21/02/2016

Le surnaturel, c’est très peu vaudois  

 

Réagissant à une chronique récente où il fut question de contrition religieuse dans le culte catholique, un lecteur, qui se définit lui-même - avec le sel de l’autodérision - «très vaudois», rappelle pertinemment que notre canton a des racines protestantes. Qu’en ses temples réformés, même s’ils se raréfient, on ne chuchote pas ses péchés «dans quelque réduit en forme de vespasienne en bois sculpté» (sic), mais on les proclame à voix haute, et en chœur. L’individualisme du pénitent serait de l’autolâtrie, une faute chrétienne aussi grave que l’idolâtrie: un tout-à-l’égo qui égare les consciences, les conduit vers des divagations exagérées. Et de superstitions archaïques et papistes, comme il ne s’en trouverait que dans des contrées limitrophes où, quel scandale! «on fait carnaval». C’est mentionner, sans les nommer, Fribourg et le Valais. Des études géodésiques prouveraient que des phénomènes paranormaux y sont encore  fréquemment observés. Faut-il les croire? Moi si, parce qu’elles sont savoureusement fantaisistes.

 

Ainsi près de Conthey, le petit Mauricet a vu entrer dans la salle de bains familiale un vampire verdâtre, coiffé de cylindres métalliques. Il ne s’agissait de sa grand-tante Edwige en bigoudis qui s’était appliqué un masque à base de poireaux du potager. Elle n’allait que chercher ses gouttes pour les reins. A Châtel-Saint-Denis, dans le district de la Veveyse, une famille a vu les robinets de son appartement d’ouvrir d’eux-mêmes, les pianos mécaniques s’enclencher tout seuls, et le presse-citron s’envoler comme une hirondelle.

 

.Autant de prodiges qui échappent à certains protestants vaudois qui se targuent d’avoir «les pieds sur terre». A force de les y avoir, ils sont incapables de s’envoler, ne rêvent jamais d’envol. Ils se sont volontairement rogné les ailes, qui pourtant leur auraient donné le goût du vertige, de s’extraire de soi-même - d’une «autolâtrie» comme ils diraient. Ils se méfient ataviquement du surnaturel, car ils en ont peur. Ils ont peur de leurs rêves, même des plus beaux. Oh, devenir juste un instant une hirondelle, ou un tout petit moineau qui vient picorer le reste d’un croissant sur une terrasse à Ouchy, puis prend la tangente à tire d’aile!

14/02/2016

Odeurs de confessionnal

Le pénitent y pénètre subrepticement, avec une espèce de honte, comme dans un bouge où l’on s’adonne aux pires péchés. Mais paradoxalement, c’est pour s’y soulager des siens, souvent véniels, avec l’espoir d’une bénédiction prédominicale. En amenuisant sa voix, il entonne un acte de contrition à l’ancienne, jalonné de majuscules: «Mon Dieu, j'ai un très grand regret de Vous avoir offensé, parce que Vous êtes infiniment bon, infiniment aimable et que le péché Vous déplaît.» On ne se sent tout à fait pas à l’abri dans ces vieux confessionnaux catholiques, comme on en repère encore dans certaines églises vaudoises. Même si un voyant rouge extérieur signale aux rôdeurs indiscrets qu’un fidèle s’y trouve pour prier en extrême privauté, celui-ci s’y sent inconfortablement prosterné, ses jarrets dodus dépassants, apparents sous la clarté des vitraux et soumis à mille courants d’air. Il frissonne, car ses chuchotements lui semblent entendus par l’humanité entière.

 

Le confessionnal, généralement situé dans des allées latérales, est un singulier meuble liturgique divisé en trois compartiments. Le central, muni d’un siège confortable, est réservé au confesseur. Dans les deux autres il n’y a qu’un agenouilloir qui meurtrit les genoux des implorants. Souvent sculpté dans le chêne ou le noyer, voire dans le genévrier ou le santal, on y respire des fragrances suaves avant de décliner ses crimes. Moins délectable est l’haleine du ministre de Dieu qui répond, ou veut en apprendre davantage: par-delà l’odeur inexistante de l’hostie ou, vénérable aussi, celle du vin eucharistique, on y dépiste celle moins sacrée d’un cognac millésimé de derrière les fagots, ou plutôt les crédences. Et ce serait de ce cloaque buccal que devrait jaillir le miracle de l’absolution! Il y a 50 ans, elle n’était pas toujours accordée. Le soussigné se souvient d’un camarade de 12 ans ressortant en larmes d’un de ces isoloirs à rideaux pourpres. Il avait «trop péché pour mériter le pardon.»

 

Un demi-siècle plus tard, un nouveau pontife a exhorté le 10 février à Rome, un millier de prêtres à revenir à la miséricorde christique. «A ne jamais se fatiguer de pardonner». Quel tyran, ce pape François!

 

07/02/2016

Quand on s’entend soi-même, on se déteste

Le guet de leur cathédrale fait la fierté des Lausannois: il a traversé des siècles, il éberlue ou amuse les touristes et, surtout, se passe de haut-parleur pour indiquer les dernières heures du jour. Il les fait carillonner avec ses seules cordes vocales, et un souffle puissant. «Mais bon, ironisent deux conférenciers parisiens de passage, votre vigile folklorique doit crier comme un sourd au point de ne plus s’entendre lui-même.» On leur rétorquera que lui au moins ne s’écoute pas parler. N’empêche que, depuis la nuit des temps, l’être humain éprouve des sentiments contrastés envers son larynx, une petite construction cartilagineuse et fibreuse située dans sa gorge, sans laquelle il ne pourrait pas sommer son conjoint de descendre les poubelles. Ni entonner majestueusement le Ranz des vaches, comme le fit à Vevey l’armailli Bernard Romanens à la Fête des vignerons de 1977. Encore moins déployer la tessiture, variée mais égrisée, de son homonyme moderne Thierry Romanens, quand l’humoriste et chanteur met en musique des poèmes d’Alexandre Voisard. La sienne de voix relève moins d’une performance évaluée en carats, reconnaît-il, que «d’un vieux graillon vocal fribourgeois».
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Moins travaillées pour le spectacle ou l’enregistrement musical sont des filets de voix, des voix de rogomme, ou enrhumées, de personnes qui – dans le bus, dans la rue, chez le coiffeur - chuchotent ou tonitruent dans leur smartphone, le seul nouvel instrument qui les relie désormais à l’univers. Elles parlent et parlent, au point d’être sourdes à ce qu’elles disent. Or si elles se réécoutaient, «en podcast» (donc sans s’affranchir de leurs tyranniques écouteurs), elles ne se reconnaîtraient pas, et se désavoueraient jusqu’à se haïr. Une étude scientifique récente de l’Integrative Neuroscience Research Center de Marquette, dans le Michigan, explicite ce phénomène de rejet de soi: 
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«Quand nous parlons, nous percevons notre voix presque uniquement à travers les os, ce qui modifie la perception qu’on a d'elle. L’enregistrement quant à lui, est généralement fidèle mais les sons transmis par voie osseuse étant supprimés, on ne reconnaît plus notre voix. Et nous ne l'apprécions pas beaucoup.»