12/09/2015

Le rêve éveillé chez les «geeks»

On a vu récemment, dans la Broye, un père de famille poignardant son fils car il maniait trop la manette d’une PlayStation. A Cuarnens, dans l’arrière-pays de Morges, votre voisine Béatrice Chuindet n’ira pas jusqu’à cette extrémité. Mais elle risque bien de balancer ses deux ados Cathy et Rosemonde à travers la baie de sa véranda: «Ces bedoumes se referaient une santé mentale dans le lisier, en y perdant définitivement leurs fichus smartphones!» C’est dire si l’addiction (en français dépendance) de la génération montante aux joujoux informatiques peut inquiéter, voire exaspérer des parents. Des psychologues spécialisés dans ce nouveau type de compulsion vont jusqu’à l’appeler cyberaddiction, ou, moins musicalement encore hyperconnectivité…

Or il s’agit d’un virus d’autant plus contagieux qu’il n’est que psychique. Sur plus de 2% de la population suisse, il aurait des effets secondaires désastreux affectant des «geeks» ou «nerds» de plus en plus jeunes: isolement autistique aux repas, irritabilités imprévisibles, échecs scolaires. Sans parler des troubles du sommeil.

Ces experts les imputent à la lumière artificielle des écrans informatiques, celle qui fuse de la télé, d’un mac fixe, de cellulaires ou de tablettes. Comme il en est rupture avec le cycle du soleil, le jeune insomniaque a perdu son horloge intérieure et biologique (en jargon scientifique, le «rythme circadien»), et ne se réfère plus, dans ses nuits remuées, qu’aux échos à peine ouatés d’un transistor de chevet. Ou à ces lucioles cathodiques qui continuent de scintiller sous ses paupières mi-closes.

Il y relit de vieux chagrins, des espoirs impossibles. Des rêves? Non des demi-rêves, des rêves éveillés comme les surréalistes français se les appliquaient à eux-mêmes, dans le sillage psychanalytique du grand Thurgovien Carl Jung. Ce ne sont que des songes où la réalité moche le plus souvent l’emporte sur ses illusions, plus belles, qui lui viendraient d’un sommeil traditionnel, sain et profond. Pour l’en guérir, confisquez-lui son amulette électronique, faites-lui prendre une douche (pas chaude) avant d’aller au lit, puis bercez-le comme nourrisson.

Cela lui évitera de consulter en pleine nuit sa montre-bracelet, elle aussi «connectée», pour savoir s’il dort.

 

 

05/09/2015

La ménagerie de La Fontaine

On a connu, dans le Quartier latin de Paris, une concierge qui craignait tant les rats de la rue Dauphine qu’elle en avait hérité le regard apeuré, luisant comme des escarboucles. Puis, vers Chavornay, un brave chien au poil clairsemé, si fidèle à son maître solitaire qu’il avait appris à marcher à son pas – avec, si j’ose dire, la même voussure d’épaules. Bref, les hommes finissent par ressembler à des animaux, et les bêtes par se prendre pour des humains.

Cette loi universelle remonte au conteur phrygien Esope, qui serait né en 620 av. J.-C., et dont les historiettes animalières, 22 siècles plus tard, ont été mieux poétisées par Jean de La Fontaine. Un poète que Louis XIV exécrait de toute son âme, pour son esprit ambigu, imité par plusieurs générations d’écoliers que des enseignants bégueules obligeront à apprendre par cœur ses fables les plus belles. «La Fontaine, on le déteste, foi d’ados! Y en avons marre de cette cigale et de cette fourmi, de ce corbeau et de ce renard…»

 

A de ces jeunes insurgés, nous avons rappelé qu’en retour, le fabuliste détestait les enfants: «Qui que tu sois, ô père de famille – et je ne t’ai jamais envié cet honneur – t’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est une erreur». (Epilogue du Fermier, le chien et le renard.) La révélation de ce désamour partagé fut pour ces jeunots un déclic paradoxal: depuis, ils ne jurent que par ces strophes, naguère trop classiques à leur goût, et que désormais ils scandent en rap!

 

Ces fables avaient été publiées en trois recueils entre 1668 et 1694. La plupart se résolvent par «une morale de l’histoire», qui prendra force de dicton jusque dans des discours de politiciens qui ne les ont point lues. Alors que le monde entier admire le ciselé de leurs dialogues, entre loups et chiens, lièvres et tortues, ânes et lions. Leur langage direct, érudit, mais jamais savantasse, que cet immense poète mit à la portée de nos sœurs et frères les bêtes. La Fontaine maîtrisait les entrées en matière: «Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où, le héron au long bec emmanché d'un long cou. Il côtoyait une rivière… ». Son art de l’ellipse faisait basculer les temps grammaticaux de l’imparfait au passé simple: «Deux coqs vivaient en paix, une poule survint.»

 

 

29/08/2015

Ces jolis mots qui nous fuient

Il arrive au soussigné de recevoir de lecteurs cette remarque justifiée et qui paradoxalement l’enchante: «Vos chroniques sont semées de termes rares qui m’obligent à ouvrir le dictionnaire.» On les félicite d’avoir un dico à portée de main, et on les encourage à le feuilleter le plus souvent possible. Pas seulement pour l’élucidation d’un mot, ou l’érudition. Mais pour le voyage, car dans un Larousse, un Robert, un Littré, l’écheveau de notre belle langue se dévide d’une manière débridée. Noms, verbes et adjectifs s’y succèdent avec une enivrante liberté, grâce à l’ordre alphabétique qui fait sauter du coq à l’âne. La promiscuité de «court-circuit» avec «court-bouillon», par exemple, allume une émotion surréaliste. Celle du macareux de Bretagne, palmipède marin à bec polychrome, avec le macaroni italien vous donne des ailes tout en attisant des gourmandises. Et que penser de la panorpe, une mouche-scorpion aux ailes diaphanes et tachetées, qui précède notre indécrottable panosse vaudoise?

Entre deux entrées lexicales surgit parfois un vocable inattendu, étonnamment désuet, qui vous joue trois notes de clavecin à l’oreille. L’insérer dans un billet devient irrésistible. Je pense aux joyaux sonores que sont diaprure - synonyme de chatoiement. A l’adjectif cruenté, désignant une blessure imprégnée de sang. A coruscant, hélas chassé du Petit Larousse 2016. Synonyme de brillant, d’étincelant, il était si croustillant en bouche!

C’est parce qu’ils sont moins en usage dans notre parler quotidien que ces jolis mots sont systématiquement bannis des dictionnaires. On les remplace aussitôt par du jargon informatique anglo-américain, sinon aussi par des perles issues de la banlieue parisienne – et qu’on entend jusqu’à Chauderon.

Le français se régénère, et c’est tant mieux. Mais est-il interdit de regretter des locutions qui le rendaient plus compliqué encore, plus mystérieux, et qu’on ne lira plus? Au XVIIe siècle, il y avait de malicieux friponneaux de rue qui gaminaient. Des incrédules ennemis de la dévotion que l’on traitait d’indévots. Il y avait la conjouissance, un mot sans aucune acception érotique: il était l’ancêtre plus coloré de ce qu’on appelle aujourd’hui, abusivement, la convivialité.