21/11/2015

On descend du poisson par le menton

L’homme ne descend ni d’Eve ni d’Adam, ni du singe, mais du poisson! Ce fut du moins une théorie qu’un prof de sciences naturelles pulliéran nous démontrait il y a déjà 45 ans, en dessinant au tableau la silhouette de notre véritable ancêtre: le placoderme. Le tout premier vertébré marin, qui vécut il y a 400 millions d’années, et possédait déjà un irrécusable appendice hominien, à savoir une mâchoire. Comme Sean Connery, le premier des James Bond, comme les frères Dalton dessinés par Morris. Comme l’enseignant lui-même, qui en avait une si proéminente que ses élèves le surnommaient Averell… C’est donc par une mâchoire que l’homme descendrait du poisson. Or j’ai beau essayer de dévisager mes deux cyprins dorés en leur bocal domestique, et leur circonvolution routinière, je dois convenir qu’ils n’en ont plus.

Les aléas inextricables de l’évolution darwinienne leur ont conféré un menton fuyant, et les font ressembler au brave Frère Norbert, le tourier principal du pensionnat, dont les pupilles rondes et noires, cerclées d’or, évoquaient celles d’une truite de rivière. Il était le plus bienveillant des hommes, mais son regard était absent, vide. Celui d’une belle truite pêchée dans la Venoge et qui, après quelques soubresauts dans votre panier, se met à lorgner le ciel sans plus penser à rien. Dans les secteurs de la poissonnerie de nos supermarchés, on retrouve une même contemplation chez nos arrière-petit-cousins millénaires, qui, sortis de l’eau, découvrent en même temps l’oxygène, la mort et l’éternité sous les néons. Rares sont les poissonniers respectueux du destin de cet aïeul méconnu, et qui éprouvent du remords à l’instant où il faut lui trancher la tête pour satisfaire une cliente aux goûts spéciaux. C’est le cas de Charlie, le héros principal d’un petit roman admirablement tissé de candeurs maîtrisées, paru en octobre dernier*.

L’apprenti doit y décapiter, d’un couteau tremblant, un espadon géant, presque mythologique. Il s’ensuivra entre les deux une espèce de dialogue secret, tout en révolte envers les gaspilleurs de victuailles.

 

L’œil de l’espadon

Arthur Brügger

Zoé, 160 p.

14/11/2015

La concierge n’est plus dans l’escalier

Mme Décosterd portait un même chignon en brioche que Mme Pirotte, la concierge du professeur Halambique des aventures de Tintin – relire Le sceptre d’Ottokar, planche une. Au début des années 60, c’était la nôtre, dans le quartier Montchoisi de Lausanne, et sa voix de soprano coloratur s’élevait jusqu’aux derniers étages de l’immeuble quand elle trouvait une boulette de chewing-gum (de «gomme à mastiquer», qu’elle disait) sur une marche de l’escalier. L’escalier, et sa cage aux appliques jaunes, était son milieu naturel. Elle y évoluait en vestale, avec une artillerie de balais-brosse, d’aspirateurs ventrus à l’ancienne, plus une cireuse à hélice qui exhalait une odeur douce-amère que j’associais à la myrrhe des Rois mages.

Son sourire était rare, au point que les enfants mâcheurs de Bazooka qu’elle gourmandait la surnommèrent l’Ogresse. Jusqu’au jour où elle en secourut un qui s’était éraflé le genou, en l’absence de ses parents. Elle essuya la plaie, en étancha le sang avec du coton imbibé de mercurochrome, consola l’étourdi en lui faisant boire du lait-grenadine et en lui posant un bécot sur le front!

Mais foin de nostalgie, le monde a raison d’aller où il va, et il s’est, depuis, écoulé tant d’années que le terme même de concierge n’est plus en usage. Sauf à Helsinki où, déjà avant la fin des années 90, on lisait à l’entrée des maisons locatives que la portinvartija, son équivalent en finnois, était sur Internet! En France on lui préfère ceux de gardienne d’immeuble, de «technicienne de surface», qui écorchent l’oreille mais sont en rupture avec des synonymes dépréciatifs: commère, cancanière, pipelette… La voici donc condamnée à balayer les feuilles d’automne, déblayer les congères de neige, mais désormais dépourvue de son légendaire babil. Dommage, car il fut souvent la source première de beaux récits littéraires.

En Suisse, non seulement les concierges sont privées de cancan, mais elles n’existent presque plus. Aux oubliettes, les vociférations de Mme Décosterd dans la cage d’escalier. Leur fonction séculaire de nettoyage et de surveillance technique est plus souvent assurée par des entreprises extérieures. Par des gens diplômés, mais n’habitent pas la maison. Qui ne morigènent ni ne consolent les petits garnements.

31/10/2015

Gustave Roud et ses visiteurs

A l’orée du 40anniversaire de sa mort, le poète d’Air de la solitude aura été richement célébré par une succession d’expos et de livres rappelant qu’il fut aussi photographe. Un photographe amateur, mais un émérite, un passionné, qui a laissé aussi des images de sa maison familiale, à Carrouge, dont l’alentour joratois embaumait les foins, le lisier, la ronde florale et céréalière des saisons. Ses intérieurs sentaient un propre très bourgeois, la cire à parquet, des fleurs des champs mises en vase. Plusieurs de ces clichés, en noir-blanc ou en autochromie, sont réunis dans un joyau éditorial, en alternance avec des textes d’autres auteurs romands qui avaient la révérence de Gustave Roud, et que lui-même accueillait parmi des meubles à l’ancienne. Le solitaire qu’il était n’était donc pas un misanthrope - même si chaque intrusion, même amicale, dans son domicile le rendait secrètement fébrile.

Ses hôtes avaient des talents contrastés: un Philippe Jaccottet et un Pierre-Alain Tâche aux vers épurés et transparents, un Chessex qui préférait la flamboyance, un Georges Borgeaud au style moiré, et dont le témoignage inséré dans ce recueil s’intitule La montée à Carrouge. L’auteur du Préau aimait ce village «autant que celui qui le magnifiait». Pour s’y rendre depuis Lausanne, Anne-Frédérique Schläpfer, directrice et préfacière, rappelle pertinemment qu’il fallait «tourner le dos au lac».

C’est ce que fit, en 2010, le photographe professionnel Philippe Pache, un des plus lyriques et émotifs de notre pays. Un quadra aux yeux myosotis qui n’a donc jamais pu rencontrer Gustave Roud, mais qui se sent roudien par une même «souffrance de l’émerveillement». Il avait été chargé, pour l’illustration de ce livre, de recueillir des images récentes de la demeure. Ses photographies numériques y alternent avec celles du poète, qui était alors techniquement différemment outillé. Dans un ultime chapitre, le professeur et poète Antonio Rodriguez narre gracieusement sa rencontre avec le photographe dans le saint des saints joratois, la propension qu’il a «à poser des questions à la lumière» avec sa caméra. Sa ferveur sincère, sa facétie aussi: ayant trouvé le chapeau de Roud, Philippe Pache le pose sur sa propre tête pour un autoportrait au miroir.

 

 

Chez Gustave Roud

Collectif

Infolio, 130 p.

 

 

www.philippepache.com