19/12/2015

Au secours, j’ai une araignée au plafond!  

Ma petite sœur Roselyne s’est longtemps sentie ridicule car elle hurlait de terreur à l’apparition, sur le parquet de notre chalet à Leysin, d’un pholocus phalangioide. Une bestiole agile, haute sur de longues gambettes filiformes, typique des maisons en bois, mais sans danger pour la gent humaine. Ça mordille à peine, sans venin. On l’appelle plus familièrement - à tort paraît-il - le faucheux. Or pour être inoffensive, elle n’en a pas moins inspiré des films d’horreur où ses dimensions sont monstrueusement multipliées. C’est une des araignées les plus courantes (dans les deux acceptions du mot) de Suisse romande. Elle n’appartient donc pas à la classe des insectes, qui n’ont que 6 pattes, alors que les arachnides en ont 8, à l’exemple de leur charmant cousin le scorpion, autrement plus dangereux. C’est moins leur présumée venimosité qui épouvantait ma sœurette que leur complexion fantasmatique. Sa phobie était injustifiée, elle le savait, ce qui n’empêchait point son front de transpirer, son sang d’affluer aux tempes, son pouls d’accélérer. «Je sais, je suis folle, elles me font si peur que dois en avoir une au plafond. Quand mon psy m’a dit que j’étais atteinte d’arachnophobie, ce mot étrange me parut si atroce que je me crus atteinte d’une maladie mortelle.»

 

Quand elle était ado, elle avait lu L’araignée noire du grand écrivain bernois Jeremias Gotthelf (1779-1854), et en avait retenu cet extrait: «Tout à coup l'infortunée eut le sentiment que sa figure éclatait et que des braises ardentes sortaient d'elle, puis elle aperçut une armée d'araignées aux jambes effilées qui couraient dans la nuit, sans cesse remplacées par d'autres.»

Des régiments de tarentules, de mygales, que sais-je, de «veuves noires» de l’Oklahoma, qui patrouillent en rang sur le mur blanc qui surplombe un lit, il y a de quoi cauchemarder.

Mais au petit matin, il faut s’extraire de sa chambre à coucher, faire respirer son esprit au soleil, et aller admirer l’épeire diadème, la plus élégante de nos araignées. Sur son abdomen, il y a un motif en forme de croix. Elle tisse méthodiquement des toiles régulières, enviées par tant d’architectes, et dont les fils désormais peuvent aller plus loin que l’horizon. Cette besogneuse filandière de nos jardins est l’ancêtre d’Internet.

 

12/12/2015

L’humanité peinte en rose et bleu    

En 2016, prédisent des météorologues de la mode, les jupes, chemisiers, maquillage et sacs des dames vireront au bleu tendre et au rose pâle. Leurs ongles ovales évoqueront des dragées de baptême (on n’en trouve pas de rouge sang, ni de noir charbon), ou les reflets évanescents du conte de La Belle au bois dormant de Perrault, repeint par Walt Disney en 1959. Un dessin animé que je vis à 5 ans dans la petite salle du Cinéac, à Saint-François (après quoi, ma mère m’offrit ma première glace aux marrons à l’étage de l’hôtel du Grand-Chêne, lui aussi disparu). La princesse avait une robe fuchsia, les cuissardes de son soupirant étaient bleu de Prusse. Un demi-siècle plus tard, le rose et le bleu prédominent au rayon pour enfants de la plupart des magasins, le premier colorant des jouets et vêtements destinés exclusivement à des fillettes. Les garçons n’y ont pas droit, condamnés qu’ils sont à se contenter du bleu et ses variantes, notamment dans leur garde-robe. Il ne viendrait pas à l’esprit de certaines de leurs mamans de les attifer comme des sachets à bonbons à la framboise quand ils débutent leur scolarité. «Les gamins sont si méchants en primaire! Les gamines aussi.»

 

La gent masculine privée de rose dès le berceau? Des féministes actuelles s’insurgent contre l’industrie vestimentaire qui veut perpétrer cette archaïque distinction des genres, qu’elles décrient comme une «ségrégation par le rose».

 

Tout en leur donnant raison, je rappelle que cette répartition chromatique n’existe que depuis 1930, sur l’idée d’un modiste étasunien qui l’a fait triompher dans le monde, mais qu’auparavant, elle était inversée. Au Moyen Age, le bleu évoquait pour les chrétiens la robe de la Sainte Vierge, et les femmes se l’attribuaient prioritairement, par piété. Tandis que le rose, qui dérivait du rouge, apanage du mâle, du soldat, était symbole de virilité! Son pigment invoquait moins le pétale de l’églantine que la rougeur qui monte au front du guerrier, qui préférait l’odeur de la poudre à celle des roseraies.

Quant aux bébés, ils étaient vêtus de blanc. Une absence de couleur, une couleur quand même comme celle aussi de dragées de baptême. Celle de la pureté, de l’innocence. Plus prosaïquement, parce que les teintures ne résistaient pas aux lavages fréquents.

 

 

05/12/2015

Eloge de l’agneau, le minus de l’étable

A Lausanne, dans le boyau vertical des Portes Saint-François*, on peut apprécier ces jours-ci, entre deux ou trois escalators, une quarantaine de crèches de Noël faites de bric et de broc. Ces divines mangeoires ont été bricolées par les élèves du Lausanne School of Art & Design. On y repère immédiatement le trio de la Sainte Famille, le bœuf et l’âne gris, dont les souffles évoquent le tempo d’un motet médiéval redevenu populaire, bien sûr les Rois mages, et deux ou trois bergers. Le grand disparu de cet expo-concours est le Ravi, mon santon préféré: il lève les bras avec un sourire si béat qu’on le prend pour un imbécile. Une insulte qui procède du bas latin imbecillus, «sans bâton», donc vulnérable. L’Apocalypse nous dit que Dieu qui «vomit les tièdes», or on sait par l’Evangile qu’aux puissants Il préfère les faibles. Notre idiot du village en est un, malgré sa disparition.

 

Le mouton aussi, même si les exposants ne l’ont pas oublié. Mais il faut avoir de bons yeux pour aviser sa présence microscopique en plâtre, en fonte, en carton plié, en boulettes de coton blanc, voire en zeste de chewing-gum modelé. C’est méprisant, c’est oublier que son petit, l’agneau, a été un avatar de Jésus, son symbole pascal, son triomphe sacrificiel. Pour vous en convaincre mélodiquement (donc dans votre cœur), je vous renvoie à l’Agnus Dei de «La Messe du couronnement» de Mozart – un solo qui aurait annoncé l'air dove sono de la Comtesse dans les Noces de Figaro. Dans la crèche traditionnelle, moutons et agnelets sont, certes, anatomiquement moins imposants que le bœuf à cornes dorées, mais symboliquement, et toutes proportions gardées, ils mériteraient d’être représentés plus grands. Peut-être par quelque subterfuge de la perspective artistique.

 

A Bois-de-Vaux, ils ont une taille moyenne et naturelle. Autour des tombes, ils broutent et mastiquent méthodiquement des herbes encombrantes, avec la seule et noble mission de pâturer jusqu’à plus faim. Celle d’une tondeuse à gazon qui ne coûtera pas un centime à vos édiles, et fera moins de nuisance sonore. L’enceinte du cimetière, conçue par l’architecte Alphonse Laverrière au début du XXe siècle, en amont des plages de Vidy, les préserve de toute noyade collective dans le Léman, en raison de leur légendaire grégarisme moutonnier et suicidaire.