04/02/2018

La toux est humiliante, l’éternuement salutaire

Les frimas de février épurent le ciel lémanique, le bleuissent davantage, surtout quand le brouillard s’est résorbé, rendant les rives de France moins fantomatiques, visibles, à portée de main. En errant un dimanche sous les platanes de la longue jetée de la CGN, entre Ouchy et Bellerive, on a croisé une jeune photographe embarrassée. Elle revenait de la pointe de la digue avec une caméra sans doute enrichie de clichés éblouis, et des yeux rêveurs. Mais son nez rougi la faisait tousser comme une cafetière en surchauffe.
La froidure peut conduire tout individu à des débordements incontrôlés et déshonorants. En public, il s’en culpabilise, quitte à réingurgiter ses microbes jusqu’à l’asphyxie. Comment ne pas s’émouvoir dans les trolleys lausannois - ou dans les rames du m2 entre Jordils et Lausanne-Flon - de ces employés de banque encravatés qui font atchoum devant tout le monde, non plus dans des mouchoirs insuffisants, mais dans un gant de fine laine et de marque…
Plus timidement, dans un coude de leur duffle-coat, le bras gauche replié. Merci à ces gens de la finance de ne point infecter les autres passagers d’une dispersion de germes saisonniers, communs à tout le monde. Ils font preuve de politesse civique, mais leur vie n’est pas en danger, tant qu’ils ne se pincent pas le nez! Selon une étude parue récemment de la revue londonienne BMJ Case Reports, il est décommandé de réprimer toute forme de quinte avec ses doigts. Ce geste provoquerait des déchirures dans notre gorge, et nous ferait enfler telle une outre emplie d’humeurs corrompues. Autant laisser la nature faire fluer librement nos sécrétions, même les inconvenantes.
Or là, il s’agit de maladies: toux sèches, dues à des irritations bénignes, ou toux grasses résultant de grippes dites «productives», de bronchites chroniques, etc.
Bien moins nocif que la toux, l’éternuement est une autre façon d’expectorer, qui ne nécessite pas de consultation médicale. C’est un mécanisme de défense qui nettoie le nez de ses impuretés en les expulsant, pour éviter qu'elles aillent dans les poumons.
Au temps des tabatières endiamantées du XVIIIe siècle, ça s’appelait joliment «sternutation ». Il n’était pas alors impoli d’éternuer en public. Et pour la grande joie les marchands de tabac à priser.
    

27/01/2018

Bobards d’autrefois, fake news d’aujourd’hui

«Mentir, c’est pas bien!», disait à Marion son grand-oncle Adrien de Ferlens. La blondinette refusait de goûter à la soupe aux pois: «C’est trop jaune, il y a une araignée dedans.» Oh, la menteuse! Or il y en avait bien une, mais en cellulose, comme on en vendait à la rue de Bourg, chez Franz Carl Weber. Et c’est elle qui l’avait placée dans l’assiette, afin de montrer qu’à 6 ans, on peut transformer la vérité sans la trahir. De cette anecdote d’il y a 30 ans, Marion se souvient, en mère de famille enjouée, comme d’une révolte idiote envers ses parents, qui n’étaient pas dupes. Le vieil Adrien s’en amusait en sa moustache chenue. "C’était un mensonge de gamine, inoffensif. Aujourd’hui, celui des adultes est méchant. Ils calomnient en lançant de fausses nouvelles sur les réseaux pour causer du mal à tout le monde.»
Ces  fausses nouvelles ne sont pas nées de la dernière pluie numérique. En 1969, elles avaient empoisonné la France gaullienne par une rumeur d’Orléans, aux relents antisémites et narrant des rapts de femmes dans des cabines d’essayage. Les informations circulaient alors «de bouche-à-oreille, en dehors de la presse, de l’affiche, même du tract ou du graffiti», explique le philosophe Edgar Morin. Quand elles étaient fallacieuses, on les appelait bobards, cancans, ragots, légendes malveillantes…
A présent, elles s’éparpillent un peu partout via nos ordis et smartphones, et troquent la langue de Voltaire contre celle d’un Steve Jobs... On ne parle plus de bobards - une tournure éculée qui fut souvent en usage dans la propagande vichyssoise. Mais de fake news un terme anglo-américain «à la sauce d’Emmanuel Macron». Cet audacieux président voudrait les bannir du tout-à-l’égout du Web. Le fulminant ex-banquier, devenu météore politique, maîtrise mieux le français que tous ses prédécesseurs élyséens. Mais on dit qu’il imposerait à ses proches collaborateurs un sabir pragmatique et futuriste, où le "digital" d’outre-Atlantique y supplante son synonyme francophone "numérique". Et aux vieux clochards et clochardes qui dorment sous des ponts de la Seine, en habits raides et sales et à cheveux argentés, il promettrait sans cynisme un programme salvateur appelé "The Silver Economy"!

20/01/2018

Alexandre Dumas mangea de l’ours chablaisien

A l’heure du végétarisme et de l’essor contagieux du véganisme, le désir de chair animale rouge, rose ou même blanche, se raréfie. Cela rend légitimement votre boucher de quartier inquiet de son avenir, alors qu’il s’évertue à fidéliser ses chalands avec des aloyaux juteux, des trains de côte alléchants et le jambon le moins gras. Autant de viandes que Kevin de Corcelles-sur-Menthue avait appris à équarrir avec soin pour ne point faillir aux traditions charcutières de ses parents.
Mais sa clientèle devient capricieuse, discordante: d’aucuns demandent de la «viande sans viande » (du végétal compressé mélangé à du blanc d’œuf). D’autres réclament de la queue d’alligator de Floride, un tournedos d’autruchon, une carbonade de kangourou, etc. «Ces spécialités importées, vous en trouverez en ville ou sur Internet, bougonne-t-il; moi, je ne dépiaute que des bêtes de chez nous, pas des bestioles zoologiques!» Pourtant le zoo proche le Servion abrite des espèces locales, tels le lynx, le raton-laveur… Et l’ours brun! Le fauve héraldique de Berne, est en effet une créature de souche helvétique, mais sa rareté le rend aussi exotique que son cousin blanc des banquises. Voilà sa chair devenue patrimoniale, donc interdite à la consommation.
Elle serait d’ailleurs peu appétissante si l’on en croit Alexandre Dumas. L’inventeur des Mousquetaires en aurait goûté malgré lui en 1832.  Dans un extrait de ses Impressions de voyage en Suisse*, l’étincelant affabulateur conte une visite de la cathédrale de Lausanne, compare depuis Vevey le Haut-Lac «à la mer de Naples», puis quelque 30 km qu’il aurait marchés depuis Bex jusqu’à une auberge de Martigny. Là, on lui sert une tranche écarlate, belle «à faire honte à un beefsteak anglais!», mais il s’agit d’un filet d’ours! «J’aurais autant aimé qu’on me laissât croire que c’était du filet de bœuf» écrit-il. Il s’en accommode non sans précaution, en ajoutant du beurre aux fourchettées. Mais son estomac finit par se retourner quand on lui précise que cette «fameuse bête de 320 kilos» a eu le temps de dévorer la moitié du braconnier qui l’a abattu.
Du coup, Dumas a la singulière et peu réjouissante impression d’avoir mangé "et de l’ours et du chasseur".

*Ed. L’Age d'Homme, Poche Suisse. 1985.