10/02/2017

Insultes et médisance à la vaudoise

Tout ce qui se lit dans les journaux n’est pas authentique. Cette appréciation qu’un nouveau président américain blond pipi croit avoir inventée, convainc Josette Compondu. Une hygiéniste dentaire à denture impeccable mais au timbre stridulant. En vous ratissant les gencives avec ses instruments de torture, elle profite de votre incapacité de rétorquer pour asséner des vérités. «Vous les journalistes, vous aimez atteindre à l’honneur des gens.» Comment diable répondre à Josette? S’il est vrai que ternir le blason de probité des notables est une tradition de méchanceté appréciée par les Français, en Suisse romande, ça choque. Toute insulte y est punie par la loi: une peine pécuniaire de 90 jours-amende…

Pourtant, une matoiserie toute vaudoise permet de dire le plus de mal possible d’autrui sans avoir l’air d’y toucher. 

Anecdote: un malotru d’Auboranges ayant traité sa voisine de «vache», il se vit condamner à une amende.

- Si j’ai bien compris, fit-il en présence de sa victime, il est interdit de traiter une dame de vache. Mais est-ce illégal de saluer une vache en lui disant «Madame»?

- Bien sûr que non, concéda le juge d’Oron-la-Ville.

- Alors, au-revoir Madame ma voisine!

Le magistrat ne s’accommoda pas de l’entourloupette :

- Monsieur, vous jouez avec les mots. La plaignante est en droit de porter plainte derechef.

- Je ne le ferai pas Monsieur le juge, fit l’insultée. Car ça devient rigolo.

Chez les Vaudois, d’autres procès en diffamation ou pour calomnie se soldent avec moins de bonhomie. Mais l’art de l’euphémisme est inscrit dans leurs gènes.

Le grand Jacques Mercanton (1910-1996) disait d’un prof d’uni acharné à régenter ses droits d’auteur: «C’est un brave garçon, mais il n’est pas exagérément intelligent.» A un client mafflu du Café Romand qui savourait une tête de veau le chroniqueur Christophe Gallaz souffla: «On est bien dans son assiette aujourd’hui!»

Cette cruauté verbale masquée et impunie n’est pas l’apanage de nos intellectuels. Aux marchés de Vevey, d’Yverdon, ou à la Riponne, maraîchers et bouchers ne sont pas en reste: «Le mari de Jenny Chocraud n’est pas moche, surtout quand il ne sourit pas.» «Le Roland a bien fait de passer enfin chez le coiffeur, même si ça lui fait une tête de Playmobil.» «Le piercing nasal du petit Firmin de Thierrens lui va comme une sonnette à un cochon.»

 

29/01/2017

Animaux de salon et zoomorphismes

Les «meilleurs amis de l’homme» sont innombrables. Le tout premier fut un chien biblique qui assista le chasseur Nimrod, lorsque ce titan de la Genèse édifia aux dépens de l’humanité la tour de Babel. C’est dire la glorieuse antiquité  du cabot. A Vugelles-la-Mothe, Eulalie Ravussin n’en éprouve que plus d’affection pour «Flouf», son lévrier afghan, auquel elle finit par ressembler: même minois affûté, mêmes oreilles pendantes et peluchées.  Firmine Panchaud, de Mauborget, s’est identifiée avec son perroquet «Jonas» - le prénom de son défunt mari: son nez est recourbé en bec et il lui arrive de redire plusieurs fois par jour «fais pas tant chaud!» Encore plus exotique est la passion que sa nièce Brigitte  - qui en avait marre des hamsters - voue à «Jimmy». Un raton qu’elle a sauvé de la «cruauté» du dératiseur municipal venu exprès d’Yverdon, un brave fonctionnaire qu’elle  assimile au joueur de flûte de Hamelin des frères Grimm… Se métamorphosera-t-elle en rat d’égout?

A Epalinges, ce rongeur propagateur de pestes historiques est encore mieux dorloté: en amont de la Croisette, une certaine Lucrèce Borgeaud en nourrirait des dizaines dans un duplex en palissandre. Mais c’est pour en faire une pitance destinée à un terrarium discret grouillant de crotales vénézuéliens, de mambas noirs érythréens, et autres cobras venimeux… Elle se défend pourtant d’être une empoisonneuse: «J’aime côtoyer le danger, c’est tout.» Non, la Lucrèce n’est pas une sorcière, mais des Palinzardes malveillantes, ou jalouses de ses déhanchés aguicheurs, l’ont surnommée la “femme-serpent”.

L’humain préfère ressembler à tout animal possible excepté le singe, son cousin le plus plausible. Un primate qui se diversifie en 504 espèces:  ouistitis pygmées, tamarins chevelus d’or, saïmiris boliviens, et l’on en passe. Autant de miroirs biaisés ou biseautés, où ma gueule d’humanoïde finira bien par se reconnaître, mais pour se détester davantage. A l’heure où une vaste étude scientifique anglo-saxonne nous annonce que le singe en liberté en ses jungles disparaîtra d’ici 25 à 50 ans, le temps est revenu de réapprendre à l’aimer.

A le reconnaître comme un digne alter-ego.

21/01/2017

Les bouches en cul de poule de la BSL

Des lecteurs m’avisent qu’ils méconnaissent l’expression «parler pointu», que j’ai utilisée récemment à propos d’anciens clients de la brasserie de la Couronne d’Or. Elle n’est pas un idiotisme d’ici. Elle nous vient de France méridionale pour caractériser, en persiflant, l’accent des gens du Nord. Ceux de Paris surtout, qui déclineraient les phrases la bouche en cœur, avec affectation, sans les mâchonner vulgairement comme à Toulon ou Perpignan. (En les débitant plus rapidement que le cours de leur pensée, aussi précipitamment qu’ils déglutissent un jambon-beurre.)

Au pays de Jean-Villard Gilles – qui maîtrisait le montmartrois autant que l’apathie malicieuse des causeries et «cottergeries » de ses aïeux vaudois – on a toute précipitation en horreur. On ne s’y hâte qu’avec lenteur, celle de la devise de l’empereur Auguste «festina lente», que Boileau transcrira au XVIIe siècle en vers immortels:

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage… »

 

Ou à l’instar de Lilette Forneroz, de Rivaz, qui réduit le feu sous la soupière car son mari et ses deux aînés sont allés à une dégustation dans un caveau du village, où ça boit bien lentement…  On y échange peu de mots: la langue de Voltaire, de Ramuz, Roud et Chessex s’y bougonne plus qu’on ne l’articule.

Rien de tel dans les salons et prétoires de ce que l’on a appelé naguère la BSL. Entendez la «bonne société lausannoise »: la moins rurale, la moins  “inculte”, la plus notariale, avocassière ou professorale. C’est chez elle qu’il fut usage de «parler pointu», avec une bouche moins en cœur qu’en cul de poule: contraction des maxillaires et des muscles orbiculaires, pour prononcer le mot pruneau, par exemple, comme font les coquettes devant un miroir. Ou des expressions professionnelles: «Pour tout état de cause» ; « pour solde de tout compte», etc.

Maître André Manuel (1925-2002), qui fut lui-même un grand avocat de Saint-François, et un étincelant polémiste notamment dans la «Nation», comparait la moue moelleuse de certains de ses confrères à celle de Giscard-d’Estaing. «Ils s‘évertuent comme lui au parler distingué mais malgré eux, dans leurs péroraisons, et sans qu’ils s’en aperçoivent, la bonne vieille tonalité vaudoise affleure joliment, comme dirait Gilles.»