12/03/2016

Ces tyranneaux de la météorologie

A chaque annonce d’un lendemain de pluie, d’orages ou de canicule torride, la maîtresse de couture retraitée, qui vit seule à l’entresol avec un bichon, lâche sa Singer et maugrée: «Franchement, ils exagèrent!» De qui ou de quoi parle-t-elle? Des courants océaniques? Des torpeurs subsahariennes qui remontent jusqu’à l’Europe? De la bise noire de Berne? Des divinités antiques? Non elle accuse «directement» les météoroligistes de son poste de télévision, une relique des années cinquante qui crachote des images floues, mais où ses pauvres prunelles perçoivent encore le mouvement virtuel des infographies atmosphériques. La vieille filandière n’a pas vraiment tort. Depuis quelques décennies, les présentateurs de la météo télévisée se drapent dans une fatuité impressionnante et imméritée. Naguère, ils pronostiquaient le temps, qu’il fût beau ou mauvais - en se fiant à des données scientifiques-, désormais ils le font. Et c’est comme si leurs humeurs et caprices dictaient le climat.

Grâce à de nouveaux joujoux informatiques incrustés de radars, reliés à des satellites (donc à Dieu), ils vous repeignent à leur gré un ciel mauve ou jaune par-dessus la colonnade savoyarde des Mémises. Bientôt, par un simple clic, ces petits tyrans retraceront d’une manière fantaisiste le cours de notre Rhône sempiternel, ou ceux de l’Orbe, de la Broye, de la Menthue, voire de la chère petite Vuachère pulliérane dont les ruissellements rocailleux ont bercé ma jeunesse. Ces stars bien gominées iraient jusqu’à faire dévier le Gulf Stream lui-même! Il leur arrive souvent de se tromper, d’annoncer des week-ends solaires où pourtant des averses gâcheront le méchoui de vos voisins de caravane, au camping de Vidy.

Pourtant le soussigné connaît des personnes que ces imprévisions réjouissent. Elles ne sourient jamais au soleil. Elles haïssent le beau temps, comme d’autres crachent sur le fisc, la peste ou le choléra. La sensibilité de ces gens est du genre maussade, et ils s’en vantent. A la lumière délicate et poudroyante d’un verger en fleur, ils préfèrent le feu sauvage d’une cheminée. Ils sont poètes. Ils pourraient être aussi marchands de radiateurs, ou de parapluies.

06/03/2016

La myopie, un fléau qui rend artiste

Maman savait tout, voyait tout et surtout voyait mieux. Au mitan des années 60, nous attendions le bus pour Saint-François à la station de la Perraudettaz, limitrophe de Pully.

 

-      Comment sais-tu que c’est le trolleybus No 9?

 

-      Le chiffre est visible au sommet du véhicule, je croyais que tu savais déjà compter…

 

-      Je le devine maintenant qu’il s’approche. Il devient moins flou.

 

Du coup, nous dûmes renoncer à une séance de dessins animés au Cinéac, qui se trouvait à l’angle du Grand-Pont et du Grand-Chêne, pour descendre quelques pavés du Petit-Chêne jusqu’à l’échoppe, au décor moins disneylandais, d’un opticien patenté en blouse blanche. De ses prunelles extralucides il examina les miennes qui ne l’étaient pas, me fit subir le test optométrique des «échelles Monoyer»: une épreuve moins douloureuse qu’une extraction de molaire, mais intellectuellement humiliante. Il fallait identifier des lettres de l’alphabet, en dimensions variées, sur une série de planches projetées sur un écran blafard. Pour mon malheur, je n’y lus que des formes vagues, des nuages, des taches de marc de café, des chinoiseries…

 

On en décréta que j’étais myope et serais pour toujours chaussé de lunettes aussi épaisses que des fonds de bouteille, des hublots de sous-marin. A travers lesquels on ne perçoit de l’univers qu’une image «corrigée». Déplorable expression! Mais bon, on a connu de pires souffrances que celle-ci, et je ne suis pas le seul à l’endurer. Selon une étude récente de l’Université des Nouvelles Galles du Sud, en Australie, une large moitié de la population mondiale sera atteinte de myopie en 2050. L’hérédité pathologique n’en serait pas la seule cause. Ces experts des antipodes pointent du doigt l’usage abusif, chez nos enfants, de l’ordinateur, et des heures trop longues qu’ils gaspillent à l’ombre, et qui les privent de la lumière du jour. Auront-ils vraiment la vue troublée? Consolation: à l’œil nu ils n’en saisiront que mieux la beauté fluide des choses et des paysages aux contours indistincts, comme dans ceux des peintres Turner et Whistler. Et notre Léman se cuivrera en imitant leur Tamise, où une brume surnaturelle peut confusément marier des eaux vives à un ciel pictural.

 

27/02/2016

Quand la Palud vire au sépia  

 

Sur la façade méridionale de l’Hôtel de Ville de Lausanne, depuis la place bosselée de la Louve, on avise une sentence qui légende un cadran solaire daté de 1928, et n’est donc point un vestige exagérément historique. En cette période-là, les progrès de notre horlogerie munissaient déjà tout un chacun d’une montre-bracelet, ou d’un gousset en forme d’oignon. Cet anachronisme n’en confère que plus de charme au libellé savoureusement suranné de la devise: «Le temps s’en va, médite-t-elle en lettres blanches sur fond ocré, mais l’éternité reste».

A qui a habité ce quartier il y a 40 ans, la préservation de la plupart des façades de la Palud n’inspire que du soulagement - tandis que certaines, de l’aussi prestigieuse rue de Bourg, sont délaissées, livrées sans vergogne à des promoteurs immobiliers qui ont perdu le goût de l’Histoire, ou à des dealers nocturnes qui la taguent et la défigurent.

Mais je reviens, avec une nostalgie affirmée à des images «paludéennes» de mes vingt ans. La place était encore entourée de petits bistrots où l’on buvait du blanc vaudois tout en dégustant le samedi un inoubliable lapin à la polenta, chaque samedi, chez Madame Ida, la patronne du Café Blanc. En 1978, ses clients fidèles, quelquefois vieux pochards, en furent chassés, pour qu’au même endroit s’installât un marchand de chaussures. Je n’oublie pas non plus le café de l’Hôtel suisse, un boyau où des serveuses maternelles à bras dodus et blancs vous servaient une soupe au cerfeuil, vous caressaient la joue et se souciaient de votre santé. Elles ressemblaient aux lavandières du début du XIXe siècle, comme le peintre Abraham-Louis Ducros en peignit dans une scène ordinaire de la vie lausannoise.

On y reconnaît la fontaine de la Justice. où depuis des siècles son allégorie, sous les traits d’une brave jeunette, s’efforce de tenir d’une main une balance, et de dresser par l’autre une épée qui lui fait un peu peur. Une brave gamine, qui éprouve toujours du vertige à surplomber un bassin où aujourd’hui viennent boire des oiseaux. Jadis, c’était des soubrettes coiffées d’une charlotte blanche, ou d’honorables bourgeoises sans domesticité, qui venaient  laver leur linge familial.