02/08/2019

L’arbre de Virgile fuit nos plaines

Ses feuilles sont fuselées et luisantes. Son écorce lisse, parfois tissée d’argent, et ses fruits, qu’on appelle les faînes, sont de petites bestioles à nez rebiqué que le peintre flamand Jérôme Bosch aurait volontiers animées en ses jardins hallucinés. Or ce n’est que du hêtre commun qu’on parle: un «caducifolié » qui peut s’élever jusqu’à 35 m à l’âge de 120 ans, voire à 45 s’il devient tricentenaire. Au printemps, sa feuillaison est d’un vert acidulé -celui des bonbons d’écoliers. En été elle vire au vert épinard. L’automne la roussit au henné et, l’hiver venu, l’arbre s’est tant dégarni qu’il évoque une arête de poisson, au mieux un lapin écorché.

Chez nous, les hêtres aiment s’épanouir au pied du Mont-Tendre, et en des recoins de Montricher où pousse une luzerne sucrée et drue. Plus pédagogique est celui du parc lausannois de l’Hermitage, au sud-ouest du musée éponyme, où il fut planté au mitan du XIXe siècle. Haut de 19 m seulement, large de 440 cm, il s’enorgueillit de branches pleureuses qui ont généré autour de lui des marcottes, soit des souches de hêtres nouveaux. Couché sous cette Brocéliande miniature, le latiniste se remet à scander en hexamètres un célèbre vers des Bucoliques de Virgile:  Tityre, tu patulae recubans sub tegmine fagi.  Traduction approximative: « Toi, le Tityre, qui mollement te reposes à l’ombre d’un hêtre…»

Car fagus est le nom latin du hêtre, dont dérivent en français les mots fayard, mais aussi fouet (une tige faite de son bois) et fouine: un mustélidé à mine chafouine qui y creuse son logis.

 

Nos plaines et pénéplaines forment un terrain calcaire propice au développement du hêtre, en raison de leur humidité atmosphérique constante qui aère les futaies et de leur climat tempéré par toute saison. Mais depuis que, comme partout, le trop chaud se met à l’emporter sur le trop froid, notre fagus sylvatica se met à prendre de la hauteur. Selon des climatologues, les températures de la Suisse augmenteront de 2, voire 4 degrés en 2100, et il fera chez nous aussi donc doux qu’à Florence! 

Faut-t-il vraiment s’en réjouir? Nos belles hêtraies, avec leur niche écologique millénaire, se seront déjà réfugiées en altitude, là où le terreau est encore profond, naturellement humide. Et l’humain moins présent.

04/05/2019

Le Léman vécu depuis l’autre rive

Ils ont débarqué au tout petit matin d’un bateau venu d’Evian. Sans pour autant ressembler aux «paumés» de la chanson de Brel, ils sont une trentaine de frontaliers à faire le pied de grue dans une coursive de la station Ouchy-Olympique, et à se réveiller du roulis de leur routinière traversée. Ils ne se dessillent les yeux qu’une fois engouffrés dans le métro, les rivant aussitôt sur leurs petits écrans. Les uns monteront jusqu’à La Sallaz pour trier des déchets à l’usine Tridel. D’autres sortiront à Lausanne-Flon pour servir dans les cafés de la Voie du Chariot ou de la Palud. Entre deux haltes, des infirmières et des apprentis ambulanciers s’arrêteront à la station CHUV. 

Si nos amis savoyards se sont accoutumés à nos moeurs lausannoises, voire à les adopter, ils ne cachent pas leur soulagement quand, à la tombée du soir, ils regagnent leurs pénates sur l’autre rive de notre petite Méditerranée commune. Leurs sommets sont plus hauts que les nôtres, mais ils ne les voient pas, nous si. Le Léman ne les éblouit pas autant que nous depuis Vidy ou Préverenges, telle une émeraude hugolienne «enchâssée dans des montagnes de neige». Aux Yvoiriens et Evianais, il n’offre qu’un horizon peu accidenté qui souvent se noie dans la brume. Car l’air aqueux, parfois fluorescent et fantasmagorique, qui tantôt nous éloigne, tantôt nous rapproche, devient paradoxalement flou et ouateux quand il fait beau. Il devient immobile, cristallin quand tout s’alourdit: c’est par temps d’orage que les deux contrées se voient le mieux. Ramuz écrivit en temps de guerre: «Oubli de ces deux rives l’une pour l’autre, l’ignorance l’une de l’autre: est-ce toujours d’être assises face à face, d’être toujours obligées de se considérer? » Réécoutons-le 20 ans plus tôt, en son beau Chant de notre Rhône: «Dites que je suis né dans le Pays de Vaud qui est un vieux pays savoyard; c’est-à-dire de langue d’oc, c’est-à-dire français et des bords du Rhône.»

Bref, les Français de Savoie et les Vaudois sont des cousins rhodaniens que l’histoire a séparés, mais ils restent apparentés par des tournures langagières: ils disent «adieu» pour bonjour, «il roille» pour «il pleut». Et ils ne bavardent pas, ils «barjaquent". 

Ils ont en partage une petite mer patrie.

12/04/2019

Jours paisibles de marché à Sain’f

Depuis qu’au nord de la place Saint-François, des maraîchers, fromagers et fleuristes ont l’autorisation pour la première fois de vendre leurs produits, il y frémit un esprit bon enfant de village. Les matins du mercredi et du samedi, les marchands amadouent le chaland non plus dans la partie supérieure de la rue de Bourg, mais sur une esplanade où il ralentit le pas, devient plus curieux et babille. Minaudant comme un chatte de ferme, une fruitière le prie d’ouvrir son gousset plutôt que de «twinter» avec son drôle d’engin numérique. La causerie en prend un tour vaudevillesque, mais sans cris d’orfraie ni gilets jaunes. Des voix de comparses s’y mêlant, il s’ensuit une opérette impromptue et amusante. Cela à l’ombre d’un noble édifice protestant, mais qui avait été dédié en 1258 par des franciscains catholiques à leur père tutélaire, le lumineux Poverello d’Assise, mort chez lui en Ombrie 34 ans plus tôt. Avec notre Cathédrale, c’est le seul monument religieux purement médiéval de Lausanne. 

Le samedi 13 avril, son paletot mollassique de ciment gris protégea du soleil deux caravanes qui étaient blotties sous sa façade ouest. Un boucher du Gros-de-Vaud y vendait des joues de porc, des attriaux de Lussery, de la terrine de cochon laineux. Chez ses voisines bulloises, on découvrait des raretés fromagères du pays de Gruyère. Devant elles, sous les platanes, un maraîcher de Lonay vendait des laitues et des coings; de la confiture au citron vert, à la tomate! Au stand d’une boulangerie des Bergières, on respira du taillé aux greubons cuit dans du saindoux au restaillon. Quel contraste avec l’odeur des tulipes et renoncules du fleuriste d’à côté! Ou des ananas du Togo qu’un amène Africain épluchait au pied du no 7 de la place, où une plaque rappelle que c’est bien là que naquit en 1797 le grand Benjamin Constant. 

Une figure à sourcils de cocker, bien moins souriante que celle du saint d’Assise, mais dont le roman Adolphe et des théories politiques firent tant florès à Paris qu’il y eut droit à des funérailles nationales en 1830. Et voilà juste deux siècles qu’à cette même adresse fut créé un Cercle littéraire où des intellectuels élégants viennent deviser comme Socrate, Platon ou Schopenhauer. 

On y joue aussi au billard.