14/11/2015

La concierge n’est plus dans l’escalier

Mme Décosterd portait un même chignon en brioche que Mme Pirotte, la concierge du professeur Halambique des aventures de Tintin – relire Le sceptre d’Ottokar, planche une. Au début des années 60, c’était la nôtre, dans le quartier Montchoisi de Lausanne, et sa voix de soprano coloratur s’élevait jusqu’aux derniers étages de l’immeuble quand elle trouvait une boulette de chewing-gum (de «gomme à mastiquer», qu’elle disait) sur une marche de l’escalier. L’escalier, et sa cage aux appliques jaunes, était son milieu naturel. Elle y évoluait en vestale, avec une artillerie de balais-brosse, d’aspirateurs ventrus à l’ancienne, plus une cireuse à hélice qui exhalait une odeur douce-amère que j’associais à la myrrhe des Rois mages.

Son sourire était rare, au point que les enfants mâcheurs de Bazooka qu’elle gourmandait la surnommèrent l’Ogresse. Jusqu’au jour où elle en secourut un qui s’était éraflé le genou, en l’absence de ses parents. Elle essuya la plaie, en étancha le sang avec du coton imbibé de mercurochrome, consola l’étourdi en lui faisant boire du lait-grenadine et en lui posant un bécot sur le front!

Mais foin de nostalgie, le monde a raison d’aller où il va, et il s’est, depuis, écoulé tant d’années que le terme même de concierge n’est plus en usage. Sauf à Helsinki où, déjà avant la fin des années 90, on lisait à l’entrée des maisons locatives que la portinvartija, son équivalent en finnois, était sur Internet! En France on lui préfère ceux de gardienne d’immeuble, de «technicienne de surface», qui écorchent l’oreille mais sont en rupture avec des synonymes dépréciatifs: commère, cancanière, pipelette… La voici donc condamnée à balayer les feuilles d’automne, déblayer les congères de neige, mais désormais dépourvue de son légendaire babil. Dommage, car il fut souvent la source première de beaux récits littéraires.

En Suisse, non seulement les concierges sont privées de cancan, mais elles n’existent presque plus. Aux oubliettes, les vociférations de Mme Décosterd dans la cage d’escalier. Leur fonction séculaire de nettoyage et de surveillance technique est plus souvent assurée par des entreprises extérieures. Par des gens diplômés, mais n’habitent pas la maison. Qui ne morigènent ni ne consolent les petits garnements.

31/10/2015

Gustave Roud et ses visiteurs

A l’orée du 40anniversaire de sa mort, le poète d’Air de la solitude aura été richement célébré par une succession d’expos et de livres rappelant qu’il fut aussi photographe. Un photographe amateur, mais un émérite, un passionné, qui a laissé aussi des images de sa maison familiale, à Carrouge, dont l’alentour joratois embaumait les foins, le lisier, la ronde florale et céréalière des saisons. Ses intérieurs sentaient un propre très bourgeois, la cire à parquet, des fleurs des champs mises en vase. Plusieurs de ces clichés, en noir-blanc ou en autochromie, sont réunis dans un joyau éditorial, en alternance avec des textes d’autres auteurs romands qui avaient la révérence de Gustave Roud, et que lui-même accueillait parmi des meubles à l’ancienne. Le solitaire qu’il était n’était donc pas un misanthrope - même si chaque intrusion, même amicale, dans son domicile le rendait secrètement fébrile.

Ses hôtes avaient des talents contrastés: un Philippe Jaccottet et un Pierre-Alain Tâche aux vers épurés et transparents, un Chessex qui préférait la flamboyance, un Georges Borgeaud au style moiré, et dont le témoignage inséré dans ce recueil s’intitule La montée à Carrouge. L’auteur du Préau aimait ce village «autant que celui qui le magnifiait». Pour s’y rendre depuis Lausanne, Anne-Frédérique Schläpfer, directrice et préfacière, rappelle pertinemment qu’il fallait «tourner le dos au lac».

C’est ce que fit, en 2010, le photographe professionnel Philippe Pache, un des plus lyriques et émotifs de notre pays. Un quadra aux yeux myosotis qui n’a donc jamais pu rencontrer Gustave Roud, mais qui se sent roudien par une même «souffrance de l’émerveillement». Il avait été chargé, pour l’illustration de ce livre, de recueillir des images récentes de la demeure. Ses photographies numériques y alternent avec celles du poète, qui était alors techniquement différemment outillé. Dans un ultime chapitre, le professeur et poète Antonio Rodriguez narre gracieusement sa rencontre avec le photographe dans le saint des saints joratois, la propension qu’il a «à poser des questions à la lumière» avec sa caméra. Sa ferveur sincère, sa facétie aussi: ayant trouvé le chapeau de Roud, Philippe Pache le pose sur sa propre tête pour un autoportrait au miroir.

 

 

Chez Gustave Roud

Collectif

Infolio, 130 p.

 

 

www.philippepache.com

 

24/10/2015

De l’avantage d’être laid…

Cousine Elodie, que vous n’avez point revue depuis qu’elle s’est établie à Genève, en est revenue très transformée pour le baptême du petit Kenzo, à Moudon. Elle en est la marraine et vous le parrain. Entre-temps, elle s’est refait le nez, arrondi les pommettes, épilé les sourcils. Elle a troqué ses cheveux lisses et cendrés contre une espèce de chicorée rouge. Comme vous ne l’avez pas reconnue d’emblée dans la pénombre de l’église Saint-Etienne, elle vous déteste à vie…

A votre décharge, les relookages étaient moins drastiques quand tous deux aviez 20 ans de moins. Ils étaient rarement chirurgicaux: un changement de paire de lunettes, un coup de peigne différent y suffisaient. Le regard restait le même, car on y lisait un même sourire. On n’était pas encore tyrannisé par des modes éphémères, ou des critères standardisés de ce que d’aucuns définissent comme la beauté. Non! les «visagistes» des Eaux-Vives ne sont pas nos nouveaux Praxitèle ni des Michel-Ange. Par la faute de ces charcutiers, cousine Elodie ne ressemble plus à ce qu’elle a été, mais à des milliers de femmes qui, elles aussi, ont perdu ce qui fut leur charme individuel.

C’est quoi, un charme individuel? Je cite Victor Hugo: «Le beau n’a qu’un type, la laideur en a mille.» Dans le sillage de l’inventeur génial de Quasimodo, une jeune Etasunienne, Grentchen Henderson, vient de publier une apologie de la mocheté: Ugliness, a cultural history. Soit une «Histoire culturelle de la laideur» – pas encore traduite en français. Selon elle, il y aurait plus d’intérêt à considérer les gens affligés de disgrâce que ceux que la beauté a favorisés. Celle-ci étant toujours identique à elle-même, close, étanche au reste du monde. «Alors que la laideur est infinie, et qu’elle partout, comme Dieu.»

Pourtant, le même Dieu sait à quel point la hideur faciale reste un sujet de souffrance, même à l’heure des selfies. Et pour des messieurs autant que pour des dames. Or celui qui s’en affranchit apprendrait à enfin s’aimer, défiant ce maudit miroir qui lui renvoie chaque matin un visage qu’il trouve grumeleux comme une pâte à gâteau «immangeable».

Il y prendrait de l’autorité jusque dans les conversations. Et sa laideur deviendrait séduisante. Voire comestible.

.

 

 

*The Chicago of Press Books, 224 p.