06/06/2015

Comment on mangeait jadis

Evolution irrécusable de nos us culinaires: même votre grand-mère s’écœurerait aujourd’hui de la quantité de graisse dont elle saturait il y a 50 ans ses propres plats. Qu’il était bon pourtant son ris de veau à la crème épaisse de Gruyères! Les navets dodus provenaient son jardinet culliéran, rue du Cheminet, à trois pas du lac. La patate servie en croquettes huileuses provenait d’un pays très lointain: le Gros-de-Vaud (antérieurement, certes, de la cordillère des Andes, mais ça n’y ajoutait rien). Et les commensaux de déglutir cette symphonie de lipides jusqu’à en redemander, à s’en lécher les doigts, à maculer de vilaines taches jaunes les serviettes en lin fin qu’ils attachaient autour du cou, et dont les pans se profilaient derrière leur tête en oreilles de lapin. Cet appétit général rassurait la Mamy, mais effarouchait la Renate. Une jeune fille au pair de Seuzach, près de Winterthour, qui y revoyait le spectacle peu ragoûtant de gorets dans leur bauge, dans une ferme proche. Et dont l’appétit lui restait mémorablement bruyant et éclaboussant. C’est à elle qu’étaient confiées les clés de la buanderie.

 

Au début des années 70, le soussigné avait 16 ans et un estomac capable d’ingurgiter de tout: des sucreries bleues ou verdâtres, parfois en spirale noire. Dans des restaurants lausannois, on servait sur assiette (avec couteau et fourchette!) des sandwiches composés d’un rectangle de jambon entre deux tranches de pain blanc ordinaire à peine beurrés et moutardés, agrémentés de trois oignons blancs et d’un cornichon. Au dessert, mes yeux d’ado s’allumaient devant une cassata en demi-lune, un banana split, une pêche melba. En ce temps-là, toute gourmandise était permise.

 

Cinquante ans après, la gastronomie s’est raffinée, la diététique aussi, sans oublier l’éthique culinaire. Ne plus consommer de viande nous rapproche de nos amies les bêtes: le lièvre bossu qui picore les maïs, le Long-Chat de la merveilleuse Colette qui ne se régalait que de fraises et de myrtilles. Or pourquoi tant de cruauté envers les herbacées et les baies des bois? On pourrait se mettre au régime du lombric en découvrant les vertus nutritives et gustatives de l’argile et des composts. L’homme participerait ainsi directement au bon fonctionnement de l’écosystème.

 

 

 

 

30/05/2015

Les pouvoirs cachés d’une main

Chez d’aucuns, cette extrémité corporelle s’arrondit en poing pour fracasser une tronche qui ne leur revient pas. Chez d’autres, la manoille, comme disent les Vaudois (du latin manicula, «petite main») s’ouvre en étoile pour apprendre à compter aux enfants. Ou pour qu’une Gitane y déchiffre des lignes de bonne ou mauvaise fortune. Si le destin se révèle néfaste, et que la pythie des rues réclame des sous pour tromper sa faim, la manoille se referme en manoillon. En une petite main. Un moignon qui ne cogne pas, ne fait pas des poches bleuâtres aux mirettes d’un adversaire, mais rempoche des centimes.

Pourtant, c’est quand elles sont éployées que nos mains rayonnent d’humanité. Et pas seulement au regard khôlé d’une chiromancienne qui prierait Lucifer. Au catéchisme de Pully, quand j’avais 6 ans, un pieux paroissien m’avait appris à m’en servir pour dénombrer les apôtres de Jésus. Aux dix doigts, je devais en ajouter deux, en en repliant trois de ma gauche: un cauchemar de comptable pour moi, déjà un zéro en calcul: j’y mélangeais mes phalangines et phalangettes.

Depuis la révolution numérique (ou digitale), il m’a bien fallu les discipliner la moindre. Afin de m’exprimer sans étourderie sur le clavier d’un PC, ou d’un téléphone mobile, quand bien même n’y contribuent que mes index: deux pour l’ordi, un seul pour les textos.

 

Et voilà que des génies informaticiens de l’Université du Sussex, au Royaume-Uni, annoncent des interactivités qui seront à sensorialité diffluente - se développant en plusieurs directions. Leur programme, baptisé UltraHaptic, renverra à l’ère du myocène nos prouesses digitales, en préconisant des pouvoirs communicatifs cette fois non plus seulement à portée de doigts, mais à celle d’une main entière. Douée d’une variété infinie de nervures secrètes et intelligentes, qu’elle ignore elle-même, elle serait capable de transmettre le sens du toucher. A partir d’un clavier quelconque, nous échangerions, vous et moi, mieux que des SMS, mieux que des mots: des émotions à fleur de peau. Des caresses tactiles quasi téléportées, des images virtuelles dont on sentira le grain à distance. Une victoire pour les informaticiens du futur, qui veulent formater non seulement nos cerveaux mais nos âmes. Une défaite, peut-être, pour ceux qui préfèrent la désinvolture, plus créatrice, de l’imagination.

23/05/2015

Tutoyer un potager pour rajeunir

Dans les foyers à l’ancienne, on interdisait aux enfants de se rendre en cuisine, car votre tante Liselotte ne voulait pas être épiée dans la préparation de son inimitable sauce moutarde & cerfeuil pour accompagner le «bossu». Entendez le lièvre dodu que son chasseur de mari avait rapporté des bois de Ferreyres. Ses fourneaux composaient un royaume privé, enfumé d’arômes secrets, où elle apostrophait poêles et casseroles, jurait contre une fourchette récalcitrante en lui disant «toi, ta gueule!» Mais c’est avec tendresse qu’elle susurrait, si j’ose dire, à l’oreille de sa soupière.

 

Quand elle fut vieille et oublieuse d’un peu tout, vous l’installèrent dans un EMS du pied du Jura, parmi des inconnues, où elle cessa de maugréer, se mit à sourire. Des lèvres, pas des yeux. Des infirmières attentives s’en émurent, comprenant que leur pensionnaire était nostalgique d’un temps où elle parlait toute seule. Pas avec elle-même, car la philosophie introspective n’était pas son truc, toute brave protestante qu’elle fût. Mais avec une panoplie d’objets inanimés et métalliques: des ustensiles de sa chère cuisine qu’elle avait jadis doués de capacité d’écoute. Elles découvrirent qu’au préalable, la Liselotte allait chaque matin au potager familial pour y recueillir des épices et des fruits: un éden sensoriel qui embaume la rhubarbe aigre-douce et la menthe sauvage, sans oublier la surelle, qu’on appelle aussi en terre vaudoise le pain de coucou. Autant de trésors légumiers aux couleurs vives et olfactives dont, jadis, leur assistée avait assaisonné de ragoûtants potages pour ses petits et ses arrière-petits. Il lui revint alors qu’elle s’y promenait déjà gamine, pour humer et dialoguer avec les fraises en espalier, ou les choux en leurs carrés, sans oser les cueillir.

De sa chaise roulante, que ses bonnes fées proustiennes faisaient avancer entre plants de tomates et haricots, la vieille se retourna pour leur dire merci d’un sourire, cette fois avec les yeux. Un regard empli de gratitude juvénile, d’une enfance retrouvée.