16/03/2020

Lentilles, haricots et petits pois

Longtemps, elles ont passé pour des aliments de nécessité secondaire et voilà qu’elles reprennent du panache dans nos assiettes. On parle des légumineuses, dont les néo-végétariens rappellent qu’elles ont beaucoup contribué à l’évolution de l’anatomie humaine: graines de soja, haricots, arachides, flageolets… Deux d’entre elles, la lentille et le petit pois, ont été cultivées dans le Croissant fertile moyen-oriental déjà au Néolithique, il y a 6000 ans. On redécouvre leur immémoriale richesse en glucides, fibres et protéines. Avec ça, elles ne coûtent pas cher, se conservent longtemps, congelées ou en boites; et sont écologiques, car en fixant de l’azote elles n’ont pas besoin d’engrais. Désormais, nos chefs cuisiniers s’ingénient à les revaloriser, les libérant d’une tenace réputation de «viandes du pauvre», d’«étouffe-chrétiens indigestes».

La plus consommée et la plus antique, c’est la lentille. Les premiers chasseurs la savouraient délicatement entre deux cuissots de mammouth. Elle eut les honneurs du livre de la Genèse, dans l’épisode où Esaü cède son droit d’aînesse à son cadet Jacob - et de ce troc biblique procède l’expression «perdre son âme pour un plat de lentilles.»

Quant au petit pois (qu’il soit jaune, vert, rouge ou «cassé»), il a inspiré à Andersen une princesse danoise de légende trop douillette:  elle ne parvenait pas à s’endormir car il y en avait un qui lui chatouillait le dos à travers une pile de 20 matelas! A cousine Zinette, de Peney-le-Jorat, le même«cassé» inspira la recette d’une soupe revigorante où doit longtemps goger un jarret de cochon. Avec deux baies de genièvre pour atteindre «la note juste.»

Au Moyen-Age, les pauvres le diluaient en bouillies ou le desséchaient en «pain noir». En 1706, Louis XIV lui préféra nettement le petit pois vert cultivé dans ses potagers de Versailles. Vert, juteux et sucré comme un fruit. Le monarque en fera des indigestions.

N’oublions pas les haricots, même si la fève du cassoulet de Carcassonne est trop grumeleuse à mon goût, mais ils ont symbolisé, en mon enfance, une évasion par la hauteur. Dans le conte anglais du XIXe siècle Jack and the Beanstalk  («Jack et le haricot magique»), le jeune héros voit une tige géante pousser à l’endroit du jardin où il en a jetés. 

Elle l’aidera à grimper jusqu’au ciel.

 

 

11/03/2020

Mystère des bureaux bordéliques

Instituteur retraité, Gaston Vuidoux est un veuf qui s’est accommodé au traintrain du célibat.  Chaque lundi midi, après le passage de la femme de ménage (pardon! de la technicienne de surface), il hume avec jubilation la propreté de son domicile. Le bois des parquets répand une fragrance miellée, le carrelage de la salle de bains a été récuré à la brosse la plus fine, et des cuvettes s’élèvent des arômes de jasmin. L’hygiène et la loi du rangement règnent aussi à la cuisine: chaque ustensile doit être disposé dans un compartiment approprié de l’égouttoir. Sinon, fourchettes, couteaux et épluchoirs s’entremêleraient en un magma de ferraille incontrôlable, une machine à Tinguely sans grâce. 

Hélas, comme à chaque fois, du désappointement succède à l’euphorie, quand il entre dans son bureau, où il archive les plus belles dissertations de ses regrettés élèves. Il les avait éparpillées sur une table basse, pour jauger à distance leurs calligraphies contrastées avant de les relire et les agrafer en de précieux carnets. Or cette bedoume technicienne de Marisol - une Andalouse aux prunelles de feu et au rire perlé - les a rangées avec sa discipline expéditive - et la meilleure des volontés. Sans s’en douter, elle a détruit une mosaïque, contraignant son Señor Viduz, à recréer du désordre!

A l’instar de Gaston Vuidoux, des documentalistes retrouvent plus vite un document au creux d’une paperasse en foutoir que dans un aménagement méthodiquement classifié. Et, selon de récentes études psychologiques, ils auraient tort de s’en culpabiliser. Car si les maniaques du rangement épuisent un bon tiers de leur l’esprit à vérifier que la tenue de leurs affaires sur leur bureau soit aussi rectiligne que leur cravate, les bordéliques-bohèmes seraient, eux, plus innovateurs en puisant dans leur capharnaüm un source d’inspiration. 

Selon l’économiste britannique Tim Harford, les vertus du désordre révèlent une «capacité à se laisser distraire, à se laisser surprendre, à s’adapter à de nouveaux contextes pouvant générer une créativité fructueuse. » A involontairement dénicher une curiosité inattendue qui pourrait révolutionner la science, par le hasard heureux de la  sérendipité - soit l’art de trouver ce qu’on ne cherchait pas.

Concluons en citant cette boutade attribuée à Albert Einstein - qui n’avait rien d’un col blanc: « Si la vue d’un bureau encombré évoque un esprit encombré, alors que penser d’un bureau vide. »

 

 

02/03/2020

Quelques arbres de caractère

Dans une course échevelée à leurs municipales, des candidats français de tout parti portent la cause écologique en bandoulière, et se mettent à «verdir». L’une veut se faire réélire à la mairie de Paris en plantant 170 000 nouveaux arbres dans des «mini-forêts». A Tourcoing, un autre se représente avec le projet d’un parc canin où les toutous pourraient impunément lever la patte arrière, car leur urine serait un engrais fertilisant.

A Lausanne, nos édiles rappellent qu’elle est la commune la plus arborisée de Suisse, avec 1'500 hectares de forêts et 88’000 essences. Mais qu’il en faudrait davantage à l’heure du chaos climatique et de récurrentes canicules: un seul arbre urbain dégagerait assez d’oxygène pour reventiler tout un îlot bitumineux de chaleur.

Les Lausannois n’ont pas attendu ces alertes pour chérir leurs arbres. Il y a 60 ans (j’en avais 6), je vis des Challiérans pleurer en choeur l’abattage d’un tilleul centenaire. Tout récemment, c’est grâce à une mobilisation civique durable et tenace que la forêt du Flon, avec ses feuillus, sa faune discrète, n’a finalement pas été rasée. Moins solidaires ont été, il y a trois mois,  des voisins respectables, lorsque j’ai déploré l’élimination d’un frêne gracile, esseulé dans notre arrière-cour commune, mais qui y racontait les saisons. Hélas, il attirait des insectes et éparpillait trop de feuilles d’automne sur nos balcons!  Bref, «il faisait chenit».

Je me console de ce deuil végétal en allant respirer l’ombre blonde du plus grand platane de ma ville. Haut de 40 mètres, il la déverse au chemin des Mouettes 4, en un parc qui appartient à l’Eglise catholique. Il a été planté en 1803, l’année où le Pays de Vaud est devenu canton. En hiver, ses branches nues renvoient au ciel une réplique polyphonique, toute en volutes, de ses racines et radicelles enfouies sous sa patte de mammouth. Plus en amont, au boulevard de Grancy,  règne un cèdre vieux de 130 ans qui, lui, n’est jamais nu. Il s’agit d’une espèce importée de l’Atlas marocain, et sa fourrure sombre de loup solitaire résiste au vent mauvais, aux plus cruels orages. 

Mais quand il fait doux, il répand une odeur de vieille église. Plus prosaïquement celle d’une huile essentielle souveraine contre la cellulite et la perte des cheveux…