11/04/2015

Quand on sait trop, y en a trop!

 

La lune d’avril s’est mise à décroître dans le ciel lémanique jusqu’à ressembler – qu’elle m’en pardonne – à une grosse rognure d’ongle d’orteil propulsée inconsidérément au milieu des étoiles. Cette moche métaphore n’est pas du soussigné, mais de Chinois raffinés et traditionalistes qui généralement préfèrent cet astre plein et rond, en symbole du Yin et du Yang entrelacés. Chez eux, dit-on, seuls les incultes taillent leurs ongles. Les sages les laissent pousser au fur et à mesure qu’ils apprennent à lire et dessiner les idéogrammes de leur écriture millénaire et bizarroïde, et jusqu’à 40 000 signes! Le mandarin fait florès à Dorigny, ainsi que dans plusieurs universités d’Europe. Or voilà qu’une étudiante qui se voue à le décrypter s’est fait rabrouer par son aïeul: un beau barbu-chenu de Château-d’Œx. Et par ces mots qui sonnent d’outre-tombe: «C’est bien d’apprendre d’autres langues, d’autres mots, mais il en faut pas trop quand même.»

C’est dire si, en Pays romand, les érudits sont choyés, car ils font figure d’arrogants. Pour peu qu’ils s’intéressent à d’autres civilisations, à des graphies et expressions trop abstruses, ils sont moins considérés qu’en Chine!

Or les mystères du langage, même les plus compliqués, peuvent être appréciés le plus simplement du monde. Et la science linguistique peut jaillir ici, entre Venoge et Torneresse, ne serait-ce que par la profusion de locutions savantes dans notre dialecte. Une belle marqueterie chatoyante pour désigner diversement des habitants de commune. Un beau bestiaire mythologique: les gens de Belmont-sur-Yverdon sont surnommés «les arracheurs de dents». Ceux de Premier, du balcon du Jura vaudois, des ricclia-lâtitià, soit des «chie-petit-lait». A Vaulion, on est «fouette-lièvre», à Sottens «ronge-chiens», à La Sarraz «frappe-crapaud», à Ropraz «chat fumé» - pour le grand plaisir de Jacques Chessex, l’hôte le plus mémorable du village, qui aima les chats joratois jusqu’à sa mort le 9 octobre 2009, mais n’en rôtissait point.

Mais, bon! donnons raison à Papy le Damounais (ou «lè Favotay», la fève): faut-il encore s’embarrasser le crâne de termes villageois que même le correcteur électronique de nos ordis rejettent?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

07/04/2015

Ramuz trop vénéré car trop méconnu?

 

Près de septante ans après sa mort, certains observateurs de la scène culturelle romande confèrent à l’auteur de Derborence, le profil écrasant de la statue du Commandeur du Don Giovanni de Mozart. D’un maître à penser qui sortirait de sa tombe pulliérane pour foudroyer quiconque en Romandie publierait des romans, des poèmes autrement qu’à son aune. Voilà Charles Ferdinand Ramuz (sans trait d’union s.v.p.), que Céline et Beckett tenaient pour un génie de la langue française, réduit au rôle d’un patriarche régional. Et son style incomparable - tout en même temps pictural et métaphysique - à un conformisme littéraire lui aussi local. Une chasse gardée.

 

 

 

Non, Ramuz n’était pas un Procuste. Ce brigand mythologique qui couchait des badauds sur une planche de torture pour raccourcir à la hache leurs membres qui dépassaient et y étirer ceux qui étaient trop courts. Il abominait non seulement les demi-mesures, comme Dieu, dit-on, vomit les tièdes, mais toute mensuration idéologique. Rappelons qu’en 1937, il intitula Besoin de grandeur un manifeste éclatant qui voulait affranchir l’homme de ses appartenances.

 

 

 

Six ans plus tôt, dans la revue Aujourd’hui, qu’il dirigea de 1929 à 1931, il avait exprimé plus fermement son mépris des conventions en une chronique intitulée Conformisme. Un très beau texte polémique: à des conseillers fédéraux qui avaient proclamé que la Suisse était un «pays de hauteur moyenne», il donna cette belle leçon d’exhaussement: «Plus ils s’acharnent à perfectionner une moyenne, plus ils deviennent hostiles par là-même à tout ce qui tendrait à la dépasser."

 

 

 

Mais des mots plus vigoureux traduisaient sa vive inquiétude pour les générations futures. Voici un extrait où l’écrivain songe à elles, en leur insufflant son besoin de grandeur: «Les jeunes gens quand ils naissent à eux-mêmes et cherchent à prendre leur essor, voilà qu’ils se heurtent partout à un mur. (…) Ils sont dans ce pays comme s’ils n’y étaient pas. Là est leur risque, car ils ont au moins besoin d’un risque; et c’est précisément l’existence du même risque que le conformisme n’admet pas.»

 

Charles Ferdinand Ramuz, aimait donner des leçons, mais il n’était pas Procuste, ni un pape littéraire.

        

 

       

28/03/2015

Le lait ne nourrit plus son héros

 

Depuis une quinzaine d’années, une mauvaise réputation est faite aux produits lactés. Pour quelques nutritionnistes, le lait, les yoghourts et les fromages provoquent des embarras digestifs ou articulatoires. Pire: ils font tousser autant que le tabac! Ils leur substituent de faux laitages à base d’un brouet non animal, où l’on a trempé, dépelliculé et broyé des graines de soja cuites avec de l’eau. Et cet ersatz affriande de plus en plus d’adeptes. A leurs adversaires, qui soutiennent que le lait (de vache, de chèvre, de brebis, de femme aussi…) est indispensable à la santé humaine depuis des millénaires, ils opposent des arguments modernes irréfutables – testés en laboratoire: carence d’oméga 3 dans le contenu industriel des berlingots des supermarchés. Traces résiduelles de pesticides et d’antibiotiques que l’herbivore aurait mâchouillées et ingurgitées en son innocente et misérable inconscience.

 

 

 

Pour scientifiques qu’elles soient, ces vérités choquent vivement mon amie chablaisienne Sylvette Pouchon, fromagère de mère en fille près de Corbeyrier: «Nos vaches sont plus intelligentes que ces savants des villes qui n’en ont jamais trait aucune. Elles trient ce qu’elles mangent, et le lait qu’elles nous donnent est depuis toujours une offrande du Bon Dieu. Elles ne sont pas idiotes, moi non plus d’ailleurs. Si je suis en bonne santé, c’est pour avoir bu le lait de ma maman. C’était du lait, pas du soja! Et si mon fils cadet Jordan n’avait pas été nourri au mien, il ne serait pas devenu en 2013 champion suisse junior à la culotte à Berthoud!»

 

 

 

C’est dire si le lait bovin – tout comme l’humain – a pu ragaillardir de grands héros. Contester cette vérité offense, au passage, des siècles de splendeurs picturales qui représentent, depuis la Renaissance italienne, le sein de la femme comme une source de spiritualité plus qu’un symbole érotique. Ce serait insulter les Trois Grâces de Rubens, les Grandes Baigneuses de Cézanne, les mamelues Tahitiennes de Gauguin, la Vénus endormie de Giorgione qui se trouve au Musée de Dresde. Une galerie ininterrompue de poitrines nues ou «pigeonnantes» qui ont traversé l’Histoire du monde sans nous y faire perdre le goût doux et sacré du lait.