11/10/2015

La zénitude de «Popof» chien de jazzman

S'adressant le 18 septembre passé à des lecteurs du Parisien, l'ancien président français Nicolas Sarkozy affirma qu'il s'était enfin affranchi de ses légendaires impétuosités. Et fit une remarque qui rend perplexe, une curieuse allégorie canine: «Vous avez vu comme je suis calme maintenant? Un vrai toutou…» Pourtant, le canis lupus familiaris, depuis 30 000 ans qu'il est le meilleur ami de l'homo sapiens, est plutôt apprécié pour son tempérament dynamique - voire agressif - de chasseur de lièvre, d'attrapeur de rats, de chien policier, de chien de garde, de mordeurs de mollets.

Bref, un agité indéfectible, mais dont l'énergie peut procurer à son maître des vertus thérapeutiques que l'on ne soupçonnait pas. Selon une étude récente de l'American Heart Association, sise à Dallas, la compagnie d'un chien réduit le stress, encourage les relations sociales, promeut l'exercice, réduit les maladies cardiaques et accroît la longévité des gens qui ont plus de 65 ans. Tout simplement parce qu'au bout de sa laisse c'est lui qui les promène et qui commande. Contrairement à M, qui se prétend désormais calme, le chien, par son tonus hyperactif est un éveilleur de forces physiques et mentales. Un élixir de jouvence.

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Cela dit, au mitan des années septante, j'en ai admiré un dans le quartier de la Palud, qui arpentait seul le pavé de la Mercerie avec une majestueuse zénitude. Il vagabondait, tandis que son propriétaire, peu soucieux de lui, était affairé sur son piano, rue Madeleine 4. Le chien lui revenait de lui-même pour se blottir sous un Steinway où les notes de jazz commençaient à l'emporter sur celles de Schubert ou Debussy. «Popof» qu'il s'appelait. Il devait avoir une dizaine d'années. Il ressemblait au fox-terrier de la firme Pathé-Marconi, la fameuse mascotte qui tend l'oreille vers le pavillon d'un tourne-disque. C'était un toutou zen, que la musique de l'homme qu'il admirait avait rendu intelligent. Il n'aboyait jamais comme un vulgaire cerbère ou un politicien, il écoutait affectueusement les variations musicales de cet élégant moustachu qui l'avait adopté en 1971, et qui devait, 11 ans après l'enterrer après avec beaucoup de chagrin. «Popof» avait été le chien fétiche de François Lindemann, le grand maestro lausannois.

03/10/2015

Le Léman repeint en lac russe

En cet automne qui commence, les matins s’ouatent et se duvettent jusqu’à faire disparaître toutes les Alpes de France. Le panorama lémanique s’en trouve chamboulé: depuis les quais d’Ouchy, on ne perçoit plus les Mémises, ni la Dent-d’Oche. On se croirait sur les berges d’une mer septentrionale, et sous un ciel tantôt gris, tantôt blond, qui aurait ravi Gogol (1809-1852), un Pétersbourgeois qui avait d’ailleurs séjourné à Vevey. L’évocation de cet immense écrivain me permet de vous faire découvrir le lac Ladoga qui, au nord-est, de Saint-Pétersbourg, s’évase à l’infini. Un lac étale, couleur d’étain, gelé 6 mois par an et 30 fois plus vaste que le Léman.

Celui-ci ne possède que trois îles: celles de Peilz, de Salagnon et de Rolle (sans oublier le charmant îlot à J.-J. Rousseau, à Genève). Le Ladoga, lui, en a 660, et qui ne sont pas artificielles! Les zones de froidure extrême qui l’environnent sont hantées par le loup. Mais attention! Il ne s’agit pas du loup qui rend insomniaques des politiciens frénétiques de la gâchette, ni de celui en salopette à bretelle unique que nos enfants chérissent à la télé. On parle des loups russes, des fauves sauvages qui ont horreur de la solitude. Aussi traquent-ils par hordes innombrables le voyageur égaré dans leurs territoires. Et c’est tant mieux pour lui, car plus vite on est dévoré, moins ça fait mal – la nature a tout prévu.

Leur hurlement dans la nuit d’octobre, allumée par une lune peinte par Chagall, et que Boromine a mise en musique, fait frissonner délicieusement quiconque a peur de la nuit. La femme russe, après des étreintes, crie à son amant: «Chien! tu as eu mon corps, mais tu n’auras jamais mon âme…» Elle aurait pu lui dire plus tendrement (plus sauvagement?) «mon loup».

En comparaison tout aussi géographique, ou plutôt ethnographique, la femme vaudoise s’exprimerait différemment dans ce contexte que la morale devrait me retenir de décrire. Mais bon, tout cri d’amour est un don divin. Je vous le livre quand même, car il fait rigoler mes amies féministes: «Voilà, voilà!» soufflerait-elle à son brave partenaire épuisé. «C’est fini, je retourne à la buanderie.»

 

 

26/09/2015

L'ourson mité de grand-papa

Question récurrente d’adolescent: «Où se situe le siège de l’âme, pour autant qu’elle existe?» Réponse scientifique de Descartes: «Dans la glande pinéale», soit juste sous l’intersection de nos sourcils. Une zone du cerveau que la médecine moderne a rebaptisée épiphyse, qui se nicherait sous un vague bourrelet, lui-même coincé entre les quadrijumeaux antérieurs. L’âme serait-elle devenue anatomique, dont scannisable, et corrigible par le scalpel de praticiens plus opérants que le Bon Dieu? Débat trop vaste et compliqué, dont le jeune habitant de Domdidier pourra prosaïquement échapper en grimpant l’escalier qui mène au galetas de sa maison.

C’est là qu’elle gît, l’âme humaine, en un royaume poussiéreux, à fragrances de vieux vins, et où règnent le cheval à bascule, la poupée sans bras aux cheveux de laine jaune, de vieux quinquets à pétrole, un phonographe à aiguille métallique, des disques à 78 tours, des collections dépareillées de tasses de thé anglaises et la crotte de rat.

En fait, l’âme n’y «gît» pas, elle poudroie de mille feux sur ce capharnaüm qu’on a entassé sous les toits, car ses trésors sont devenus ringards donc «moches», ou, «tombés en obsolescence»… On les cache car ils nous démoderaient. Alors qu’ils résument, par leur incohérence, plusieurs décennies d’une saga familiale.

On y découvre la lourdaude et verdâtre machine à écrire Hermès de votre papa et ses rouleaux encrés. Mais aussi des jouets qui avaient enchanté son enfance: une toupie sifflante et lumineuse, un Monopoly des années soixante, et les lames métalliques perforées d’un Meccano hérité de son oncle Jérôme. Un jeu de construction auquel il affirma une nette préférence pour celui du Lego, qui n’est pas ferrugineux mais en acrylonitrile butanine styrène…

Plus émouvante est la machine Singer, à coudre et à pédale, de votre grand-mère Eulalie: à ses grincements semblaient répondre le cri rauque de corneilles broyardes survolant son poulailler. On peut lui préférer, comme moi, le doudou en peluche préféré de son époux. Car l’ourson de grand-papa Firmin a perdu ses derniers poils gris. Il est devenu borgne pour avoir perdu, il y a très longtemps, une des escarboucles qui lui servaient d’yeux.

Celle qui reste nous regarde encore.