22/08/2015

La noire de Crimée, la rose de Berne

 

 

 

 

 

Aux marchés du mercredi et du samedi, elles embaument le raidillon lausannois de Saint-Laurent, autant que les melons de Cavaillon ou ces agrumes mordorés importés de Sicile. Mais c'est par leur gamme chromatique, plus vive à l'œil du chaland, qu'elles triomphent: il est question bien sûr de tomates. Ces fruits (non, ce ne sont pas des légumes!) exhalent au fil des étals un camaïeu lumineux, un nuancier de rouges allant du vermillon au carmin, en passant par le ponceau, l'incarnat, le rose-thé, ou l’ingénue fraîcheur de joues adolescentes. Pareillement joufflue, sinon oblongue et pointue, pour singer les piments d'Espelette, la tomate est polymorphe et polychrome. Mais là, on parle de la traditionnelle.

 

 

Car aujourd'hui, dans les «supermarkets», elle a été réduite à un comestible si ordinaire qu'on en oublie qu'elle peut avoir plus d'un millier de galbes, de tendretés sous la dent, de saveurs aux papilles. Et, surtout qu'elle nous est venue des Amériques, au mitan du XVIe siècle, après les conquêtes espagnoles du Pérou et du Mexique. A Tenochtitlan, la capitale des Aztèques, elle aurait été plus souvent verte, et cultivée pour des vertus médicinales.  En nahuatl, la langue qui y était vernaculaire, elle avait pour nom tomatl. Parvenue en Europe, on la baptisa tomate, ou pomme d'or, et on la considéra longtemps comme une plante «utile en médecine, plaisante à flairer, mais pas bonne à manger.» Car toxique, trop cousine de la mandragore des sorcières…

 

.

 

Depuis, la plupart des gens la savourent, mais en la découpant banalement en quartiers dans une salade. On peut la préfère toute seule, débitée transversalement sur une plat où elle s'étoilerait en carpaccio, et ne serait assaisonéée que d'un zeste d'huile d'olive pressée à froid, ragaillardie de quelques grains sel de céleri. Sans vinaigre, ni citron! Car une de ses vertus est d'être naturellement acide.

 

Ce n'est pas le cas de la tomate noire de Crimée, dont l'aspect peut intimider par ses boursouflures brunâtres, évoquant quelque phlébite veineuse. Plus élégamment – si on la dispose en lamelles fines sur fond de porcelaine blanc - à une sanguine picturale de la Renaissance. Ses délicates «noirceurs» se mangent alors comme une mangue, se boivent comme un vin.

 

 

Enfin, il y en a une de tomate qui est rose, plus comme une pivoine qu'une rose, et qui est pépins. J'ai nommé la rose de Berne, la préférée de tant de gastrosophes du monde entier, qui souvent ignorent le nom de la capitale de la Suisse. Qui l’eût cru?, il n’y a rien de plus helvétique qu’elle… Ne pas la choisir trop ferme: c’est quand sa chair est fendillée qu’elle désaltère le mieux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15/08/2015

Et hop! un nouveau tour du monde

Réédition en format poche d’un inédit de Nicolas Bouvier (1929-1998), paru il y a 3 ans, et qu’il faut absolument relire ou découvrir pour s’y enivrer de fragrances sauvages et exotiques qui pimentèrent sa jeunesse. Il rassemble des carnets de route que le Genevois aux semelles de vent avait entamés quand il avait 20 ans à peine, et griffonnés à la va-comme-je-te-pousse, sans surveillance de la syntaxe. Encore moins du style: on pense à celui, gouleyant car maîtrisé, de son Usage du monde (1963), et d’autres grands livres publiés de son vivant. Or, ces menus textes-là, qu’il ne destinait pas à ses lecteurs, ont dormi si longtemps dans de vieux tiroirs que, paradoxalement, ils y ont été comme cryogénisés. Ils nous en reviennent avec des émotions juvéniles à fleur de peau. Leurs maladresses du langage sont de belles fleurs de jouvence.

