22/02/2015

Pochtrons de jadis et lapeurs de rosée

En cent ans, la prévention contre l’alcoolisme a évolué dans les médias et chez les colleurs d’affiches. Mais s’en étiolant un peu, concurrencée qu’elle est par des combats urgents contre d’autres fléaux, tels le cancer, le sida, le tabagisme. Voire le suçage de pouce de quadras vivant encore chez papa-maman. Les choses se compliquent lorsque ces gros garçons gâtés se mettent à trop boire dans les cafés du voisinage. Non plus des vins raffinés du Chablais ou de Lavaux, mais de la bibine. De la mauvaise bière. De la vodka sucrée en canette, celle des ados. Leur dévergondage progressif leur fait perdre le fil de leur vie. Ils ne se reconnaissent plus dans le miroir de la salle de bains familiale.

 

Pour les arracher à cette «addiction» (en français dépendance), des campagnes actuelles contre l’éthylisme diffusent des imageries symboliques, des ombres chinoises, des visages floutés. Il s’agirait de ne pas rajouter de l’avilissement à un égaré qui se sent avili.

Les égarées, ne sont, hélas, pas en reste, même si leur cas est évoqué avec plus de pudeur encore. Remarquez qu’on dit d’un ivrogne qu’il est un suppôt de Bacchus, un soiffard, un boit-sans-soif. D’une femme qui s’enivre, on dit seulement: «Elle boit…»

 

Au début du XXsiècle, l’ivrognerie était le plus préoccupant des fléaux sociaux. Ses contempteurs n’y allaient pas de main morte: sur les murs des cités vaudoises s’affichaient des faciès reconnaissables que la «dépravation» due au vin ou à l’absinthe abîmait désastreusement. S’y côtoyaient celui d’un Monsieur bien vêtu, bien peigné et un autre lui-même dépenaillé, dont les mèches rebiquaient à la sauvage. L’alcoolisme ne ravageait pas que le foie, il rendait hirsute! Il conférait aux joues des roseurs de betterave broyarde. Au cou des barbillons de volaille joratoise. A l’école, la prévention était plus subile: on distribuait aux élèves des vignettes représentant «un ouvrier ivre se blessant à une machine», ou «un alpiniste obligé de s’arrêter au milieu de sa course, parce que le vin lui a affaibli le cœur». L’accès aux sommets était l’apanage des abstinents. Ils pouvaient varapper les yeux fermés, même de nuit. Là-haut l’aurore a meilleur goût. Une saveur sans alcool, tombée du ciel.

14/02/2015

Sagesses piquantes d’une dent-de-lion

Il ne faudrait la manger qu’à l’orée du printemps. Désormais, on la cultive pour la faire figurer dès Noël sur la carte des restaurants. Il y a 30 ans, les cuisines émaillées de bleu et blanc du Café Romand, alors sous le règne de la famille Péclat, ne servaient que de la dent-de-lion «sauvage». La précieuse denrée leur était rituellement fournie par un couple de vieillards, chenus comme neige mais aux jambes alertes et chaudement chaussés. A la mi-février, ces Philémon et Baucis vaudois arpentaient à la fraîche nos tertres et collines pour la cueillir au naturel dans des orées secrètes, aussi mystérieuses que des «coins à bolets». Là où la dicotylédone anémochore (son nom scientifique) montre dans le froid le bout de son nez, avant d’éployer ses languettes effilées et ses nageoires végétales. C’est parce qu’elles sont dentelées en crocs de fauve, découpées aux ciseaux de quelque décoratrice de théâtre d’ombres, qu’on a appelé la plante entière comme ça.

 

Mais pour qu’elles ne piquent point la langue et trouvent une pleine saveur, il faut les réduire davantage, les hacher le plus finement possible, au point qu’elles se passeraient de tout assaisonnement. La dent-de-lion en devient elle-même un condiment; pourquoi lui ajouter du sel et du poivre? Une larme d’huile, deux lardons, plus une émiettée d’œuf dur et de câpres italiennes suffiront pour ériger cette gentille salade de saison en plat royal.

 

Dent-de-lion, convenons-le, est un romandisme dont d’assonance est nettement plus appétissante que son synonyme parisien pissenlit. Etymologiquement trop diurétique quand on se met à table. Et désagréablement associé à une locution populaire qui voudrait faire de sa racine un repas post mortem. Or elle peut être dégustée aussi par les vivants, s’ils la montent par exemple en purée crémeuse parsemée de cerfeuil. De ses fleurs, quand elles sont bien épanouies et jaunes, on fait des biscuits, du miel, des confitures.

 

Par courtoisie poétique, épargnez en une. Qu’elle ait le temps de flétrir, et de se coiffer d’un pompon gazeux et argentée d’akènes. Vous savez, ces petites graines du savoir que le souffle de la Dame du Larousse (dessinée par le Lausannois Eugène Grasset en 1890) sème à tous les vents, pour piquer l’esprit universel.

07/02/2015

Quelques nuances de la couleur verte

 

Le vert serait-il devenu une exclusivité de la religion musulmane, son apanage? Des actualités tragiques, nées de confusions qui font brandir des oriflammes mensongères, le feraient penser. Certes, ce fut la couleur favorite de Mahomet son fondateur (Mohammed en langues islamiques), qui la trouvait «ravissante pour les yeux comme une verdure». Au point qu'il en fit celle des turbans sacrés et de ses étendards médiévaux. Quatre siècles plus tard, elle ondoie sur le drapeau national de nombreux pays du monde qui se sont ralliés au panache du grand prophète. S’y ajoutent par-ci par-là, du blanc, du rouge, un croissant de lune, une ou plusieurs étoiles.

 

Mais les armoiries du canton de Vaud ont, elles aussi, leur part de vert: du sinople héraldique, coupé d'argent. Et même d'or pour enluminer une timide et peu belliqueuse devise: «Liberté et patrie». Cette petite contrée lémanique s'est autorisée à verdir ses emblèmes pour des raisons qui relèvent de la puissante nature qui lui sert d'écrin: turquoises sont les filaments sinueux qui s'échappent du delta de la Dranse quand les vents du Léman se rassérènent. Vert-de-gris sont les troncs noueux des platanes du quai d'Ouchy. Celui, gigantesque, qui prospère sur l’île de Peilz, au large de Villeneuve, vire à la céruse blanche des excréments de mouettes et de cormoran. (Plus de 250 oiseaux y nichent ou s'y reposent.)

 

Emeraude devient le scintillement des iris de «Lucifer», le chat noir aux ondulations couleuvrines des voisins, à l'instant où il repère au jardin un papillon vert pomme qui butine. C'est dire si le vert est un pigment répandu dans la nature. Les grands peintres l'ont d'abord détesté, car il était difficile à fixer quand il provenait d'une matière végétale et ne résistait pas à la lumière. Le vert minéral était trop cher. Quant à l'oxyde de cuivre, aux effets clinquants, il lustrait somptueusement les velours de leurs modèles princiers, mais brûlait leurs propres yeux et leurs doigts fragiles: ce vert-là contient du cyanure…
Depuis, l'art pictural est devenu plus précautionneux. Cousine Paulette se met des gants en nitrile chirurgicaux quand elle recrée au pinceau la colonnade des Mémises depuis son petit balcon pulliéran.