12/07/2015

Au secours, le fiston grandit!

Au collège, on l’appelle l’asperge, la girafe, ou – comme Charles de Gaulle en 1912, à l’école militaire de Saint-Cyr - le «sot en hauteur». A la maison, votre mouflet est à l’abri de ces lazzis de l’âge ingrat, mais du sien (17 ans), il vous nargue en vous dépassant d’une tête! Vos 180 cm, qui vous conféraient jadis une complexion de basketteur, sont devenus ridicules. Vous en êtes secrètement un peu humilié, mais vous faites bonne figure: avoir un titan dans la famille, ce n’est pas rien… Mais rassurez-vous, votre cas n’est pas particulier: jamais les ados mâles européens n’ont autant grandi. Une étude française a évalué qu’entre 1997 et 2009, ils furent 26% à mesurer plus d’1,80 m. Et 28% de ceux qui avaient entre 26 et 35 ans ont gagné 10 cm. Bref, ces garçons poussent à la vitesse du roseau de nos roselières de Champittet et des Grangettes, ou du bambou subtropical du Zoo de Bâle, dont les pandas géants se font une friandise. Cette poussée résulterait d’une alimentation plus riche en calcium et en protéines – viandes, produits lactés, boissons dites énergétiques. Et du sport, qu’ils pratiquent davantage: «Un animal en liberté est plus élancé qu’une bête en cage».

 

Or grandir n’est pas forcément une sinécure. La maman de Colette s’inquiétait de la croissance trop rapide chez les enfants. «Mais j’aimerais grandir encore un peu», minaudait la flamboyante prosatrice. Réponse maternelle: «Oui, comme la malheureuse fille des Brisedoux? Un m 70 à 12 ans! Il est facile à une nabote d’être agréable. Mais d’une beauté gigantesque, qu’en faire?» Car le gigantisme peut être encore plus problématique chez les femmes: selon une autre analyse morphologique récente, elles auraient pris 8 cm de plus en un siècle.

 

Me revient le souvenir d’une cousine qui croissait en grâce et élégance. La parenté lui promit un radieux avenir de mannequin. La pauvre Magali devint trop haute, affligée en sus d’un profil de cigogne. Et son torse devint plus long que ses jambes. Au théâtre, au concert ou au cinéma, on lui criait: assis! assis! Alors qu’elle était assise… Elle aurait pu s’installer au dernier rang, mais comme elle était myope à l’extrême, elle est devenue adepte de la télévision.

21/06/2015

Nervosités du campeur sédentaire

Revoilà l’été, avec ses brises tièdes qui rendent l’homme insouciant et moirent la surface des seigles de la Broye. Plus au nord, sur la plage publique d’Yvonand, les épouses Bournand et Chaudet sont allongées côte à côte sur du sable naturel qui provient des érosions argileuses de la Menthue. Derrière elles, un mail de trembles et un parc de mobiles homes, où les leurs sont contiguës. En face, il y a le lac de Neuchâtel, son rivage surpeuplé de vacanciers alémaniques, pour lesquels des haut-parleurs tonitruants ne diffusent que le programme radiophonique de Beromünster.

 

Leur en reviennent aussi les joyeux pépiements de leurs propres enfants. A dix ans à peine, ils jouent à l’assassin sanguinaire et à la fillette égorgée. Au tronçonneur et à la tronçonnée. Jadis, sur les mêmes berges, leurs mamans se contentaient d’un cache-cache, d’un colin-maillard, d’un gentillet zig-zag-zoug. Mais c’était avant que la télé, relayant un art cinématographique prêt à tout montrer, ne se mette à diffuser des atrocités devenues ordinaires. Et avant Internet.

 

Après qu’elles ont échangé des magazines de mode, du mascara, de la crème épilatoire voire des propos décousus sur la psychologie de leurs chefs de bureau, la saveur perdue des tomates, que sais-je? l’impuissance masculine («tout ce qui fait le sel de la vie.»), elles sont sur le point de se tutoyer, voire de s’unir en se «selfisant» avec leurs smartphones. Puis, soudain, un coup de tonnerre dans un ciel bleu: la boule de pétanque de Monsieur Chaudet – un gros rougeaud qui rit très fort, féru de poker autant que de boulisme – fracassa par mégarde l’ordinateur portable de Monsieur Bournand, un comptable maigrichon, gratifié d’un profil de décapsuleur et d’un cou de poulet plumé.

 

Entre ces deux adeptes du caravaning («caravanage» pour les puristes), l’incident sera financièrement réglé à l’amiable. Mais leurs épouses n’échangeront plus de crèmes cosmétiques. Leurs enfants ne batifoleront plus ensemble pour s’entre-tuer pour de faux. Grâce au ciel, il n’y eut pas de castagne au camping d’Yvonand. Il y eut pire: de l’indifférence feinte.

 

 

06/06/2015

Comment on mangeait jadis

Evolution irrécusable de nos us culinaires: même votre grand-mère s’écœurerait aujourd’hui de la quantité de graisse dont elle saturait il y a 50 ans ses propres plats. Qu’il était bon pourtant son ris de veau à la crème épaisse de Gruyères! Les navets dodus provenaient son jardinet culliéran, rue du Cheminet, à trois pas du lac. La patate servie en croquettes huileuses provenait d’un pays très lointain: le Gros-de-Vaud (antérieurement, certes, de la cordillère des Andes, mais ça n’y ajoutait rien). Et les commensaux de déglutir cette symphonie de lipides jusqu’à en redemander, à s’en lécher les doigts, à maculer de vilaines taches jaunes les serviettes en lin fin qu’ils attachaient autour du cou, et dont les pans se profilaient derrière leur tête en oreilles de lapin. Cet appétit général rassurait la Mamy, mais effarouchait la Renate. Une jeune fille au pair de Seuzach, près de Winterthour, qui y revoyait le spectacle peu ragoûtant de gorets dans leur bauge, dans une ferme proche. Et dont l’appétit lui restait mémorablement bruyant et éclaboussant. C’est à elle qu’étaient confiées les clés de la buanderie.

 

Au début des années 70, le soussigné avait 16 ans et un estomac capable d’ingurgiter de tout: des sucreries bleues ou verdâtres, parfois en spirale noire. Dans des restaurants lausannois, on servait sur assiette (avec couteau et fourchette!) des sandwiches composés d’un rectangle de jambon entre deux tranches de pain blanc ordinaire à peine beurrés et moutardés, agrémentés de trois oignons blancs et d’un cornichon. Au dessert, mes yeux d’ado s’allumaient devant une cassata en demi-lune, un banana split, une pêche melba. En ce temps-là, toute gourmandise était permise.

 

Cinquante ans après, la gastronomie s’est raffinée, la diététique aussi, sans oublier l’éthique culinaire. Ne plus consommer de viande nous rapproche de nos amies les bêtes: le lièvre bossu qui picore les maïs, le Long-Chat de la merveilleuse Colette qui ne se régalait que de fraises et de myrtilles. Or pourquoi tant de cruauté envers les herbacées et les baies des bois? On pourrait se mettre au régime du lombric en découvrant les vertus nutritives et gustatives de l’argile et des composts. L’homme participerait ainsi directement au bon fonctionnement de l’écosystème.