12/12/2015

L’humanité peinte en rose et bleu    

En 2016, prédisent des météorologues de la mode, les jupes, chemisiers, maquillage et sacs des dames vireront au bleu tendre et au rose pâle. Leurs ongles ovales évoqueront des dragées de baptême (on n’en trouve pas de rouge sang, ni de noir charbon), ou les reflets évanescents du conte de La Belle au bois dormant de Perrault, repeint par Walt Disney en 1959. Un dessin animé que je vis à 5 ans dans la petite salle du Cinéac, à Saint-François (après quoi, ma mère m’offrit ma première glace aux marrons à l’étage de l’hôtel du Grand-Chêne, lui aussi disparu). La princesse avait une robe fuchsia, les cuissardes de son soupirant étaient bleu de Prusse. Un demi-siècle plus tard, le rose et le bleu prédominent au rayon pour enfants de la plupart des magasins, le premier colorant des jouets et vêtements destinés exclusivement à des fillettes. Les garçons n’y ont pas droit, condamnés qu’ils sont à se contenter du bleu et ses variantes, notamment dans leur garde-robe. Il ne viendrait pas à l’esprit de certaines de leurs mamans de les attifer comme des sachets à bonbons à la framboise quand ils débutent leur scolarité. «Les gamins sont si méchants en primaire! Les gamines aussi.»

 

La gent masculine privée de rose dès le berceau? Des féministes actuelles s’insurgent contre l’industrie vestimentaire qui veut perpétrer cette archaïque distinction des genres, qu’elles décrient comme une «ségrégation par le rose».

 

Tout en leur donnant raison, je rappelle que cette répartition chromatique n’existe que depuis 1930, sur l’idée d’un modiste étasunien qui l’a fait triompher dans le monde, mais qu’auparavant, elle était inversée. Au Moyen Age, le bleu évoquait pour les chrétiens la robe de la Sainte Vierge, et les femmes se l’attribuaient prioritairement, par piété. Tandis que le rose, qui dérivait du rouge, apanage du mâle, du soldat, était symbole de virilité! Son pigment invoquait moins le pétale de l’églantine que la rougeur qui monte au front du guerrier, qui préférait l’odeur de la poudre à celle des roseraies.

Quant aux bébés, ils étaient vêtus de blanc. Une absence de couleur, une couleur quand même comme celle aussi de dragées de baptême. Celle de la pureté, de l’innocence. Plus prosaïquement, parce que les teintures ne résistaient pas aux lavages fréquents.

 

 

05/12/2015

Eloge de l’agneau, le minus de l’étable

A Lausanne, dans le boyau vertical des Portes Saint-François*, on peut apprécier ces jours-ci, entre deux ou trois escalators, une quarantaine de crèches de Noël faites de bric et de broc. Ces divines mangeoires ont été bricolées par les élèves du Lausanne School of Art & Design. On y repère immédiatement le trio de la Sainte Famille, le bœuf et l’âne gris, dont les souffles évoquent le tempo d’un motet médiéval redevenu populaire, bien sûr les Rois mages, et deux ou trois bergers. Le grand disparu de cet expo-concours est le Ravi, mon santon préféré: il lève les bras avec un sourire si béat qu’on le prend pour un imbécile. Une insulte qui procède du bas latin imbecillus, «sans bâton», donc vulnérable. L’Apocalypse nous dit que Dieu qui «vomit les tièdes», or on sait par l’Evangile qu’aux puissants Il préfère les faibles. Notre idiot du village en est un, malgré sa disparition.

 

Le mouton aussi, même si les exposants ne l’ont pas oublié. Mais il faut avoir de bons yeux pour aviser sa présence microscopique en plâtre, en fonte, en carton plié, en boulettes de coton blanc, voire en zeste de chewing-gum modelé. C’est méprisant, c’est oublier que son petit, l’agneau, a été un avatar de Jésus, son symbole pascal, son triomphe sacrificiel. Pour vous en convaincre mélodiquement (donc dans votre cœur), je vous renvoie à l’Agnus Dei de «La Messe du couronnement» de Mozart – un solo qui aurait annoncé l'air dove sono de la Comtesse dans les Noces de Figaro. Dans la crèche traditionnelle, moutons et agnelets sont, certes, anatomiquement moins imposants que le bœuf à cornes dorées, mais symboliquement, et toutes proportions gardées, ils mériteraient d’être représentés plus grands. Peut-être par quelque subterfuge de la perspective artistique.

 

A Bois-de-Vaux, ils ont une taille moyenne et naturelle. Autour des tombes, ils broutent et mastiquent méthodiquement des herbes encombrantes, avec la seule et noble mission de pâturer jusqu’à plus faim. Celle d’une tondeuse à gazon qui ne coûtera pas un centime à vos édiles, et fera moins de nuisance sonore. L’enceinte du cimetière, conçue par l’architecte Alphonse Laverrière au début du XXe siècle, en amont des plages de Vidy, les préserve de toute noyade collective dans le Léman, en raison de leur légendaire grégarisme moutonnier et suicidaire.

 

28/11/2015

Des jeux d’enfants aux jeux de guerre

 

Chez l’hominien ordinaire, comme chez le Vaudois d’antan à bretelles et «à nuque de syndic», le goût du jeu – avec ses ritualités et ses transgressions – est un besoin naturel qui l’apparente au chaton domestique. Ou aux otaries du Cirque Knie, quand il y en avait encore, et dont il applaudissait les applaudissements. Sinon, il se barbouillait, à quatre ans, les mains et le museau dans un sac à sable du parc Denantou. Ou faisait zig-zag-zoug dans les préaux, jouait à la poupée, à papa-maman (dans un réduit à balais ou au galetas), aux cow-boys et aux Sioux.

Devenu adulte, ce même goût du jeu lui faisait nouer une cravate autour du cou, puis prendre un bateau de la CGN pour Evian, le train pour Montreux. Il y déployait sur le tapis vert des combinaisons stratégiques savantes et distrayantes du black-jack, du baccarat banque, de la roulette. Que sais-je? du Punto y banc. Il se trouvait nez à nez avec ce monstre clignotant et diabolique qu’on appelle le bandit manchot, ou le «dernier espoir des joueurs solitaires». Après avoir gagné quelques sous, il y perdait son 13e salaire, les boutons de manchette offerts par Belle-maman, puis son sourire, sa raison. Son psychanalyste la lui ramenait en lui faisant lire Le Joueur de Dostoïevski.

Là, je parle au passé. Aujourd’hui, nos marmots ne s’embarrassent plus des souillures du bac à sable depuis que Playmobil, et ses figurines déplaçables, leur ont fait découvrir les virtualités plus captivantes de la PlayStation: «Génial, c’est comme si on était au cinéma!» Avec l’acquisition, déjà en leur adolescence, d’un smartphone pour adulte, ils pourront amalgamer à leur gré la réalité anodine de leurs vies à la fiction, et s’identifier avec des héros prêts à sacrifier leur vie pour créer un «univers meilleur». (A l’instar des massacreurs du vendredi 13 novembre.) Si des marchands de ces maudits joujoux qui les vendent sur la Toile veulent me contester, je les renvoie à cette annonce que j’y ai dénichée, à l’enseigne de Jeu. info:

«Avec ces jeux de guerre, tu vas pouvoir te défouler en vidant des chargeurs sur plein d'ennemis différents! Prépare-toi à être un guerrier intrépide et au sang-froid exemplaire dans des missions très diverses, mais toutes dangereuses.»

On y dit tu, donc on s’adresse à des enfants.