09/05/2015

Un héros «suisse» de l’Armée rouge

En avril 1945, le général soviétique Joukov entre avec ses troupes à Berlin, après avoir libéré Varsovie. Sur ses brisées se distingue un capitaine aussi valeureux que lui, mais diablement excentrique. Iossip Prout, quadragénaire herculéen natif de Rostov-sur-le-Don, qui parle le français mieux que les autres officiers, sait aussi iodler à la façon appenzelloise. Des vocalises qui amusent ses soldats mais qui, des mois plus tôt, avaient tapé sur les nerfs de ses geôliers de la Wehrmacht, lors d’une captivité éphémère. Ils le relâchèrent sur-le-champ! Et à l’approche de la porte de Brandebourg, le voici qui ordonne à ses fanfares russes de jouer «Roulez tambours», une très helvétique marche patriotique sur des paroles d’Henri-Frédéric Amiel… Aussi Iossip Prout fut-il gratifié par les siens du surnom de Chvetzaryetz – le «Suisse» en russe.

 

Pourquoi tant de suissitude chez un héros de l’Armée rouge? Il considérait notre pays, et surtout la Suisse romande, comme sa seconde patrie. Quand son père est mort, en l'an 1900, il avait 6 mois. Sa mère l'envoya à sept ans à Montreux auprès de cousins en exil. Il y fit ses premières écoles avant d’étudier plus longtemps à l'Ecole nouvelle de Chailly, où il se fit prénommer Joseph, mais ne renia point son patronyme malgré son assonance vaguement scatologique (il admirait Rabelais). Après des études au Gymnase de la Cité, il retourna en Russie, s'y maria, devint écrivain de théâtre, se lança dans l'écriture cinématographique. Puis, happé la plupart de ses compatriotes par la guerre de 41-45 (en URSS, elle se déclencha deux ans après), il se montra toujours à pied d'œuvre pour remuer les consciences de ses frères d'armes. Il devint rapidement caporal, lieutenant, capitaine, puis colonel.

 

 

Depuis, Joseph Prout eut la possibilité de se rendre en Suisse une fois par an, s'y lia avec Corinna Bille, qui le surnomma «le général» (un grade qu’il n’avait point) et Bertil Galland. Grâce auquel je pus rencontrer le géant à Moscou, peu avant sa mort en été 1996. Le visage tanné par tant de vie et émaillé de fleurs de vieillesse, il avait gardé toute sa puissance d’esprit. «Oui, me fit-il, je suis maître en magie sibérienne. Mes soldats me croyaient sorcier. Mais Dieu te bénisse mon enfant.»

02/05/2015

Chinois d’esprit, latin de cœur

Les temps sont lourds partout, et chacun voudrait s'alléger à sa façon. Le plus pusillanime en verrouillant sa porte et son cœur: les crépitements de la cheminée familiale de Villars-Burquin lui sont une musique suffisante pour conjurer les derniers frimas du printemps qu'il fait. D'autres ont le ciboulot moins étréci, rêvent d'exotisme et font cingler un catamaran jusqu'aux antipodes. Moins dispendieusement, en suivant des cours de mandarin, un idiome qui aguiche de plus en plus de jeunes Romands, moins pour la sagesse de Lao tseu que pour un poste de «décideur économique» à Pékin, Pu Yang ou Shanghai. Cette vogue du chinois, qu'on enseigne désormais à Dorigny alors que le latin n'y est plus exigé, a pour effet une désaffection envers ce dernier dès l'entrée au collège. Il n'y figure plus dans une grille scolaire obligatoire, mais comme une option parmi d'autres. Deux futurs universitaires vaudois sur trois y renoncent, au prétexte de l’inutilité du latin. «C'est trop auch, moi je kiffe pas! C’ est destroille, c'est une langue morte de chez morte!» Le chinois, qui est plus difficile à pénétrer, a le mérite d'être la langue de la première économie mondiale.

 

En France, l'avenir des latinistes (et des hellénistes) est davantage compromis: leur matière ne serait bientôt plus une option au choix de l'élève mais à celui de son prof, qui lui accordera à son gré de l'importance ou non, et à la carte. Elle sera incluse dans un programme diffus intitulé «langues et cultures de l'Antiquité». Un vernis de savoir, un «latin pour les nuls» dispensé à la vanvole, visant à démocratiser une branche abusivement jugée élitaire.

 

 

Quel gâchis! Le latin, c'est d'abord une délicieuse complexité syntaxique qui fait aimer les puzzles: «Il est placé où le verbe? Pourquoi le sujet ne vient-il qu'à la fin, et l'épithète au début?» Bref, il peut instaurer dans un cerveau juvénile une géométrie mentale qui captera d'emblée les subtilités flexionnelles de l'allemand, la conjugaison des verbes italiens, les accords du participe passé du français. Et jusqu'aux idéogrammes les plus entortillés et séculaires de la Chine. Sachez que les Chinois, eux, aiment la langue de Virgile, le ladingyu.

18/04/2015

Sur le pouce et sur un banc

 

Le repas de midi a beaucoup perdu de son décorum d’antan. Il se composait d’une nappe de table familiale amidonnée et de ronds de serviette en noisetier gravés aux prénoms des convives. Même Firmin, le cousin pauvre du hameau vicinal, avait droit au sien – pourvu qu’il changeât de chemise car l’autre fleurait les foins. Dans l’opulente ferme de Granges-Marnand, une accorte Zougoise, venue s’initier au français broyard, servait hiératiquement le potage au cerfeuil à l’aide d’une louche à manche d’argent. Après quoi, grand-mère en personne tranchait le boutefas de Payerne et le distribuait en ses plus belles porcelaines.

 

Ce dîner des Vaudois, qu’en France on appelle déjeuner, était pareillement solennisé au restaurant, autour d’un poulet fermier «à la française », tel qu’en faisait déjà dorer un fameux cuisinier d’Yvonand. Ou d’un brochet du Léman aux écrevisses, qu’un serveur impeccable de Saint-Sulpice débitait devant vous avec précision chirurgicale. A ces établissements au style empesé ont succédé, comme on sait, des rendez-vous gastronomiques de notre contrée plus inventifs qui ont été hissés au palmarès des mieux cotés de monde. Mais qui aurait idée de réserver une table à Crissier, chez Benoît Violier, ou chez Carlo Crisci à Cossonay, simplement pour couper sa faim de midi?

 

Ce n’est pas qu’une question de sous qui en retient de plus en plus de jeunes hommes cravatés de bureau, ou de femmes, sans cravate ni jupon mais «à caractère». C’est une raison d’efficacité économique: moins longtemps on s’absente de son poste professionnel, plus on a de chance de le conserver. Et tant pis pour les lois plus prosaïques du transit intestinal! Il s’agit de se nourrir expéditivement, comme si manger était une perte de temps. On se contente d’un plat «à l’emporter», d’une pizza tiède, ou d’une salade froide des supermarchés qu’on mastiquera méthodiquement sur un banc public. Par exemple dans la zone arborisée de la place d’Armes d’Yverdon, sur une pelouse à l’anglaise du parc de l’Arabie, à Vevey. Ou sous les essences exotiques de la promenade de Jean-Jacques Mercier, en aval de l’avenue de Rumine. On s’y sustente tout seul, en regardant plus souvent sa montre que les lumières du Léman.