02/05/2015

Chinois d’esprit, latin de cœur

Les temps sont lourds partout, et chacun voudrait s'alléger à sa façon. Le plus pusillanime en verrouillant sa porte et son cœur: les crépitements de la cheminée familiale de Villars-Burquin lui sont une musique suffisante pour conjurer les derniers frimas du printemps qu'il fait. D'autres ont le ciboulot moins étréci, rêvent d'exotisme et font cingler un catamaran jusqu'aux antipodes. Moins dispendieusement, en suivant des cours de mandarin, un idiome qui aguiche de plus en plus de jeunes Romands, moins pour la sagesse de Lao tseu que pour un poste de «décideur économique» à Pékin, Pu Yang ou Shanghai. Cette vogue du chinois, qu'on enseigne désormais à Dorigny alors que le latin n'y est plus exigé, a pour effet une désaffection envers ce dernier dès l'entrée au collège. Il n'y figure plus dans une grille scolaire obligatoire, mais comme une option parmi d'autres. Deux futurs universitaires vaudois sur trois y renoncent, au prétexte de l’inutilité du latin. «C'est trop auch, moi je kiffe pas! C’ est destroille, c'est une langue morte de chez morte!» Le chinois, qui est plus difficile à pénétrer, a le mérite d'être la langue de la première économie mondiale.

 

En France, l'avenir des latinistes (et des hellénistes) est davantage compromis: leur matière ne serait bientôt plus une option au choix de l'élève mais à celui de son prof, qui lui accordera à son gré de l'importance ou non, et à la carte. Elle sera incluse dans un programme diffus intitulé «langues et cultures de l'Antiquité». Un vernis de savoir, un «latin pour les nuls» dispensé à la vanvole, visant à démocratiser une branche abusivement jugée élitaire.

 

 

Quel gâchis! Le latin, c'est d'abord une délicieuse complexité syntaxique qui fait aimer les puzzles: «Il est placé où le verbe? Pourquoi le sujet ne vient-il qu'à la fin, et l'épithète au début?» Bref, il peut instaurer dans un cerveau juvénile une géométrie mentale qui captera d'emblée les subtilités flexionnelles de l'allemand, la conjugaison des verbes italiens, les accords du participe passé du français. Et jusqu'aux idéogrammes les plus entortillés et séculaires de la Chine. Sachez que les Chinois, eux, aiment la langue de Virgile, le ladingyu.

18/04/2015

Sur le pouce et sur un banc

 

Le repas de midi a beaucoup perdu de son décorum d’antan. Il se composait d’une nappe de table familiale amidonnée et de ronds de serviette en noisetier gravés aux prénoms des convives. Même Firmin, le cousin pauvre du hameau vicinal, avait droit au sien – pourvu qu’il changeât de chemise car l’autre fleurait les foins. Dans l’opulente ferme de Granges-Marnand, une accorte Zougoise, venue s’initier au français broyard, servait hiératiquement le potage au cerfeuil à l’aide d’une louche à manche d’argent. Après quoi, grand-mère en personne tranchait le boutefas de Payerne et le distribuait en ses plus belles porcelaines.

 

Ce dîner des Vaudois, qu’en France on appelle déjeuner, était pareillement solennisé au restaurant, autour d’un poulet fermier «à la française », tel qu’en faisait déjà dorer un fameux cuisinier d’Yvonand. Ou d’un brochet du Léman aux écrevisses, qu’un serveur impeccable de Saint-Sulpice débitait devant vous avec précision chirurgicale. A ces établissements au style empesé ont succédé, comme on sait, des rendez-vous gastronomiques de notre contrée plus inventifs qui ont été hissés au palmarès des mieux cotés de monde. Mais qui aurait idée de réserver une table à Crissier, chez Benoît Violier, ou chez Carlo Crisci à Cossonay, simplement pour couper sa faim de midi?

 

Ce n’est pas qu’une question de sous qui en retient de plus en plus de jeunes hommes cravatés de bureau, ou de femmes, sans cravate ni jupon mais «à caractère». C’est une raison d’efficacité économique: moins longtemps on s’absente de son poste professionnel, plus on a de chance de le conserver. Et tant pis pour les lois plus prosaïques du transit intestinal! Il s’agit de se nourrir expéditivement, comme si manger était une perte de temps. On se contente d’un plat «à l’emporter», d’une pizza tiède, ou d’une salade froide des supermarchés qu’on mastiquera méthodiquement sur un banc public. Par exemple dans la zone arborisée de la place d’Armes d’Yverdon, sur une pelouse à l’anglaise du parc de l’Arabie, à Vevey. Ou sous les essences exotiques de la promenade de Jean-Jacques Mercier, en aval de l’avenue de Rumine. On s’y sustente tout seul, en regardant plus souvent sa montre que les lumières du Léman.

 

 

 

 

 

 

11/04/2015

Quand on sait trop, y en a trop!

 

La lune d’avril s’est mise à décroître dans le ciel lémanique jusqu’à ressembler – qu’elle m’en pardonne – à une grosse rognure d’ongle d’orteil propulsée inconsidérément au milieu des étoiles. Cette moche métaphore n’est pas du soussigné, mais de Chinois raffinés et traditionalistes qui généralement préfèrent cet astre plein et rond, en symbole du Yin et du Yang entrelacés. Chez eux, dit-on, seuls les incultes taillent leurs ongles. Les sages les laissent pousser au fur et à mesure qu’ils apprennent à lire et dessiner les idéogrammes de leur écriture millénaire et bizarroïde, et jusqu’à 40 000 signes! Le mandarin fait florès à Dorigny, ainsi que dans plusieurs universités d’Europe. Or voilà qu’une étudiante qui se voue à le décrypter s’est fait rabrouer par son aïeul: un beau barbu-chenu de Château-d’Œx. Et par ces mots qui sonnent d’outre-tombe: «C’est bien d’apprendre d’autres langues, d’autres mots, mais il en faut pas trop quand même.»

C’est dire si, en Pays romand, les érudits sont choyés, car ils font figure d’arrogants. Pour peu qu’ils s’intéressent à d’autres civilisations, à des graphies et expressions trop abstruses, ils sont moins considérés qu’en Chine!

Or les mystères du langage, même les plus compliqués, peuvent être appréciés le plus simplement du monde. Et la science linguistique peut jaillir ici, entre Venoge et Torneresse, ne serait-ce que par la profusion de locutions savantes dans notre dialecte. Une belle marqueterie chatoyante pour désigner diversement des habitants de commune. Un beau bestiaire mythologique: les gens de Belmont-sur-Yverdon sont surnommés «les arracheurs de dents». Ceux de Premier, du balcon du Jura vaudois, des ricclia-lâtitià, soit des «chie-petit-lait». A Vaulion, on est «fouette-lièvre», à Sottens «ronge-chiens», à La Sarraz «frappe-crapaud», à Ropraz «chat fumé» - pour le grand plaisir de Jacques Chessex, l’hôte le plus mémorable du village, qui aima les chats joratois jusqu’à sa mort le 9 octobre 2009, mais n’en rôtissait point.

Mais, bon! donnons raison à Papy le Damounais (ou «lè Favotay», la fève): faut-il encore s’embarrasser le crâne de termes villageois que même le correcteur électronique de nos ordis rejettent?