23/01/2016

Pleurer sans être une piorne  

 

 

Quand un adulte s’apitoie sur lui-même, il n’émeut pas. On perçoit moins de larmes vraies à ses cils qu’on entend une espèce de bémolisation affectée et piaulante qui altère sa voix sans convaincre. De cet interlocuteur peu plaisant, les Genevois disent qu’il chouine – un verbe très français d’assonance proche, mais plus déprisant que chuinter, qui évoque le cri de la chouette hulotte dans la futaie joratoise. Dans le Pays de Vaud justement, moins souvent à l’imitation des Parisiens (mais aussi dans les deux Juras frontaliers), on dira qu’il piorne. Piorner est un verbe intransitif exclusivement romand qui a fait son entrée dans le Larousse en 2013, et qui signifie «pleurnicher, geindre». Quand Samy Vuichard, le seul millionnaire de votre village, se lamente à l’Auberge Communale des effets du franc fort et quitte la table sans offrir, comme à l’accoutumée, une tournée générale, on dira qu’il est devenu un grappiat - un radin -, mais surtout une «piorne larmoyante».

 

Dans la langue de Rabelais, Hugo et Ramuz, pleurer a autant de synonymes bariolés que le verbe rire: on y braille, gémit, couine, sanglote. Les humeurs lacrymales ont longtemps été considérées comme une faiblesse humaine. On a pleuré et pleure encore comme une madeleine, un crocodile, un éplucheur d’échalotes. Plus élégamment, comme le saule géant et centenaire d’Ouchy, sur le quai de Belgique, dont les longues branches-lianes pendantes invitent le rêveur solitaire à maudire de vieilles amours.

Ou encore, à l’instar de quelques gens qui gouvernent le monde, en laissant perler à ses paupières un suintement évoquant de l’émotion authentique: le chagrin spontané du président étasunien Obama, le 5 janvier dernier, lors d’une conférence publique sur les armes à feux et les tueries répétitives qu’elles occasionnent. Précédemment, et a contrario, la joie humidifiant les joues cireuses du Russe Poutine à l’annonce de sa victoire présidentielle, en mars 2012.

 

Mais que valent les pleurs de nos princes modernes, qu’ils soient sincères ou frimeurs, lorsqu’ils se laissent volontairement photographier et filmer?

Il m’est arrivé de consoler, en vain, un ami qui endurait une longue agonie les yeux secs.

 

 

10/01/2016

Flocons tziganes pour Yves Leresche

On l’attendait la neige, elle arrive enfin, faisant enfin scintiller son «or blanc» sur nos stations d’hiver, nos préalpes et campagnes et bientôt, qui sait? les toits de nos villes. Hélas, elle frangera vite les trottoirs d’un or gris: des congères poisseuses et gluantes. Un peu ragoûtant sorbet que les Vaudois appellent les «gonfles» ou la «peuf». Chez les Inuits du Canada, cette terminologie nivale est plus variée, car elle leur est une sorte de pain quotidien: qanik désigne la neige qui tombe, pukak celle qui se cristallise, aniu celle qui donne de l’eau potable… Autant d’expressions qui traduisent une lutte atavique et acharnée contre les méchancetés imprévisibles de mère Nature.

En Europe, la neige est devenue plus sporadique, pour des raisons de climat perturbé. Quand elle blanchira mon paisible quartier lausannois de Florimont, je décrasserai méthodiquement mes semelles à l’aide d’un chiffon, avant de fouler en socquettes propres la moquette de mon studio. Un toilettage ordinaire de gens qui ont un abri, alors qu’au centre-ville, des dizaines de Gitans et Gitanes se gèlent les fesses par terre pour implorer l’aumône. Ils s’emmitouflent dans des lainages compliqués qui les préservent de la grippe. Par la force d’un cruel destin, ils ont appris à mieux mendier avec des modulations vocales qui culpabilisent le badaud vaudois. Il reste suspicieux: «Comment font-ils pour résister au froid? Il doit y avoir un truc. Ils sont manipulés par une mafia de Slaves ou de Géorgiens bien organisés. »

Or en leur langage rom, mendier se dit mangel, l’équivalent de «demander». Et plutôt du travail que des centimes, nous explique Yves Leresche, mon confrère photographe, dans un bel album qu’il leur a dédié l’an passé*. Il a eu l’élégance non seulement de s’initier à leurs sabirs compliqués, mais de se rendre lui-même en leur Roumanie natale pour y constater leurs conditions de vie affligeantes. Et il les a observés, avec charisme et objectivité, dans leurs tristes nuits lausannoises. Couchés sur des matelas de fortune, ils se font parfois contrôler dans leur sommeil par des policiers qui leur confisquent leurs rares sous récoltés. «En prévision d’amendes à payer.»

Un récit douloureux, un très beau livre.

Roms, la quête infatigable du paradis, Ed. Infolio

26/12/2015

Etrennes odorantes pour un Divin Enfant

Bon, l’Epiphanie et sa galette fourrée de frangipane, c’est dans quelques jours, et entre-temps, on aura passé le cap de l’an («meilleure année 2016!» se souhaitent tristement les Français.) Pourtant, jeudi soir, sous le sapin, vous avez en avez humé un avant-goût en recevant de votre nièce Elodie des bâtons d’encens violet au cannabis. A votre mine décomposée, sa mère l’a réprimandée: «Tu savais bien que Tonton Victor est allergique à ces senteurs, comme il abomine les vieilles modes baba cool de notre lointaine jeunesse.» Réponse espiègle: «Maman, c’est de l’encens que j’ai acheté au Marché de Noël de Montreux, et c’est un des cadeaux que les Rois mages firent au petit Jésus!» Se rivant aussitôt sur la crèche aux santons, votre regard y a avisé la silhouette en plâtre peinturluré du Melchior, le plus barbu, le plus chenu des trois. C’est lui que vous aviez souhaité, à 8 ans, personnifier dans une école de la Riviera vaudoise, lors d’un remake annuel de la Nativité. Car, dans la grotte de Bethléhem, il apportait de l’or, une matière aussi rutilante que le papier enrobant vos chocolats préférés. Or une institutrice au profil d’épervier vous priva de couronne pour vous infliger deux longues oreilles en papier mâché. Celles de l’âne qui, en compagnie d’un bœuf, traditionnellement souffle sur le berceau christique. Quelle humiliation pour vous, Victor! Mais quel honneur aussi: car ce fut une ânesse Notre Seigneur enfourcha plus tard en entrant à Jérusalem. Pour le sacre royal et sanglant qu’on sait.

Revenons au tribut présumé du mage Melchior, qui, à l’instar de l’argent n’aurait pas d’odeur. L’or, disent des exégètes, est un symbole de puissance et de règne. Il signifiait la royauté du Christ venant de naître, son immortalité, alors que la myrrhe, une résine amère en usage chez les embaumeurs de cadavres, lui annonçait un destin de mortel, d’un Dieu devenu humain. A l’école, ce fut un beau camarade sénégalais, dont vous fûtes un peu jaloux, qui fut enrôlé pour incarner Balthazar, le roi qui fit venir la funèbre étrenne depuis d’Abyssinie. La 3e, la celle qui vous écœure, serait une offrande divinatoire du Gaspard, un rouquin persan. C’est par sa faute qu’on fait brûler de l’encens dans les églises, mais aussi dans des salons de «relaxation».