07/02/2016

Quand on s’entend soi-même, on se déteste

Le guet de leur cathédrale fait la fierté des Lausannois: il a traversé des siècles, il éberlue ou amuse les touristes et, surtout, se passe de haut-parleur pour indiquer les dernières heures du jour. Il les fait carillonner avec ses seules cordes vocales, et un souffle puissant. «Mais bon, ironisent deux conférenciers parisiens de passage, votre vigile folklorique doit crier comme un sourd au point de ne plus s’entendre lui-même.» On leur rétorquera que lui au moins ne s’écoute pas parler. N’empêche que, depuis la nuit des temps, l’être humain éprouve des sentiments contrastés envers son larynx, une petite construction cartilagineuse et fibreuse située dans sa gorge, sans laquelle il ne pourrait pas sommer son conjoint de descendre les poubelles. Ni entonner majestueusement le Ranz des vaches, comme le fit à Vevey l’armailli Bernard Romanens à la Fête des vignerons de 1977. Encore moins déployer la tessiture, variée mais égrisée, de son homonyme moderne Thierry Romanens, quand l’humoriste et chanteur met en musique des poèmes d’Alexandre Voisard. La sienne de voix relève moins d’une performance évaluée en carats, reconnaît-il, que «d’un vieux graillon vocal fribourgeois».
.
Moins travaillées pour le spectacle ou l’enregistrement musical sont des filets de voix, des voix de rogomme, ou enrhumées, de personnes qui – dans le bus, dans la rue, chez le coiffeur - chuchotent ou tonitruent dans leur smartphone, le seul nouvel instrument qui les relie désormais à l’univers. Elles parlent et parlent, au point d’être sourdes à ce qu’elles disent. Or si elles se réécoutaient, «en podcast» (donc sans s’affranchir de leurs tyranniques écouteurs), elles ne se reconnaîtraient pas, et se désavoueraient jusqu’à se haïr. Une étude scientifique récente de l’Integrative Neuroscience Research Center de Marquette, dans le Michigan, explicite ce phénomène de rejet de soi: 
.
«Quand nous parlons, nous percevons notre voix presque uniquement à travers les os, ce qui modifie la perception qu’on a d'elle. L’enregistrement quant à lui, est généralement fidèle mais les sons transmis par voie osseuse étant supprimés, on ne reconnaît plus notre voix. Et nous ne l'apprécions pas beaucoup.»

 

30/01/2016

Français surintégrés ou en mal du pays  

 

Notre grande sœur la France ne va pas bien. Elle se déteste, alors qu’elle s’était tellement aimée. Et nous compatissons à ses souffrances conjoncturelles. Parmi les seuls de mes compatriotes qui ne partagent pas cette compassion, sont des Français établis en Suisse depuis longtemps, ou récemment, et qui se sont tellement assimilés à nos habitudes qu’il leur arrive à renier leur première patrie au bénéfice de la nouvelle. A déplorer que Saint-Cergue et Vallorbe ne soient pas directement au bord de l’Atlantique! Plus qu’assimilés, certains d’entre eux sont même des «surintégrés»: ils essaient d’imiter l’accent d’Etagnières, mais leur volubilité atavique le déforme, avec une francitude qui resurgit, telle l’oreille de l’âne de La Fontaine qui voulait se déguiser en lion. Ils vont jusqu’à préférer les blancs du Vully aux grands crus de Bourgogne. A détester les ruches d’abeilles à cause de leurs alvéoles en forme d’hexagone… J’exagère un tantinet, je sais, mais c’est pour forcer le trait.

Car heureusement, il y a d’autres Français installés en Suisse (en gros on y dénombre 200 000, dont 50 500 dans le canton de Vaud, un peu plus qu’à Genève) qui ont l’élégance de conserver dans le cœur la nostalgie de leur humus natal, le déferlement musical de leurs rivières de la Drôme, d’Ardèche, ou l’ombrage centenaire des marronniers du boulevard Arago, où les Parisiens du XIIIe arrondissement s’abritent en temps de pluie. Sans oublier le coq au vin, le perdreau farci des Landes, les tripoux du Cantal, les poulets fermiers qui rôtissent sur les quais de la Saône, à Lyon, et qu’on déguste avec ses doigts et une bouteille replète de Morgon. Ces Français-là (nos préférés) n’en ont appris à aimer la Suisse et ses fondues moitié-moitié, ses boutefas de Payerne, qu’avec une gourmandise d’autant plus grande. Héritiers de Rabelais et Montaigne, de Racine, Nerval, d’un Maurice Ravel, ou d’un Brillat-Savarin, ils nous font l’honneur de partager nos pains et bricelets quotidiens, sans renier leur chère France «éternelle».

Cette épithète sonne trop emphatiquement aux oreilles des modestes Helvètes calvinistes que nous sommes. La Suisse est aussi une école de modestie.

23/01/2016

Pleurer sans être une piorne  

 

 

Quand un adulte s’apitoie sur lui-même, il n’émeut pas. On perçoit moins de larmes vraies à ses cils qu’on entend une espèce de bémolisation affectée et piaulante qui altère sa voix sans convaincre. De cet interlocuteur peu plaisant, les Genevois disent qu’il chouine – un verbe très français d’assonance proche, mais plus déprisant que chuinter, qui évoque le cri de la chouette hulotte dans la futaie joratoise. Dans le Pays de Vaud justement, moins souvent à l’imitation des Parisiens (mais aussi dans les deux Juras frontaliers), on dira qu’il piorne. Piorner est un verbe intransitif exclusivement romand qui a fait son entrée dans le Larousse en 2013, et qui signifie «pleurnicher, geindre». Quand Samy Vuichard, le seul millionnaire de votre village, se lamente à l’Auberge Communale des effets du franc fort et quitte la table sans offrir, comme à l’accoutumée, une tournée générale, on dira qu’il est devenu un grappiat - un radin -, mais surtout une «piorne larmoyante».

 

Dans la langue de Rabelais, Hugo et Ramuz, pleurer a autant de synonymes bariolés que le verbe rire: on y braille, gémit, couine, sanglote. Les humeurs lacrymales ont longtemps été considérées comme une faiblesse humaine. On a pleuré et pleure encore comme une madeleine, un crocodile, un éplucheur d’échalotes. Plus élégamment, comme le saule géant et centenaire d’Ouchy, sur le quai de Belgique, dont les longues branches-lianes pendantes invitent le rêveur solitaire à maudire de vieilles amours.

Ou encore, à l’instar de quelques gens qui gouvernent le monde, en laissant perler à ses paupières un suintement évoquant de l’émotion authentique: le chagrin spontané du président étasunien Obama, le 5 janvier dernier, lors d’une conférence publique sur les armes à feux et les tueries répétitives qu’elles occasionnent. Précédemment, et a contrario, la joie humidifiant les joues cireuses du Russe Poutine à l’annonce de sa victoire présidentielle, en mars 2012.

 

Mais que valent les pleurs de nos princes modernes, qu’ils soient sincères ou frimeurs, lorsqu’ils se laissent volontairement photographier et filmer?

Il m’est arrivé de consoler, en vain, un ami qui endurait une longue agonie les yeux secs.