Les lecteurs ordinaires de Bouvier découvrent qu’il avait exploré bien d’autres territoires que le Proche-Orient, l’Inde, Ceylan ou le Japon.

 

Cette odyssée «cachée», ou plutôt sous-jacente, démarre en 1948, par un cap sur la Scandinavie, passe par la France, le Maghreb avant la guerre d’Algérie, cingle vers l’Indonésie et explore même la Chine en 1986, une période où les Chinois tenaient les touristes pour des extraterrestres. Dans un hôtel de Chengdu, il est chassé dès l’aube de son lit par une ancienne garde rouge, «une tigresse». A Oran, il réclame à une serveuse algérienne: «Donnez-moi une serviette, s’il vous plaît, car je mange salement, comme tous les hommes qui sont trop heureux.»

 

Mais il y a d’autres pépites dans ce délicieux foutoir d’un globe-trotteur qui écrivait des notes machinalement, par hygiène mentale plus que pour se pousser du col, et qui, au démarrage, ne se sentait pas écrivain. Il a beaucoup aimé Vancouver, à l’extrême-ouest canadien, et son îlot de Stanley Park: «Oies de l’Alaska de passage ici, note-t-il en automne 1991. Elles sont partout, et si peu farouches qu’on marcherait dessus.»

 

Je demande pardon à mes lecteurs de retour de vacances, et qui viennent de troquer le soleil des Baléares contre la figure d’un chef de bureau: ce livre les enchantera sans frustration. Il les fera rêver aux antipodes, à leur jeunesse aussi. Il s’intitule Il faudra repartir

 

 

Ed. Payot, 236 p.

 

 

08/08/2015

Cou de cygne avec GPS

 

Les mers de notre planète s'acidifient, les océans s'engluent, les eaux douces seraient elles aussi menacées de miasmes divers. Tout riverain lémanique est en droit de s'inquiéter du sort de la truite arc-en-ciel, du brochet, de la perche, bien sûr. Mais aussi de la gent ailée qui y barbote. A commencer par le volatile qui confère à notre Léman son romantisme wagnérien (Lohengrin) et un glissando de violoncelle rêvé par Saint-Saëns: j'ai nommé Sa Majesté le cygne tuberculé, un des plus prestigieux ornements de nos cartes postales. S'il s'est exemplairement inscrit dans le paysage, il n'a été introduit qu'au cours du XIXe siècle. Lorsque, en 1837, la Ville de Genève en fit venir de Paris (et en diligence!) un mâle et une femelle. Vingt-cinq mois plus tard, deux autres couples de cygneaux, offerts par le prince de Fürstenberg, les rejoignirent dans la rade.

Depuis, l'oiseau emblématique de Virgile, de Fénelon et de Louis II de Bavière n'a cessé de prospérer entre les Eaux-Vives et Le Bouveret – en passant par Saint-Sulpice, Vidy et Clarens. Aujourd'hui sa descendance est évaluée à plus de 600 spécimens, les uns plus gracieux, indolents et hiératiques, que les autres.

Place de la Navigation, à Ouchy, ils viendraient saisir un bout de pain jusque dans votre main, en ondulant leur cou blanc et couleuvrin qui inspira Modigliani. Petit conseil aux séducteurs: faire remarquer à une dame qu'elle a un cou de cygne est un éloge ordinaire, un lieu commun vaguement acceptable. Lui dire qu'elle à un col de cygne serait une insulte, car c'est un terme de ferblantier désignant un tuyau recourbé de WC! Une vidange urbaine qui contribue à la corruption des eaux, dont dépend la santé de la faune aviaire.

On vient d’apprendre que des savants de Singapour ont créé un robot testeur d'eaux polluées qui sillonne le canal Alexandra, dans leur quartier populeux de Queenstown. Ils l'ont greffé d'un programme de géolocalisation GPS qui serait infaillible. Pourquoi lui ont-ils donné la silhouette du cygne tuberculé? «Parce que copier la nature permet de développer des robots plus économiques énergétiquement». Comme quoi, la beauté peut être aussi productive et bio.