19/09/2015

Jurons de banlieue et d’Amériques

Il y a 35 ans, Georges Brassens les avait mis en ronde dans une chanson qui scandalisa Mlle Chauderet, prof de solfège à Farfougny-sur-Orbe – elle avait une nette préférence pour l’abbé Bovet. Les jurons du gorille sétois sonnaillaient pourtant bien joliment: «Tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus et les cornegidouilles…» Or qui, à part de vieilles barbes comme le soussigné, s’en souvient aujourd’hui? Pour les usagers de Facebook, de Twitter, Linkedln, Instagram, et j’en passe - aux ouïes greffées d’écouteurs indétachables - ces exclamations spontanées sont démodées, incompréhensibles, trop élégamment tournées.

Les plus jeunes de ces «réseautards» leur ont substitué des jurons neufs, forgés dans la périphérie multiculturelle de Paris, où l’argot maghrébin se mêle à un verlan banlieusard plus ancien. De l’amalgame ont jailli d’heureuses trouvailles. Par exemple «chelou» pour louche, «relou» pour lourd, «caillera» pour racaille. A prononcer, non pas avec l’accent affûté de Mlle Chauderet, mais un débit haché arabisant.

Attention! Ne pas confondre ces interjections avec des insultes, qui sont des offenses à autrui, des insolences. Le juron, lui, est une façon de passer ses nerfs non pas sur son prochain, mais sur le destin, ou sur soi-même: «zut! quel crétin je suis!» Moins harmonieusement: Merde! Moins courtoisement: Putain! Et c’est ce dernier vocable, désignant péjorativement une profession respectable, qui désormais vient le plus souvent à toutes les bouches d’adolescents. Voire d’adolescentes! Il y en a d’autres qui pourraient le remplacer. En vous cognant le nez sur une porte, ne dites plus «Putain de m…» ni même zut, mais «Politicien!» Ou pire: «Journaliste!» (Suggestions piquées dans un édito de Patrick Besson, paru dans Le Point du 10 septembre dernier).

Hélas, aux françaises, même ordurières et imprévues, nos «djeûnes» préfèrent toujours les interjections d’outre-Atlantique: Damned! Bullshit! Et l’inévitable Fuck, qui est sur le point de perdre son acception première, tant on l’use pour tout et son contraire.

A l’Université d’Oxford, un chercheur a récemment trouvé l’origine de ce «four letters word» dans un manuscrit crypté du XVIe siècle. Crypté car subversif…

 

12/09/2015

Le rêve éveillé chez les «geeks»

On a vu récemment, dans la Broye, un père de famille poignardant son fils car il maniait trop la manette d’une PlayStation. A Cuarnens, dans l’arrière-pays de Morges, votre voisine Béatrice Chuindet n’ira pas jusqu’à cette extrémité. Mais elle risque bien de balancer ses deux ados Cathy et Rosemonde à travers la baie de sa véranda: «Ces bedoumes se referaient une santé mentale dans le lisier, en y perdant définitivement leurs fichus smartphones!» C’est dire si l’addiction (en français dépendance) de la génération montante aux joujoux informatiques peut inquiéter, voire exaspérer des parents. Des psychologues spécialisés dans ce nouveau type de compulsion vont jusqu’à l’appeler cyberaddiction, ou, moins musicalement encore hyperconnectivité…

Or il s’agit d’un virus d’autant plus contagieux qu’il n’est que psychique. Sur plus de 2% de la population suisse, il aurait des effets secondaires désastreux affectant des «geeks» ou «nerds» de plus en plus jeunes: isolement autistique aux repas, irritabilités imprévisibles, échecs scolaires. Sans parler des troubles du sommeil.

Ces experts les imputent à la lumière artificielle des écrans informatiques, celle qui fuse de la télé, d’un mac fixe, de cellulaires ou de tablettes. Comme il en est rupture avec le cycle du soleil, le jeune insomniaque a perdu son horloge intérieure et biologique (en jargon scientifique, le «rythme circadien»), et ne se réfère plus, dans ses nuits remuées, qu’aux échos à peine ouatés d’un transistor de chevet. Ou à ces lucioles cathodiques qui continuent de scintiller sous ses paupières mi-closes.

Il y relit de vieux chagrins, des espoirs impossibles. Des rêves? Non des demi-rêves, des rêves éveillés comme les surréalistes français se les appliquaient à eux-mêmes, dans le sillage psychanalytique du grand Thurgovien Carl Jung. Ce ne sont que des songes où la réalité moche le plus souvent l’emporte sur ses illusions, plus belles, qui lui viendraient d’un sommeil traditionnel, sain et profond. Pour l’en guérir, confisquez-lui son amulette électronique, faites-lui prendre une douche (pas chaude) avant d’aller au lit, puis bercez-le comme nourrisson.

Cela lui évitera de consulter en pleine nuit sa montre-bracelet, elle aussi «connectée», pour savoir s’il dort.

 

 

05/09/2015

La ménagerie de La Fontaine

On a connu, dans le Quartier latin de Paris, une concierge qui craignait tant les rats de la rue Dauphine qu’elle en avait hérité le regard apeuré, luisant comme des escarboucles. Puis, vers Chavornay, un brave chien au poil clairsemé, si fidèle à son maître solitaire qu’il avait appris à marcher à son pas – avec, si j’ose dire, la même voussure d’épaules. Bref, les hommes finissent par ressembler à des animaux, et les bêtes par se prendre pour des humains.

Cette loi universelle remonte au conteur phrygien Esope, qui serait né en 620 av. J.-C., et dont les historiettes animalières, 22 siècles plus tard, ont été mieux poétisées par Jean de La Fontaine. Un poète que Louis XIV exécrait de toute son âme, pour son esprit ambigu, imité par plusieurs générations d’écoliers que des enseignants bégueules obligeront à apprendre par cœur ses fables les plus belles. «La Fontaine, on le déteste, foi d’ados! Y en avons marre de cette cigale et de cette fourmi, de ce corbeau et de ce renard…»

 

A de ces jeunes insurgés, nous avons rappelé qu’en retour, le fabuliste détestait les enfants: «Qui que tu sois, ô père de famille – et je ne t’ai jamais envié cet honneur – t’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est une erreur». (Epilogue du Fermier, le chien et le renard.) La révélation de ce désamour partagé fut pour ces jeunots un déclic paradoxal: depuis, ils ne jurent que par ces strophes, naguère trop classiques à leur goût, et que désormais ils scandent en rap!

 

Ces fables avaient été publiées en trois recueils entre 1668 et 1694. La plupart se résolvent par «une morale de l’histoire», qui prendra force de dicton jusque dans des discours de politiciens qui ne les ont point lues. Alors que le monde entier admire le ciselé de leurs dialogues, entre loups et chiens, lièvres et tortues, ânes et lions. Leur langage direct, érudit, mais jamais savantasse, que cet immense poète mit à la portée de nos sœurs et frères les bêtes. La Fontaine maîtrisait les entrées en matière: «Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où, le héron au long bec emmanché d'un long cou. Il côtoyait une rivière… ». Son art de l’ellipse faisait basculer les temps grammaticaux de l’imparfait au passé simple: «Deux coqs vivaient en paix, une poule survint.»