25/12/2016

Genèse et évolution du poêle à bois

Avant de replacer dans la boîte les figurines du boeuf et de l’âne de la crèche, méditez sur leurs mufles qui ont assuré sous le sapin une soufflerie thermique régulière. Le pouvoir calorifique accordé aux bêtes de ferme est une croyance ancienne: au moyen-âge, elles étaient invitées dans des chambres rurales - où une famille du Nord vaudois par exemple dormait à sept, voire à dix sous la même courtepointe - afin d’instaurer par leurs exhalaisons une tiédeur bienvenue dans une chaumière trop exiguë pour contenir un âtre convenable. Alors que leurs suzerains de Grandson, ou de Champvent, faisaient rôtir un boeuf entier dans celui de leurs cuisines!

Puis un jour, les pauvres purent se doter d’un poêle à bois. Un ovni inventé  à la nuit des temps et dont l’ancêtre probable fut l’hypocauste: un système de chauffage par le sol utilisé dans les thermes de la Rome antique. Plus sommaire que le fourneau des isbas russe, qui servait en même temps de brasero, de four à pain et de source d’eau bouillante pour les lessives ou les bains, notre poêle occidental fut d’abord tout d’une pièce, en briques de terre cuite, perforé d’ouvertures destinées à la sortie de la chaleur.

Puis l’Europe du Grand Siècle, et surtout celle des Lumières,

se mit à l’apprécier non seulement pour ses bienfaits calorifiques, mais pour la grâce artisanale que lui conféraient des maîtres de la fonderie et de la céramique. Les uns niellaient le poêle de lis royaux et le juchaient sur des pattes de levrette. Les seconds faïençaient d’azur ou de grenat sa pierre ollaire, ou l’ incrustaient de majoliques “rose chair”, voire “couleur de lanterne vénitienne”.

Dans la salle à manger du château d’Oron - un édifice du XIIe siècle modernisé au XVIIIe - c’est le bleu de colbalt qui prédomine sur d’imposants poêles recouverts de faïence, et qui portent le seing prestigieux des Pollien. Une dynastie d’artisans lausannois qui fit florès entre 1740 et 1780, et qui érigeait ses cheminées patriciennes comme des pièces pâtissières. Entre deux feuilles d’acanthe, ils imageaient leurs catelles d’un paysage, ou d’une fable de La Fontaine! L’assemblage était instructif, savoureux, il tenait chaud. Mais semblait si fragile: le Père Noël, avec ses bottes de soudard y aurait fait des ravages.

17/12/2016

Va-nu-pieds d’ailleurs, mendigots d’ici

Aux abords du grand bazar de Téhéran, ils étaient plus maigres, plus dépenaillés, ils avaient le museau malpropre du chat errant. Et ils étaient diablement astucieux. Les mendiants iraniens jouaient à qui mieux une délicieuse comédie de la pauvreté: l’unijambiste avait fait ficeler son pied gauche à une hanche; le faux aveugle révulsait ses yeux à volonté. Des prestidigitateurs de génie, souvent enjoués, même si leur estomac criait famine. Leur humour avait une force d’espérance.

Dans le quartier espagnol du vieux Naples, on mendie différemment. Au touriste courtois et godiche que je suis, des escogriffes pasoliniens jurent par tous leurs saints locaux (Gaetano, Gennaro, Patrizia, etc.) qu’ils ont à charge invariablement quattro bambini. Que mendier est pour eux une déchéance, uno declino. Ils vont jusqu’à se comparer au lapin (le coniglio) «qui s’arracherait les poils du ventre pour faire un nid à sa famille».

En notre contrée, les crève-la faim sont moins inventifs. Ils s’accroupissent sur le bitume, en se ridiculisant un peu, afin d’inspirer de la compassion, de la culpabilité chrétienne (surtout en cette période de l’Avent) aux badauds des places Saint-François de Lausanne ou Pestalozzi, à Yverdon-les-Bains.

A l’heure où les Vaudois sont conviés à se prononcer sur leur bannissement, ils ignorent que leur «cas» est devenu une gageure politicienne. La plupart sont des gens du voyage, mais qui voyagent de moins en moins. Les saisons passent, ils sont encore là. J’entends des commentaires: “auraient-ils l’outrecuidance de se sédentariser?” Ils ne sont pas tous semblables, car ils modulent leur supplique stéréotypée  «un franc, svp, c’est pour manger», de deux manières. Les uns l’entonnent par un «siouplait» timide qui évoque le chant du coucou – un fa dièse qui se marie au sol de l’octave moyenne. D’autres vous feront un « s’il vous plaît » mieux énoncé, en l’ululant à la façon du chant-huant. Ou plus mornement d’une homme, d’une femme qui, dans les froidures de décembre, racle sa gorge pour attirer la pitié d’élégantes dames bottées de cuir fin, et qui trimballent nerveusement des cadeaux destinés à des cousines détestées. Des passantes trop stressées pour écouter de foireuses sollicitations.

Nos pauvres à nous sont inaudibles, ils ne sont pas comédiens. Ils ne savent que minauder, sans grand succès, dans le froid.

 

11/12/2016

Ouchy, cousin l’oiseau et le renard des tombes

Quand on déménage d’un quartier où l’on a vécu plus de 30 ans pour un autre, on change de pays, même si ça se passe dans une même ville. Lausanne y prend des dimensions prismatiques insoupçonnées. Le soussigné est désormais citoyen d’Ouchy, le royaume enchanté d’une enfance où l’on chevauchait une monture de bois dans un manège tournant. Le voilà cousin du cygne et du canard colvert auxquels on jetait un reste de croissant ou les flocons roses d’une barbe-à-papa rapportée du Luna-Park de Bellerive. Une sucrerie que ces volatiles ne prisent pas exagérément. D’autres oiseaux se sont acclimatés au biotope du littoral lausannois: une centaine d’espèces, selon les responsables de notre faune. Les mêmes ont avisé des martin-pêcheurs à ailes turquoise et ventre orange s’abreuvant d’eau de pluie dans les vasques ou les fondrières naturelles du cimetière de Bois-de-Vaux.

Je m’y rendrai quelquefois: ce chef-d’oeuvre architectural ne se trouve qu’à 5 minutes de marche d’Ouchy. Il fut conçu par Alphonse Laverrière (1872-1954) comme une citadelle, à l’intérieur de laquelle le promeneur n’est pas obligé de pleurer ou prier. Il peut même y pique-niquer, mais debout! Par toutes saisons, les jardiniers s’appliquent à lui conserver son caractère orthogonal florentin. Une symétrie inventée par Archimède et qui ne disconvient pas à la faune qui y prospère. Moins rares que le martin-pêcheur, de petits moineaux ordinaires picorent ce qu’ils peuvent. La combinarde corneille glâne pour sa nichée un trognon de pomme, des épluchures de cervelas…

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Ce n’est qu’à la nuit tombée que Dame Renarde vient accoucher entre deux pierres tumulaires, afin qu’une lune propice l’assiste jusqu’à l’aube: ce sera l’heure safranée où survient l’écureuil, avec son panache blond, ses imprésivibilités furtives. Impertinemment il caracole de la tombe ouvragée de Coco Chanel à celle de Paul Robert (l’inventeur du dico) avant froisser le feuillage d’un saule pleureur, pour enfin atteindre le sommet d’un if traditionnel. De ce pinacle, notre rongeur contemple à son gré ce que les humains appellent un “empire des morts”. De tant de tombes ne s’élèvent que des mémoires pétrifiées. Et une fragrance aigre-douce de chrysanthèmes transis, assez proche en somme de la saveur de ses chères noisettes.