10/01/2015

Sourire d’anges et muscles peauciers

 
Dans une récente chronique consacrée aux chats errants, nous avons désastreusement omis de rendre hommage à celui du Cheshire, le «Mackerel Tabby» que Lewis Carroll fait sourire bizarrement dans Alice au pays des merveilles. Un matou philosophe, rhétoricien, qui disparaît «telle une flamme de bougie» quand ça lui chante. Son rictus félin en diable divise énigmatiquement son faciès en deux, à l’instar de celui de votre maître de classe de Marmagny-sur-Orbe, qui respirait une joie méchante en vous flinguant d’un zéro de maths. S’agit-il d’un sourire, d’un demi-sourire, ou d’un qui serait «en coin»?
Des anatomistes chevronnés des universités de Boston, aux Etats-Unis, et de Mannheim, dans le Bade-Wurtemberg, viennent de se pencher très sérieusement - donc sans rire - sur les effets physiques de l’humour sur la motricité bucco-faciale humaine. Ils seraient actionnés par 17 des muscles peauciers (relatifs à la peau) sur la trentaine qui entrent en jeu pour y créer une expression heureuse – sinon simplement amusée, moqueuse, contrite, cynique, ou franchement hilare. Les plus connus sont les grand et le petit zygomatiques: ils relèvent notre lèvre supérieure pour nous montrer sous un jour joyeux – ou agressifs – en dévoilant nos molaires cariées et nos incisives de prédateur. Mais il y a un muscle plus petit, plat et mince, qui porte le nom sournois de risorius, et «attire en arrière et en dehors la commissure des lèvres sans faire apparaître les dents». Ce serait cette infime bride musculaire qui fait sourire la Joconde! Voire l’ange sculpté le plus célèbre de la cathédrale de Reims à son portail nord, et dont la bouche de pierre se fend depuis le XIIIsiècle d’un petit air de tendresse.
Les poètes, eux, ne sourient jamais. En tout cas pas devant les photographes. Victor Hugo – qui écrivit pourtant en 1869 L’homme qui rit – se faisait noblement inexpressif, voire méchant face à l’objectif de Nadar. Quant à nos grands Vaudois, Ramuz et Chessex, ils étaient imprégnés, malgré eux, d’un protestantisme viscéral et noble, qui les condamnait à se présenter au monde et aux médias comme des icônes affligées. Ils cachaient certainement des joies secrètes, lointaines dans leurs cœurs, et enfantines.

03/01/2015

Chats humanoïdes et surchats

On l'a toujours vénéré en essayant de l'humaniser. Depuis l'antiquité égyptienne sous les traits figés en résine du dieu Bastet, protecteur des paysans du Nil, jusqu'aux dessins de Disney, Tex Avery ou au poussah bleu à aphorismes et à oreilles en pointe de Geluck. Dans le Roman de Renart, le chat s'appelait Tibert, Rabelais le prénomma Raminagrobis, La Fontaine en ses fables Grippeminaud (un dévot faisant «sa chattemite», «un saint homme de chat»). En son domaine campagnard de Combremont-le-Petit, tonton Edouard a surnommé le sien Botsard, à cause d'une tache d'apparence chocolatière qui barbouille son museau de matou maous et roux. Et ce félin-là n'est pas de papier, mais de poils et de griffes et d'observance matoise: après avoir longtemps scruté du haut d'un tertre la campagne broyarde environnante, il repère les campagnols et musaraignes susceptibles de faire des dégâts dans la ferme de son maître. En moins de cinq, il vous en abat une douzaine en mode serial-killer. Il en sera récompensé, non point par des câlins ou des croquettes fourrées de déchets industriels, comme s'en contentent ses cousins des villes confinés dans des appartements, mais par une belle pièce de viande rouge, digne de sa majesté léonine.

 

Telle est le prestige guerrier du chat au pays des terres arables, ou des jardinets ruraux. Il lui arrive de conserver cette hardiesse en des zones urbaines, pour autant qu'on le laisse vadrouiller à son gré sur les toits, ou dans les cimetières. Si, chez nous, il s'aventure moins souvent à Montoie ou au Bois-de-Vaux, c'est pour éviter dame Renarde qui y convoie désormais ses renardeaux. C'est dans celui de Montmartre, à Paris, qu'il continuerait de faire sa loi, entre monuments cinéraires, caveaux familiaux et cryptes caverneuses qui lui servent d'abri. Sa nourriture y est variée: mulots, surmulots, queues de lézards… Pour la bonne bouche, il s'offre de loin en loin un moineau, une mésange. Bref, il s'alimente lui-même. Il est autonome. Et il veille sur des milliers de morts humains qui voulaient le désanimaliser, comme un sous-homme.

 

Il leur survit, mieux qu'en surhomme. En surchat.

 

27/12/2014

Le selfie au secours de la chirurgie faciale

 

Depuis qu'on a pris goût de se photographier soi-même avec son ordi de poche, l'antique démon du narcissisme nous reprend partout dans le monde. Ces clichés à la sauvage ont l'inconvénient de nous présenter au naturel: nez non poudré, sourires spontanés dévoilant des dents creuses, calvitie naissante mal camouflée. Et parfois une mâchoire qu'on ne savait pas si chevaline. Selon le site d'information étasunien Quartz , les praticiens de cette nation spécialisés en chirurgie maxillo-faciale seraient assiégés par des «patients mécontents de l'image qu'ils présentent sur les réseaux sociaux».

Dans la mythologie poétique d'Ovide, le beau chasseur Narcisse se contentait, lui, de s'admirer tel quel dans le reflet d'une mare. Aujourd'hui, ses émules – surtout les moches – veulent y apporter des corrections, pour le plus grand enchantement financier des «Léonards de Vinci de la chirurgie esthétique moderne». Loin de s'en glorifier, ces lointains disciples d'Hippocrate ont le toupet de geindre encore: ces gens «arrivent avec des selfies qu'ils montrent au médecin pour montrer ce qu'ils veulent améliorer».

A une aune différente, la France elle-même ne supporterait plus de se regarder dans une glace – cela via des selfies sondagiers virant à une obsession compulsive. Dans un entretien accordé avant Noël à notre confrère parisien Libération, la très parisienne psychanalyste Cynthia Fleury traduit ce désamour des Français pour eux-mêmes comme un «narcissisme déçu, une passion pour soi qui ne s'assume pas». Comment dès lors guérir nos chers voisins d'outre-Jura que nous aimons tant (hypocritement parfois) de ce mal bénin? En leur suggérant de cacher leurs laideurs par du fard, au pire par une burka. Ou par l'idée simple et originale de la cuisinière d'une patricienne de la Riviera vaudoise, une précieuse de chez nous, et du temps où l'on donnait des ordres aux domestiques. Chargée de rapporter du marché de Vevey «une belle volaille» pour quelque réveillon, la pauvre Sabine n'y trouva qu'une pintade maigre et pouette, mais aussi des mots pour se défendre. «Madame, vos convives n'y verront rien. Je la rendrai appétissante en l'ornant de beaux légumes. Exactement comme vous le faites chaque matin sur votre visage en vous maquillant.»