24/08/2019

Un talus funéraire pour aristochiens

Un récent soir d’août, deux vacancières anglaises en bermuda fuchsia et en tongs revenaient émues d’un coin retiré des jardins du Beau-Rivage. Elles s’étaient recueillies sur une stèle sur laquelle était gravée cette énigmatique épitaphe: To my Darling Négus:1949-1950. Non, ce disparu ne fut pas un lointain prince d’Ethiopie, mais un sloughi berbère de leur arrière-grand-mère. Une Lady qui devait se vêtir plus décemment, et qui avait fait ensevelir son chien dans le parc de son hôtel lémanique préféré. Car la direction de cet établissement autorisa en 1885 ses clientes les plus nanties et régulières à enfouir un caniche à collier de perles, un loulou de Poméranie enrubanné ou quelque chihuahua de poche parfumé de jasmin, dans un cimetière canin juché sur une butte. Même s’il on n’y inhume plus de toutous aristocratiques, cette excentricité Belle-Epoque est toujours là, pour affriander des touristes en quête d’émotions animalières. Un sentier y mène à travers des closeries en espalier et jusqu’à deux pins au tronc torsadé, au pied desquels s’étoilent une trentaine de plaques en grès, en marbre, en stuc. Sous elles gisent pour l’éternité Lumpi, Boulichon, Mimi notre jolie, Micky ma petite parfaite

 

Telle est une des riches curiosités du Beau-Rivage Palace. Faut-il rappeler qu’il est une des institutions lausannoises les plus chargées d’Histoire? Bâti en 1860, augmenté en 1908 d’une annexe néo-baroque à rotonde, on y a signé des traités internationaux sur le destin de la Turquie, les conflits libanais, le nucléaire iranien. Parmi ses hôtes illustres: Victor Hugo, les rois anglais Edouard VII et Georges V,  Ernest Hemingway, Nelson Mandela, Tina Turner, Serge Gainsbourg et j’en passe. 

Plus odoriférant est le sillage glamour hérité de Coco Chanel. Pour avoir fui Paris en 1945, où elle était accusée de complicité avec l’occupant nazi, l’impérieuse modiste fréquenta souvent le Beau-Rivage, même après avoir acquis une villa en aval de Sauvabelin. En tailleur de tweed gansé, elle venait s’y pavaner sous les lustres pour confondre des clientes attifées à l’ancienne. 

Si Mlle Coco mourut à Paris en 1971, ses restes furent transférés à Bois-de-Vaux, et ceux de ses chiens, Arlequin et Gigot, au menu carré nécrologique de son palace bien-aimé. Depuis, leurs deux noms se sont effacés.

17/08/2019

Chats yogis et femmes-serpents

Sans souscrire aux théories physiognomonistes de Gaspard Lavater (1741-1801), un  théologien zurichois qui conférait aux humains des faciès de singe, de chameau ou de serpent, il est indéniable qu’à la Riponne des «chiens à punk» imitent parfois le rictus de leur maître. Et quand il s’enrhume, ils toussotent - ou est-ce l’inverse? On a vu aussi des avocats mieux fagotés se doter d’une chevelure à ailes latérales, flottant aux vents comme les oreilles de leurs lévriers. Moins banal: à Ouchy, Césarine, ma voisine du dessus, chérit tant son perroquet Césarion (un mascaron des Mascareignes) qu’ils auront bientôt un même bec nasal, crochu juste ce qu’il faut… Quant au voisin du dessous qui ne cause qu’avec son poisson rouge, il ne vous répond plus dans l’ascenseur qu’en laissant échapper trois bulles de civilité. 

