08/08/2015

Cou de cygne avec GPS

 

Les mers de notre planète s'acidifient, les océans s'engluent, les eaux douces seraient elles aussi menacées de miasmes divers. Tout riverain lémanique est en droit de s'inquiéter du sort de la truite arc-en-ciel, du brochet, de la perche, bien sûr. Mais aussi de la gent ailée qui y barbote. A commencer par le volatile qui confère à notre Léman son romantisme wagnérien (Lohengrin) et un glissando de violoncelle rêvé par Saint-Saëns: j'ai nommé Sa Majesté le cygne tuberculé, un des plus prestigieux ornements de nos cartes postales. S'il s'est exemplairement inscrit dans le paysage, il n'a été introduit qu'au cours du XIXe siècle. Lorsque, en 1837, la Ville de Genève en fit venir de Paris (et en diligence!) un mâle et une femelle. Vingt-cinq mois plus tard, deux autres couples de cygneaux, offerts par le prince de Fürstenberg, les rejoignirent dans la rade.

Depuis, l'oiseau emblématique de Virgile, de Fénelon et de Louis II de Bavière n'a cessé de prospérer entre les Eaux-Vives et Le Bouveret – en passant par Saint-Sulpice, Vidy et Clarens. Aujourd'hui sa descendance est évaluée à plus de 600 spécimens, les uns plus gracieux, indolents et hiératiques, que les autres.

Place de la Navigation, à Ouchy, ils viendraient saisir un bout de pain jusque dans votre main, en ondulant leur cou blanc et couleuvrin qui inspira Modigliani. Petit conseil aux séducteurs: faire remarquer à une dame qu'elle a un cou de cygne est un éloge ordinaire, un lieu commun vaguement acceptable. Lui dire qu'elle à un col de cygne serait une insulte, car c'est un terme de ferblantier désignant un tuyau recourbé de WC! Une vidange urbaine qui contribue à la corruption des eaux, dont dépend la santé de la faune aviaire.

On vient d’apprendre que des savants de Singapour ont créé un robot testeur d'eaux polluées qui sillonne le canal Alexandra, dans leur quartier populeux de Queenstown. Ils l'ont greffé d'un programme de géolocalisation GPS qui serait infaillible. Pourquoi lui ont-ils donné la silhouette du cygne tuberculé? «Parce que copier la nature permet de développer des robots plus économiques énergétiquement». Comme quoi, la beauté peut être aussi productive et bio.

 

 

01/08/2015

Pourquoi le chat déteste l’eau

 

Si l’on croit les astronomes, il faudrait qu’il y ait de l’eau sur une exoplanète pour que l’être humain y survive un jour. Avec ses animaux préférés: le cochon, sans lequel il ne se régalerait plus chaque octobre d’une fricassée de cayon à Sullens. Le poisson: renoncer aux filets de perches serait une privation atroce, même à des millions d’années-lumière de sa terrasse favorite de Préverenges. Voilà deux espèces qui, comme lui, ne peuvent se passer d’eau. L’une s’y rafraîchit la graisse et les soies, l’autre y trouve sa respiration naturelle. Seul Caramel, le gros matou rouquin de votre quartier, ne désapprouverait pas un transfert vers un astre dépourvu d’H2o, le symbole chimique d’un élément dont il a horreur. Certes, de l’eau, il en lape quand il a soif. Selon les écrivains anglais, il préférerait le lait, le «chemin de la crèmerie». Une expression qui court souvent sous leur plume. Moi, je n’ai eu pour petits compagnons qu’un gouttière ou des siamois au goût plus affirmé pour les reliefs d’un osso-buco. Voire pour une entrecôte de bœuf maladroitement laissée tiédir au balcon.

 

De l’eau, ils en buvaient sans chipoter, et de leur petite langue râpeuse, rosâtre comme un pétale de pâquerette. Ils n’en restaient pas moins intrigués par un robinet qui coule, ou la vidange tournoyante d’un évier de cuisine. Les évolutions natatoires d’un cyprin doré en son bocal les fascinaient au point qu’ils y risquaient une patte, mais sans succès. «Le chat aime le poisson, pas le pêcher», dit un proverbe français. Pourquoi cette répulsion? Ses ancêtres étaient des félins du désert qui ignoraient la soif, et que l’eau fraîche des forêts septentrionales aurait effrayés…

 

Pourtant, l’angora, originaire du lac arménien de Van en Arménie, serait un excellent nageur. Tout comme un certain «chat de Lausanne», repêché au haut Moyen Age dans le Léman par un Veveysan, et qui devint un monstre légendaire, semant la terreur dans les Alpes. Mon confrère Justin Favrod, le rédacteur en chef du beau mensuel Passé simple, nous précise sur Facebook que la mise à mort du fauve, par le roi celte Arthur en personne, est représentée sur un pavement mosaïqué de la cathédrale d’Otrante, dans les Pouilles.

 

 

 

 

25/07/2015

L’instinct guerrier de nos petiots

Si, depuis la nuit des temps, les enfants jouent à la guerre, c’est pour imiter les grands: fausses épées, sabres de bois, pistolets de pacotille ne propulsant que de l’eau des fontaines ou du robinet de la cuisine de maman. Ou, plus original, des kalachnikovs en plastique, vendues à moins de 20 francs via Internet, qui effraient la tante Violette en sa chaise à bascule mais ne tuent personne. Des jouets violents que des parents de la génération issue de Mai 68, voulurent d’abord interdire. Or, au fil du temps, leur opinion s’émousse, notamment sur les réseaux sociaux: «Je ne trouve pas malsain, tchatche un grand-père, de les voir jouer avec des armes, et de les entendre crier «tu es mort». Pour moi c’est une étape normale, c’est un défouloir, un exutoire. Ils ont par ce biais pris goût aux déguisements de chevaliers, de Batman et autres super-héros qui tuent des méchants, ils inventent des histoires qui finissent toujours par une bataille.» Et l’instinct guerrier serait bon pour la santé, car «ça remue les sangs» (ça en fait aussi couler).

 

Bref, l’humain serait né féroce. Pour s’en persuader, étudions les comportements des animaux. Ce ne sont que morsures, éviscérations, engloutissements en plein vol d’un insecte mâle par sa femelle aux ailes diaphanes, et meutes de loups décimant des populations ovines. C’est dire si le petit Rocky Pahud, de Malapalud, qui s’identifie volontiers aux autres créatures que Dieu a faites, a été heureux de recevoir pour ses dix ans une panoplie complète de combattant intergalactique, «comme au cinéma», plus un jeu vidéo du Grand Theft Auto (GTA). On s’y amuse à trucider, pour la bonne cause, le plus possible d’ennemis de la vraie civilisation. Ce n’était bien sûr qu’un jeu, avec ses règles précises, où le joueur finit par incarner le commandant en chef de la croisade.

 

 

C’est en s’inspirant des modalités ludiques de ce même GTA que les propagandistes du djihad de Rakka ont lancé, en septembre 2014, un clip conviant nos ados à changer de camp. A devenir un fondamentaliste cruel et vainqueur, mais cette fois pour de vrai, sans simuler… Si cette perspective ne vous enchante guère, retirez dès que possible ce maudit joujou à votre enfant. Quitte à ce qu’il boude, comme si on lui confisquait une sucette à la framboise.