13/03/2015

Fardées comme des hiboux de zoo

Elles ont 12 ou 13 ans à tout casser. Des préadolescentes plutôt que des ados. Mais dans le convoi du LEB du samedi qui les conduit jusqu’à la gare du Flon, on croirait un escadron de précieuses, comme s’en amusait Molière,  en conversation en quelque boudoir du XVIIe siècle . Elles sont maquillées en dames et ne conversent pas vraiment ; elles médisent, piaillent à la façon des hirondelles de fenêtre,  en écolières de préau de village. Elles sont Challensoises, ou d’Assens, Cheseaux, Etagnières, Bercher. Hélas, plus rien du génie campagnard ne s’exhale de leur grâce naturelle et juvénile. Juvéniles, ces demoiselles? Non, elles se sont évertuées à gommer de la fraîcheur fruitière de leurs joues toute marque de jouvence. A renfort de lotions, poudres, blush et crayons noirs : toute une cosmétique à fragrances capiteuse probablement dérobée à leur maman, à leur sœur aînée. Afin de paraître plus âgées! Dépourvues de rides, elles s’en créent, allant jusqu’à se tracer artificiellement des pattes d’oie au coin des yeux. Elles voudraient déjà jouer à la femme cougar: cette quinqua fatale du cinéma ou du showbiz qui se tape à volonté de beaux amants de vingt ans. Je rappelle nos Vaudoises en ont sept de moins!

Leur candeur adolescente n’en est que plus émouvante. Elles méconnaissent encore la loi inexorable des âges et sa fameuse pyramide infographique. Celle qu’on gravit trop vite avec des gambettes de pucelle, et dont on redescendra un vilain jour, clopin-clopant, en s’appuyant sur  des cannes anglaises.

La plus timide des voyageuses s’est rosi à peine la bouche et laqué les ongles d’un pastel gris. Les plus espiègles se sont fait greffer aux bout des doigts (dans quelque onglerie) des serres d’épervier. Voire des pinces écarlates de homard de brasserie, cuites et rougies à bonne cuisson. Par contraste, elles se blanchissent le visage, jusqu’à se composer un masque «gothique», inspiré de films d’épouvante modernes plus que de la splendeur sans fard de la statuaire de nos vieilles cathédrales. Un masque de drague - qui ne durera que le temps d’une danse - mais qui leur confère la mine maussade de la chouette effraie du zoo La Garenne, à Le Vaud. Elles étaient pourtant si jolies!

 

 

 

 

 

 

28/02/2015

La chèvre à Jeanjean est au zénith

 

Voilà un ruminant que nous aurions domestiqué il y a 8000 ans, mais qui a conservé un sale caractère. La chèvre a le profil d’une maîtresse de couture acariâtre, comme il en sévit dans des écoles pour demoiselles de bonne famille en amont de Montreux. Vue de face, elle est plus masculine, avec aux tempes des rouflaquettes de notaire en guirlande, et aux prunelles des taches jaunes striées de rougeurs cruelles. Tel fut du moins l’avis des adeptes de la physiognomonie selon Johann Caspar Lavater (1740-1801), un théologien zurichois qui comparait «scientifiquement» les faciès de ses frères humains aux museaux et groins d’animaux dépourvus d’âme. Le regard impertinent de la femelle du bouc, cette incarnation du Malin, leur inspirait frayeur et aversion.

Moins effrontée, plus avenante, est la biquette de notre Heidi nationale, dont les aventures alpestres font fureur à l’étranger, au Japon, et jusqu’en Californie. Blanche comme son lait, qui est dépourvu de caroténoïdes, elle est douce à caresser tel un chat de salon.

A l’heure où la Chèvre zodiacale de l’Extrême-Orient vient d’inaugurer un nouveau cycle stellaire, c’est sous ces traits-là que les gens nés sous son signe la préfèrent. La voilà (moins tendrounette quand même) propulsée dans la voûte céleste, avec cornes, mamelles et sabots fourchus. En argent héraldique sur fond noir de nuit, donc inversement à sa silhouette que nos doigts enfantins animaient derrière le drap blanc d’un théâtre d’ombres, dans la classe de Mlle Freymond, de Montchoisi.

Selon les astrologues chinois, la chèvre serait une lumière hivernale bienveillante, présidant à la naissance de solitaires introspectifs, «tout comme elle». D’ anxieux qui parviennent à soigner leur anxiété par eux-mêmes. Avec sérénité. Un avis que ne partage pas mon ami Jeanjean, qui gouverne un bétail varié près de L’Etivaz, au Pays-d’Enhaut. Sa «Séraphine» serait dépourvue de ces qualités d’âme. Inculte, agnostique, elle ne répond pas aux appels, se fâche quand elle veut et mangerait des forêts entières. Moins par appétit que par caprice.

 

Un mot issu du mot antique capra, qui, en latin désigne la chèvre. Une sale bête qui aurait quand même allaité Jupiter, le père de tous les dieux.

22/02/2015

Pochtrons de jadis et lapeurs de rosée

En cent ans, la prévention contre l’alcoolisme a évolué dans les médias et chez les colleurs d’affiches. Mais s’en étiolant un peu, concurrencée qu’elle est par des combats urgents contre d’autres fléaux, tels le cancer, le sida, le tabagisme. Voire le suçage de pouce de quadras vivant encore chez papa-maman. Les choses se compliquent lorsque ces gros garçons gâtés se mettent à trop boire dans les cafés du voisinage. Non plus des vins raffinés du Chablais ou de Lavaux, mais de la bibine. De la mauvaise bière. De la vodka sucrée en canette, celle des ados. Leur dévergondage progressif leur fait perdre le fil de leur vie. Ils ne se reconnaissent plus dans le miroir de la salle de bains familiale.

 

Pour les arracher à cette «addiction» (en français dépendance), des campagnes actuelles contre l’éthylisme diffusent des imageries symboliques, des ombres chinoises, des visages floutés. Il s’agirait de ne pas rajouter de l’avilissement à un égaré qui se sent avili.

Les égarées, ne sont, hélas, pas en reste, même si leur cas est évoqué avec plus de pudeur encore. Remarquez qu’on dit d’un ivrogne qu’il est un suppôt de Bacchus, un soiffard, un boit-sans-soif. D’une femme qui s’enivre, on dit seulement: «Elle boit…»

 

Au début du XXsiècle, l’ivrognerie était le plus préoccupant des fléaux sociaux. Ses contempteurs n’y allaient pas de main morte: sur les murs des cités vaudoises s’affichaient des faciès reconnaissables que la «dépravation» due au vin ou à l’absinthe abîmait désastreusement. S’y côtoyaient celui d’un Monsieur bien vêtu, bien peigné et un autre lui-même dépenaillé, dont les mèches rebiquaient à la sauvage. L’alcoolisme ne ravageait pas que le foie, il rendait hirsute! Il conférait aux joues des roseurs de betterave broyarde. Au cou des barbillons de volaille joratoise. A l’école, la prévention était plus subile: on distribuait aux élèves des vignettes représentant «un ouvrier ivre se blessant à une machine», ou «un alpiniste obligé de s’arrêter au milieu de sa course, parce que le vin lui a affaibli le cœur». L’accès aux sommets était l’apanage des abstinents. Ils pouvaient varapper les yeux fermés, même de nuit. Là-haut l’aurore a meilleur goût. Une saveur sans alcool, tombée du ciel.