 

Il serait plus séant d’imiter son chat, pour sa grâce libre, son indocilité philosophique. Selon Victor Hugo et Alexandre Vialatte, il fut créé par Dieu pour que l’homme puisse caresser le tigre. Un tigre d’appartement qui saura y choisir le canapé le plus molletonné pour démontrer sa maîtrise de la pandiculation. Mais qu’est-ce que la pandiculation? Ce mot savant, qui procède du latin pandiculari («s’étendre en bâillant ») désigne ces étirements de muscles qui accompagnent un fauve de toute taille à son réveil. A l’instar de la panthère de Thaïlande qui engloutit jusqu’à 2 kilos de viande par jour, votre modeste gouttière - qui se contente de croquettes - se ranime de ses fréquentes somnolences diurnes en portant ses pattes de devant par dessus ses oreilles, tout en  dressant les inférieures le plus haut possible, vous dévoilant le duvet doux de son ventre. Et en imitant le bâillement du lion hollywoodien de la MGM. 

Cet exercice atavique, qui peut être à géométrie variable,  est devenu un modèle d’assouplissement pour des instructeurs d’hygiène corporelle. Dans des salles de gym ou sur des tapis de yoga ayurvédiques, ces coachs exigent que leurs clientes un peu en chair se déraidissent, comme Maître Chat, déjà depuis la nuque, afin que la gestion de leurs bras et jambes «se libère d’un carcan moral».

Les plus assidues finiront minçolettes, et plus que félines: aussi élastiques que les contorsionnistes des fêtes foraines. Des gitanes flexibles comme des couleuvres, à paupières ambrées, mais au regard éteint.

 

08/08/2019

Une pièce manque et tout s’effrite

Aux échecs, on joue face à un digne adversaire, parfois à un imposant ordinateur. Sur des écrans plus petits, on affronte seul des programmes de Minecraft, de Fortnite, que sais-je? de Super Mario Bros… Des divertissements qui font furieusement vieillir ceux de colin-maillard ou saute-mouton! Or certaines âmes raffolent encore d’autres jeux antédiluviens, telle votre cousine Célia Millevuit, de Donneloye. A 93 ans, elle veut faire comme la reine d’Angleterre, sa contemporaine, quand elle se met à croupetons sur un parquet ciré pour des parties de puzzle. Elisabeth II filerait ses heures non protocolaires à brosser le poil de ses chiens, à astiquer une collection de poivrières ou, en effet, à recomposer des mosaïques représentant chacune la silhouette d’un des 53 Etats du Commonwealth dont elle est l’officielle souveraine. 

 

L’inventeur de ces casse-têtes appelés puzzles (d’un mot signifiant énigme) fut un de ses compatriotes: en 1760, le graveur londonien John Spilsbury, eut l’idée de détourer le profil de différents pays du monde et de les vendre pour initier le tout-venant à la géographie d’un manière ludique. Son «kit» était un amoncellement de pièces chantournées à la scie à partir d’une planche de bois peinturlurée. 

Depuis, la difficulté d'un puzzle dépend du nombre de ces pièces (de 300 jusqu’à 10 000), et varie en fonction de leur taille ou de leur contour trilobé, en zigzag, trapézoïdal - parfois en forme d’ampoules, d’étoiles, de lézards… Pour le résoudre, le puzzlomane doit se douer d’un instinct de mosaïste, d’une mémoire intuitive dite «sensosimotrice» guidant ses doigts, et d’un oeil de comptable: car s’il y manque une seule pièce, la valeur de l’ensemble peut s’amoindrir, voire s’effriter tel un rêve perdu. Surtout s’il s’agit, par exemple d’une des commissures du sourire de la Joconde!

 

Dans La vie mode d’emploi (1978), le romancier cryptographie Georges Perec nuançait joliment: «Ce n'est pas le sujet du tableau qui fait la difficulté du puzzle, mais la subtilité de la découpe, et une découpe aléatoire produira nécessairement une difficulté aléatoire, oscillant entre une facilité pour les bords, les détails, les taches de lumière, les objets bien cernés, les traits, les transitions, et une difficulté fastidieuse pour le reste : le ciel sans nuages, le sable, la prairie, les labours, les zones d’ombre, etc. »