21/12/2014

Nostalgie à la carte

 

Quelques sexagénaires, qui ont l’âge vénérable du soussigné, rejettent avec dégoût la notion de nostalgie. Elle «fait vioque», donnerait l’impression qu’ils radotent avant l’heure, alors qu’ils s’évertuent à suivre le rythme endiablé de changements technologiques mondialisés. A s’inféoder à une tyrannie de l’immédiateté qui, impérativement, doit rajeunir tout le monde. Moi, sans être forcément un nostalgique, je trouve à ce mot un charme désuet. Des fragrances de pétales de pivoine qui ont jauni une page de missel; celle de sachets de lavande embaumant la literie d’une armoire ancestrale. Alors, comme disent joyeusement nos humoristes chaux-de-fonniers Plonk & Replonk (dans le Temps du 20 décembre), «en arrière, vers d’anciennes aventures!» Ou vers des heures scolaires délectablement fanées de ma mémoire quand, à Montchoisi, dans la classe de Mlle Simone Panchaud, il fallait «écouter l’instruction». Mais en ouvrant aussi bien grand ses mirettes: et c’était un régal pour elles de découvrir, en dessous du tableau noir, la singulière silhouette de la Corse, de Santorin, ou des plus lointaines Célèbes indonésiennes.

 

Ces îles se découpaient sur un atlas mural en reliefs abricot, rainurés et jaspés. Le fond turquoise y reliait les mers aux océans. Leurs appellations en typographie désuète ondulaient autour de leurs rivages et plages pour enflammer davantage notre imagination, et nos rêves juvéniles d’outre-monde. Cet atlas de mon école primaire lausannoise devait provenir de France. D’une France lointaine, encore impériale, où, sous Napoléon III, le géographe Paul Vidal-Lablache avait configuré les continents sur des planches pédagogiques destinées à tous les écoliers et lycéens de l’Hexagone. Elles y firent florès jusqu’en 1969, et jusqu’en Romandie… Ne disposant pas d’un ordi high-tech d’infographiste d’aujourd’hui - par lequel on peut recréer à volonté les planisphères par trois ou quatre clics de souris, il s’arma de patience, de lenteurs fertiles, et de précision artistique pour faire aimer la géographie aux enfants, tout simplement en la peignant. Ses planches viennent d’être rassemblées et publiées à Paris.

 

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La carte de notre enfance, Ed. Armand Colin, 158 p.

 

14/12/2014

Quand les drones feront du miel

L’homme n’aspire qu’à s’extraire de lui-même, à prendre le large. Cette évidence remonte à la nuit des temps et concerne aussi le Vaudois ordinaire. Tel Franky Gorgeaz, menuisier de son état à Morflens-sur-Grandson, un amateur forcené de drones. Vous savez, ces hélicos de poche bizarroïdes qu’on lance dans les airs pour les manœuvrer à sa guise et à distance, par la magie électronique et via des capteurs de lumière incrustés dans ce qui leur sert de cerveau.

 

L’invention a été révolutionnaire: on en fait un usage immodéré dans les armées modernes, en greffant ces drones d’explosifs. Les stratèges militaires s’en servent pour semer un maximum de dégâts en des régions très éloignées de leurs ordis. Et le moins possible de «dommages collatéraux sur des populations civiles» - accessoirement sur leurs propres personnes.

 

Mais pour le Franky de Morflens, qui a la vue du sang en horreur, cette technologie inimaginable jadis, désormais à la portée de tout quidam, n’est pas une arme guerrière. Il lui revient en mémoire des dimanches où son oncle Samy l’initiait aux euphories de l’aéromodélisme dans une clairière du bois de la Râpe, proche de leur ferme familiale.

Ils y faisaient virevolter dans le ciel jurassien, à l’aide d’une télécommande plus petite qu’une plaque de chocolat, un avion miniature de chez Franz-Carl Weber. Leur vertige était icarien: celui de s’envoler en compagnie de monstres affreux et délicieux de SF, du genre Star Trek, où l’on se téléporte à loisir, avec la liberté aérienne d’un moucheron.

 

Ou mieux: d’une abeille, un insecte sacré qu’aurait vénéré Einstein en personne. Le père de la relativité en avait préconisé une disparition programmée. Sa prophétie se vérifie, hélas, même chez des apiculteurs vaudois. Le rucher de Firmin Perruchon, qui avoisine le potager de la famille Gorgeaz a été dévasté: par des pesticides? par des frelons asiatiques? Encore une fois, une solution nous viendra des Amériques: à Harvard, des universitaires viennent de créer un drone en forme d’abeille, qui serait capable de polliniser fleurs, céréales et agrumes. Ce fantastique ovni métallique produira-t-il aussi du miel?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

06/12/2014

DES PAPILLOTES POUR SACRER MME LA DINDE .

Aline, votre petite-fille, croyait que les dindes naissaient et grandissaient dans une barquette en cellulose des supermarchés. En même temps que le gigot d’agneau, les lasagnes précuites – avec cheval ou sans. Qu’elles étaient fabriquées en série, juste pour Noël et Nouvel-An, par les mêmes gens qui font des boules pour le sapin, rembourrent de peluche synthétique l’ourson destiné à Lionel son petit frère. Puis un matin de froidure qui couvrait de brume lilas la crinière sombre des Aiguilles de Baumes, en amont ouest de Champvent, elle tomba avec épouvante sur une dinde bien vivante. Toute en plumes, sur pattes griffues et squameuses, qui glougloutait en son enclos fermier, à grillage électrisé (pour éconduire Messire Renard), et surtout obèse. Telle une Mère-Grand sortie de son vieux fauteuil à pose-pieds pour inspecter l’état de son potager. Elle y claudique pareillement de traviole, non pas en raison d’une scoliose, mais pour avoir été exagérément nourrie.

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Telle est la nature réelle et originelle de cette imposante pièce de boucherie que Tantine Gladys farcit, avant chaque 25 décembre, ou pour la Saint-Sylvestre, de châtaignes et de choux de Bruxelles avant de l’enfourner dans une cuisine qui s’échauffera de plus en plus. En répandant partout à la ronde des fragrances de non seulement de volaille, mais d’estragon, d’échalotes confites dans du miel, d’un anis étoilé qui roulera et scintillera dans les bouches comme l’astre des Rois mages.

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La nutrition de cette volaille d’origine amérindienne, – au cou infiniment long et maigre sous lequel tremblotent des replis de peau écarlate comme on en imaginerait à des sauriens de l’ère jurassique – est devenue hélas une affaire plus commerciale et agroalimentaire que mythologique.

Si dans la plupart des fermes du Jorat, on la nourrit de granulés à base de blé ou de maïs. Puis, de protéines, puis de vitamines grossissantes, on la choit comme une princesse, destinée à la royauté qu’on sait. Quand elle naquit, elle n’était qu’un oisillon ne pesant rien: 3 grammes. En trois mois, son poids s’est trois fois miraculeusement fois centuplé. Oui, elle sera reine, impératrice, mais sans couronne.

Mais Tantine Gladys la gantera de royales papillotes à manchon en papier.