloaque buccal que devrait jaillir le miracle de l’absolution! Il y a 50 ans, elle n’était pas toujours accordée. Le soussigné se souvient d’un camarade de 12 ans ressortant en larmes d’un de ces isoloirs à rideaux pourpres. Il avait «trop péché pour mériter le pardon.»

 

Un demi-siècle plus tard, un nouveau pontife a exhorté le 10 février à Rome, un millier de prêtres à revenir à la miséricorde christique. «A ne jamais se fatiguer de pardonner». Quel tyran, ce pape François!

 

07/02/2016

Quand on s’entend soi-même, on se déteste

Le guet de leur cathédrale fait la fierté des Lausannois: il a traversé des siècles, il éberlue ou amuse les touristes et, surtout, se passe de haut-parleur pour indiquer les dernières heures du jour. Il les fait carillonner avec ses seules cordes vocales, et un souffle puissant. «Mais bon, ironisent deux conférenciers parisiens de passage, votre vigile folklorique doit crier comme un sourd au point de ne plus s’entendre lui-même.» On leur rétorquera que lui au moins ne s’écoute pas parler. N’empêche que, depuis la nuit des temps, l’être humain éprouve des sentiments contrastés envers son larynx, une petite construction cartilagineuse et fibreuse située dans sa gorge, sans laquelle il ne pourrait pas sommer son conjoint de descendre les poubelles. Ni entonner majestueusement le Ranz des vaches, comme le fit à Vevey l’armailli Bernard Romanens à la Fête des vignerons de 1977. Encore moins déployer la tessiture, variée mais égrisée, de son homonyme moderne Thierry Romanens, quand l’humoriste et chanteur met en musique des poèmes d’Alexandre Voisard. La sienne de voix relève moins d’une performance évaluée en carats, reconnaît-il, que «d’un vieux graillon vocal fribourgeois».
.
Moins travaillées pour le spectacle ou l’enregistrement musical sont des filets de voix, des voix de rogomme, ou enrhumées, de personnes qui – dans le bus, dans la rue, chez le coiffeur - chuchotent ou tonitruent dans leur smartphone, le seul nouvel instrument qui les relie désormais à l’univers. Elles parlent et parlent, au point d’être sourdes à ce qu’elles disent. Or si elles se réécoutaient, «en podcast» (donc sans s’affranchir de leurs tyranniques écouteurs), elles ne se reconnaîtraient pas, et se désavoueraient jusqu’à se haïr. Une étude scientifique récente de l’Integrative Neuroscience Research Center de Marquette, dans le Michigan, explicite ce phénomène de rejet de soi: 
.
«Quand nous parlons, nous percevons notre voix presque uniquement à travers les os, ce qui modifie la perception qu’on a d'elle. L’enregistrement quant à lui, est généralement fidèle mais les sons transmis par voie osseuse étant supprimés, on ne reconnaît plus notre voix. Et nous ne l'apprécions pas beaucoup.»

 

30/01/2016

Français surintégrés ou en mal du pays  

 

Notre grande sœur la France ne va pas bien. Elle se déteste, alors qu’elle s’était tellement aimée. Et nous compatissons à ses souffrances conjoncturelles. Parmi les seuls de mes compatriotes qui ne partagent pas cette compassion, sont des Français établis en Suisse depuis longtemps, ou récemment, et qui se sont tellement assimilés à nos habitudes qu’il leur arrive à renier leur première patrie au bénéfice de la nouvelle. A déplorer que Saint-Cergue et Vallorbe ne soient pas directement au bord de l’Atlantique! Plus qu’assimilés, certains d’entre eux sont même des «surintégrés»: ils essaient d’imiter l’accent d’Etagnières, mais leur volubilité atavique le déforme, avec une francitude qui resurgit, telle l’oreille de l’âne de La Fontaine qui voulait se déguiser en lion. Ils vont jusqu’à préférer les blancs du Vully aux grands crus de Bourgogne. A détester les ruches d’abeilles à cause de leurs alvéoles en forme d’hexagone… J’exagère un tantinet, je sais, mais c’est pour forcer le trait.

Car heureusement, il y a d’autres Français installés en Suisse (en gros on y dénombre 200 000, dont 50 500 dans le canton de Vaud, un peu plus qu’à Genève) qui ont l’élégance de conserver dans le cœur la nostalgie de leur humus natal, le déferlement musical de leurs rivières de la Drôme, d’Ardèche, ou l’ombrage centenaire des marronniers du boulevard Arago, où les Parisiens du XIIIe arrondissement s’abritent en temps de pluie. Sans oublier le coq au vin, le perdreau farci des Landes, les tripoux du Cantal, les poulets fermiers qui rôtissent sur les quais de la Saône, à Lyon, et qu’on déguste avec ses doigts et une bouteille replète de Morgon. Ces Français-là (nos préférés) n’en ont appris à aimer la Suisse et ses fondues moitié-moitié, ses boutefas de Payerne, qu’avec une gourmandise d’autant plus grande. Héritiers de Rabelais et Montaigne, de Racine, Nerval, d’un Maurice Ravel, ou d’un Brillat-Savarin, ils nous font l’honneur de partager nos pains et bricelets quotidiens, sans renier leur chère France «éternelle».

Cette épithète sonne trop emphatiquement aux oreilles des modestes Helvètes calvinistes que nous sommes. La Suisse est aussi une école de modestie.