03/10/2015

Le Léman repeint en lac russe

En cet automne qui commence, les matins s’ouatent et se duvettent jusqu’à faire disparaître toutes les Alpes de France. Le panorama lémanique s’en trouve chamboulé: depuis les quais d’Ouchy, on ne perçoit plus les Mémises, ni la Dent-d’Oche. On se croirait sur les berges d’une mer septentrionale, et sous un ciel tantôt gris, tantôt blond, qui aurait ravi Gogol (1809-1852), un Pétersbourgeois qui avait d’ailleurs séjourné à Vevey. L’évocation de cet immense écrivain me permet de vous faire découvrir le lac Ladoga qui, au nord-est, de Saint-Pétersbourg, s’évase à l’infini. Un lac étale, couleur d’étain, gelé 6 mois par an et 30 fois plus vaste que le Léman.

Celui-ci ne possède que trois îles: celles de Peilz, de Salagnon et de Rolle (sans oublier le charmant îlot à J.-J. Rousseau, à Genève). Le Ladoga, lui, en a 660, et qui ne sont pas artificielles! Les zones de froidure extrême qui l’environnent sont hantées par le loup. Mais attention! Il ne s’agit pas du loup qui rend insomniaques des politiciens frénétiques de la gâchette, ni de celui en salopette à bretelle unique que nos enfants chérissent à la télé. On parle des loups russes, des fauves sauvages qui ont horreur de la solitude. Aussi traquent-ils par hordes innombrables le voyageur égaré dans leurs territoires. Et c’est tant mieux pour lui, car plus vite on est dévoré, moins ça fait mal – la nature a tout prévu.

Leur hurlement dans la nuit d’octobre, allumée par une lune peinte par Chagall, et que Boromine a mise en musique, fait frissonner délicieusement quiconque a peur de la nuit. La femme russe, après des étreintes, crie à son amant: «Chien! tu as eu mon corps, mais tu n’auras jamais mon âme…» Elle aurait pu lui dire plus tendrement (plus sauvagement?) «mon loup».

En comparaison tout aussi géographique, ou plutôt ethnographique, la femme vaudoise s’exprimerait différemment dans ce contexte que la morale devrait me retenir de décrire. Mais bon, tout cri d’amour est un don divin. Je vous le livre quand même, car il fait rigoler mes amies féministes: «Voilà, voilà!» soufflerait-elle à son brave partenaire épuisé. «C’est fini, je retourne à la buanderie.»

 

 

26/09/2015

L'ourson mité de grand-papa

Question récurrente d’adolescent: «Où se situe le siège de l’âme, pour autant qu’elle existe?» Réponse scientifique de Descartes: «Dans la glande pinéale», soit juste sous l’intersection de nos sourcils. Une zone du cerveau que la médecine moderne a rebaptisée épiphyse, qui se nicherait sous un vague bourrelet, lui-même coincé entre les quadrijumeaux antérieurs. L’âme serait-elle devenue anatomique, dont scannisable, et corrigible par le scalpel de praticiens plus opérants que le Bon Dieu? Débat trop vaste et compliqué, dont le jeune habitant de Domdidier pourra prosaïquement échapper en grimpant l’escalier qui mène au galetas de sa maison.

C’est là qu’elle gît, l’âme humaine, en un royaume poussiéreux, à fragrances de vieux vins, et où règnent le cheval à bascule, la poupée sans bras aux cheveux de laine jaune, de vieux quinquets à pétrole, un phonographe à aiguille métallique, des disques à 78 tours, des collections dépareillées de tasses de thé anglaises et la crotte de rat.

En fait, l’âme n’y «gît» pas, elle poudroie de mille feux sur ce capharnaüm qu’on a entassé sous les toits, car ses trésors sont devenus ringards donc «moches», ou, «tombés en obsolescence»… On les cache car ils nous démoderaient. Alors qu’ils résument, par leur incohérence, plusieurs décennies d’une saga familiale.

On y découvre la lourdaude et verdâtre machine à écrire Hermès de votre papa et ses rouleaux encrés. Mais aussi des jouets qui avaient enchanté son enfance: une toupie sifflante et lumineuse, un Monopoly des années soixante, et les lames métalliques perforées d’un Meccano hérité de son oncle Jérôme. Un jeu de construction auquel il affirma une nette préférence pour celui du Lego, qui n’est pas ferrugineux mais en acrylonitrile butanine styrène…

Plus émouvante est la machine Singer, à coudre et à pédale, de votre grand-mère Eulalie: à ses grincements semblaient répondre le cri rauque de corneilles broyardes survolant son poulailler. On peut lui préférer, comme moi, le doudou en peluche préféré de son époux. Car l’ourson de grand-papa Firmin a perdu ses derniers poils gris. Il est devenu borgne pour avoir perdu, il y a très longtemps, une des escarboucles qui lui servaient d’yeux.

Celle qui reste nous regarde encore.

19/09/2015

Jurons de banlieue et d’Amériques

Il y a 35 ans, Georges Brassens les avait mis en ronde dans une chanson qui scandalisa Mlle Chauderet, prof de solfège à Farfougny-sur-Orbe – elle avait une nette préférence pour l’abbé Bovet. Les jurons du gorille sétois sonnaillaient pourtant bien joliment: «Tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus et les cornegidouilles…» Or qui, à part de vieilles barbes comme le soussigné, s’en souvient aujourd’hui? Pour les usagers de Facebook, de Twitter, Linkedln, Instagram, et j’en passe - aux ouïes greffées d’écouteurs indétachables - ces exclamations spontanées sont démodées, incompréhensibles, trop élégamment tournées.

Les plus jeunes de ces «réseautards» leur ont substitué des jurons neufs, forgés dans la périphérie multiculturelle de Paris, où l’argot maghrébin se mêle à un verlan banlieusard plus ancien. De l’amalgame ont jailli d’heureuses trouvailles. Par exemple «chelou» pour louche, «relou» pour lourd, «caillera» pour racaille. A prononcer, non pas avec l’accent affûté de Mlle Chauderet, mais un débit haché arabisant.

Attention! Ne pas confondre ces interjections avec des insultes, qui sont des offenses à autrui, des insolences. Le juron, lui, est une façon de passer ses nerfs non pas sur son prochain, mais sur le destin, ou sur soi-même: «zut! quel crétin je suis!» Moins harmonieusement: Merde! Moins courtoisement: Putain! Et c’est ce dernier vocable, désignant péjorativement une profession respectable, qui désormais vient le plus souvent à toutes les bouches d’adolescents. Voire d’adolescentes! Il y en a d’autres qui pourraient le remplacer. En vous cognant le nez sur une porte, ne dites plus «Putain de m…» ni même zut, mais «Politicien!» Ou pire: «Journaliste!» (Suggestions piquées dans un édito de Patrick Besson, paru dans Le Point du 10 septembre dernier).

Hélas, aux françaises, même ordurières et imprévues, nos «djeûnes» préfèrent toujours les interjections d’outre-Atlantique: Damned! Bullshit! Et l’inévitable Fuck, qui est sur le point de perdre son acception première, tant on l’use pour tout et son contraire.

A l’Université d’Oxford, un chercheur a récemment trouvé l’origine de ce «four letters word» dans un manuscrit crypté du XVIe siècle. Crypté car subversif…