26/03/2017

Rictus parasites et refrains gestuels

Jadis, faire connaissance, ça prenait du temps. Après avoir embauché un apprenti à sa bonne mine, le tâcheron de Lavaux lui infligeait des épreuves interminables pour en faire un bon viticulteur. Au Grand-Chêne, une Lausannoise tenant salon littéraire, accueillait courtoisement un jeune poète entiché de sa fille, mais ne lui permettait de convoler qu’après une période de réflexion mûrie par mille et une impatiences. Aujourd’hui, ces formalités ont disparu, car cinq minutes suffisent pour juger si l’inconnu assis devant vous sera un employé modèle et le meilleur des gendres. Sinon un maladroit du sécateur, un mari mal embouché qui battra sa femme… De nouvelles méthodes de «communication gestuelle» viennent à la rescousse pour nous adapter à cette vie accélérée. Elles permettent de miser plus vite sur le bon cheval, en détectant des “refrains gestuels”, soit  des attitudes involontaires qui se répliquent, à l’identique ou de manière alternative.

A l’issue de son casting d’embauche dans le bureau des RH d’une banque, Steevy Fornerat croyait avoir enfin décroché un job de mandataire commercial. Hélas, le questionneur, tout souriant qu’il fût, enregistrait moins ses réponses verbales qu’il ne toisait ses tics faciaux, l’angoisse perlant à ses tempes et sa manie de tordre ses doigts dès que la conversation prenait un tour intime. Exit le quérulent, jugé de visu trop gnaf!

A la terrasse d’un café villageois près de Nyon, la trop jeune Ludivine Cauchard est enchantée: le quadra genevois qui l’avait contactée via Internet, a effectivement la prestance de gentleman qu’il a lui même profilée sur Facebook. Peu lui importe des gaucheries décevantes qu’elle a dénotées ça et là, à ses croisements des jambes: ses prunelles lagon, son sourire bienveillant d’apôtre, sa voix d’ambre la font rêver de fiançailles. Or cette bichette de Ludivine a la chance (ou la malchance?) d’avoir une cousine toujours en embuscade. Une qui s’y connaît en fragilités sentimentales féminines. Et, pour avoir suivi des cours de communication gestuelle sur Internet, elle sait la sournoiserie masquée de la plupart des hommes: «Ton mec, lui souffle-t-elle, a un égo maous: il ramène ses mains vers lui-même. Et je crois que c’est un faux jeton, un patte-pelu, car quand son oeil droit se referme, le gauche reste ouvert...»

04/03/2017

Usages atypiques de la casserole domestique

Votre voisine Daisy Porchon est affligée de ce qu’on appelle peu poliment une voix de casserole. Une «phonation», disent les phoniatres, qui est à mi- chemin entre le coassement de la grenouille de bénitier qui entonne des psaumes le dimanche, et les enrouements de Carla Bruni-Sarkozy quand elle chante les performances de son mari. A Fribourg, on appelle ça «une voix de graillon». Elle agit désagréablement sur vos nerfs quand elle traverse planchers ou plafonds, à cause d’un tube de dentifrice que Monsieur Porchon n’a pas revissé.

La première utilité de la casserole fut, au XVIIe siècle, pour puiser de l’eau. Elle avait pour synonymes cassotte, cassole, casseron… En patois vaudois cassetta, ou cassette – oui, comme le coffret “gris-rouge» de l’Harpagon de Molière.

Leur préfixe sonore évoque un tintamarre cassant, une percussion spontanée frappée par le premier objet qui vient sous la main d’une ménagère que révulsent les dentifrices mal rebouchés. Ou dans celle d’un cuistot en colère contre son apprenti. La beigne du marmiton se désenflera, mais il s’en souviendra sa vie durant, tout en s’ingéniant à mitonner des recettes neuves dans une de ces maudites casseroles.

On en frappe beaucoup ces jours-ci en France, notre chère voisine (durant une campagne présidentielle dont le cours imprévisible fait sauter les digues). Notamment à l’entrée des meetings de François Fillon et Marine Le Pen, où l’on riposte en criant au complot - ou en brandissant des poêles antiadhésives.

« Je n’ai pas assez de voix pour hurler mon désespoir», déclare une manifestante qui, à ces deux geignards préfère l’ «un peu trop souriant» Emmanuel Macron. “Alors je fais le plus de tintouin possible avec mes casseroles; elles sont d’autant plus sonores qu’il n’y a rien dedans. Il m’arrive d’avoir faim.»

Cela dit, le recours à un attirail de cuisine pour faire du raffut était déjà en vogue au moyen-âge. Sous les fenêtres d’un notable aux mœurs scandaleuses, par exemple. Au XIXe siècle, la coutume se politisa pour récriminer contre les mesures autoritaires de Charles X, Louis-Philippe et Napoléon III.

En Suisse, on est de nature moins tumultueuse. On maugrée gentiment, on glisse son bulletin dans l’urne discrètement. Quelle idée ahurissante de tambouriner sur un caquelon, même en fonte?

25/02/2017

Le charme sibyllin des noms de rues

A Paris ou Bruxelles, elles dessinent à nos oreilles des images souvent plus charmantes: rue du Petit-Chat-qui-Pêche, dans le Ve arrondissement. Rue de la Violette, à 200 pas du Manneken Pis. «Et dire que la nôtre s’appelle Chaucrau! croasse la touriste vaudoise à son époux qui fait rouler derrière elle leurs valises. «Ce nom m’écorche les tympans! » Cette dame oublie qu’il est à Lausanne des noms de rues qui sont plus gouleyants à entendre: chemin des Avelines, de la Chocolaterie, du Point-du-Jour, de Clamadour, de Chantemerle…

Quant à celle de Chaucrau, elle s’insère en tapinois entre Valentin et Haldimand. Etroite et déclive, c’est plutôt une venelle, et qui tiendrait son étymologie du mot-valise médiéval chaucreux, désignant un lieu encaissé, peu aéré. Notre cité est si pentue qu’elle se déploie en accordéon, avec une convexité qui la fait avancer en promontoire sur le Léman. Sa géologie alluviale lui a aussi conféré des anfractuosités que l’on arpente en prenant des escaliers: ceux en bois touristique du Marché ont inspiré ses scènes romanesques à Jules Romains. Et quand la nuit tombe sur ceux de Billens, des Grandes-Roches ou des Petites-Roches, tout un quartier versicolore (où le vert mollasse le dispute au gris écorce de platane, et à un ciel tisane) – se transforme en théâtre d’ombres.

Un peu en amont, l'avenue de Montagibert devait conduire, croyait-t-on, vers un décor plus sinistre encore: un "mont du gibet", avec fourches patibulaires, bal des pendus, et nuées de corneilles criardes. Vérification faite: son nom évoque un propriétaire terrien du Xème siècle: un bien nommé Gilbertus...

A l’instar dl’Himalaya, Lausanne et ses collines font déferler des cours d’eau, certes plus modestes que le Brahmapoutre, le Gange et l’Indus. Pourtant leurs noms figurent sur de jolis cartouches émaillés: rue du Flon (du latin flumen, «fleuve»), de la Louve (du celtique loue, «ruisseau »), chemin de la Vuachère (du patois gualcheria, un moulin servant à battre le drap...). Les deux premiers sont devenus souterrains. On n’oublie pas le ruisselet de la Jarjataz (la «gorge »), qui, au XIIIe siècle, courait depuis la place de l’Ours jusqu’au lac. Depuis, il s’est tari, mais son souvenir perdure par un toponyme enjolivé, et au féminin, sur les plaques bleues de la petite avenue Georgette…