30/01/2016

Français surintégrés ou en mal du pays  

 

Notre grande sœur la France ne va pas bien. Elle se déteste, alors qu’elle s’était tellement aimée. Et nous compatissons à ses souffrances conjoncturelles. Parmi les seuls de mes compatriotes qui ne partagent pas cette compassion, sont des Français établis en Suisse depuis longtemps, ou récemment, et qui se sont tellement assimilés à nos habitudes qu’il leur arrive à renier leur première patrie au bénéfice de la nouvelle. A déplorer que Saint-Cergue et Vallorbe ne soient pas directement au bord de l’Atlantique! Plus qu’assimilés, certains d’entre eux sont même des «surintégrés»: ils essaient d’imiter l’accent d’Etagnières, mais leur volubilité atavique le déforme, avec une francitude qui resurgit, telle l’oreille de l’âne de La Fontaine qui voulait se déguiser en lion. Ils vont jusqu’à préférer les blancs du Vully aux grands crus de Bourgogne. A détester les ruches d’abeilles à cause de leurs alvéoles en forme d’hexagone… J’exagère un tantinet, je sais, mais c’est pour forcer le trait.

Car heureusement, il y a d’autres Français installés en Suisse (en gros on y dénombre 200 000, dont 50 500 dans le canton de Vaud, un peu plus qu’à Genève) qui ont l’élégance de conserver dans le cœur la nostalgie de leur humus natal, le déferlement musical de leurs rivières de la Drôme, d’Ardèche, ou l’ombrage centenaire des marronniers du boulevard Arago, où les Parisiens du XIIIe arrondissement s’abritent en temps de pluie. Sans oublier le coq au vin, le perdreau farci des Landes, les tripoux du Cantal, les poulets fermiers qui rôtissent sur les quais de la Saône, à Lyon, et qu’on déguste avec ses doigts et une bouteille replète de Morgon. Ces Français-là (nos préférés) n’en ont appris à aimer la Suisse et ses fondues moitié-moitié, ses boutefas de Payerne, qu’avec une gourmandise d’autant plus grande. Héritiers de Rabelais et Montaigne, de Racine, Nerval, d’un Maurice Ravel, ou d’un Brillat-Savarin, ils nous font l’honneur de partager nos pains et bricelets quotidiens, sans renier leur chère France «éternelle».

Cette épithète sonne trop emphatiquement aux oreilles des modestes Helvètes calvinistes que nous sommes. La Suisse est aussi une école de modestie.

23/01/2016

Pleurer sans être une piorne  

 

 

Quand un adulte s’apitoie sur lui-même, il n’émeut pas. On perçoit moins de larmes vraies à ses cils qu’on entend une espèce de bémolisation affectée et piaulante qui altère sa voix sans convaincre. De cet interlocuteur peu plaisant, les Genevois disent qu’il chouine – un verbe très français d’assonance proche, mais plus déprisant que chuinter, qui évoque le cri de la chouette hulotte dans la futaie joratoise. Dans le Pays de Vaud justement, moins souvent à l’imitation des Parisiens (mais aussi dans les deux Juras frontaliers), on dira qu’il piorne. Piorner est un verbe intransitif exclusivement romand qui a fait son entrée dans le Larousse en 2013, et qui signifie «pleurnicher, geindre». Quand Samy Vuichard, le seul millionnaire de votre village, se lamente à l’Auberge Communale des effets du franc fort et quitte la table sans offrir, comme à l’accoutumée, une tournée générale, on dira qu’il est devenu un grappiat - un radin -, mais surtout une «piorne larmoyante».

 

Dans la langue de Rabelais, Hugo et Ramuz, pleurer a autant de synonymes bariolés que le verbe rire: on y braille, gémit, couine, sanglote. Les humeurs lacrymales ont longtemps été considérées comme une faiblesse humaine. On a pleuré et pleure encore comme une madeleine, un crocodile, un éplucheur d’échalotes. Plus élégamment, comme le saule géant et centenaire d’Ouchy, sur le quai de Belgique, dont les longues branches-lianes pendantes invitent le rêveur solitaire à maudire de vieilles amours.

Ou encore, à l’instar de quelques gens qui gouvernent le monde, en laissant perler à ses paupières un suintement évoquant de l’émotion authentique: le chagrin spontané du président étasunien Obama, le 5 janvier dernier, lors d’une conférence publique sur les armes à feux et les tueries répétitives qu’elles occasionnent. Précédemment, et a contrario, la joie humidifiant les joues cireuses du Russe Poutine à l’annonce de sa victoire présidentielle, en mars 2012.

 

Mais que valent les pleurs de nos princes modernes, qu’ils soient sincères ou frimeurs, lorsqu’ils se laissent volontairement photographier et filmer?

Il m’est arrivé de consoler, en vain, un ami qui endurait une longue agonie les yeux secs.

 

 

10/01/2016

Flocons tziganes pour Yves Leresche

On l’attendait la neige, elle arrive enfin, faisant enfin scintiller son «or blanc» sur nos stations d’hiver, nos préalpes et campagnes et bientôt, qui sait? les toits de nos villes. Hélas, elle frangera vite les trottoirs d’un or gris: des congères poisseuses et gluantes. Un peu ragoûtant sorbet que les Vaudois appellent les «gonfles» ou la «peuf». Chez les Inuits du Canada, cette terminologie nivale est plus variée, car elle leur est une sorte de pain quotidien: qanik désigne la neige qui tombe, pukak celle qui se cristallise, aniu celle qui donne de l’eau potable… Autant d’expressions qui traduisent une lutte atavique et acharnée contre les méchancetés imprévisibles de mère Nature.

En Europe, la neige est devenue plus sporadique, pour des raisons de climat perturbé. Quand elle blanchira mon paisible quartier lausannois de Florimont, je décrasserai méthodiquement mes semelles à l’aide d’un chiffon, avant de fouler en socquettes propres la moquette de mon studio. Un toilettage ordinaire de gens qui ont un abri, alors qu’au centre-ville, des dizaines de Gitans et Gitanes se gèlent les fesses par terre pour implorer l’aumône. Ils s’emmitouflent dans des lainages compliqués qui les préservent de la grippe. Par la force d’un cruel destin, ils ont appris à mieux mendier avec des modulations vocales qui culpabilisent le badaud vaudois. Il reste suspicieux: «Comment font-ils pour résister au froid? Il doit y avoir un truc. Ils sont manipulés par une mafia de Slaves ou de Géorgiens bien organisés. »

Or en leur langage rom, mendier se dit mangel, l’équivalent de «demander». Et plutôt du travail que des centimes, nous explique Yves Leresche, mon confrère photographe, dans un bel album qu’il leur a dédié l’an passé*. Il a eu l’élégance non seulement de s’initier à leurs sabirs compliqués, mais de se rendre lui-même en leur Roumanie natale pour y constater leurs conditions de vie affligeantes. Et il les a observés, avec charisme et objectivité, dans leurs tristes nuits lausannoises. Couchés sur des matelas de fortune, ils se font parfois contrôler dans leur sommeil par des policiers qui leur confisquent leurs rares sous récoltés. «En prévision d’amendes à payer.»

Un récit douloureux, un très beau livre.

Roms, la quête infatigable du paradis, Ed. Infolio