07/02/2015

Quelques nuances de la couleur verte

 

Le vert serait-il devenu une exclusivité de la religion musulmane, son apanage? Des actualités tragiques, nées de confusions qui font brandir des oriflammes mensongères, le feraient penser. Certes, ce fut la couleur favorite de Mahomet son fondateur (Mohammed en langues islamiques), qui la trouvait «ravissante pour les yeux comme une verdure». Au point qu'il en fit celle des turbans sacrés et de ses étendards médiévaux. Quatre siècles plus tard, elle ondoie sur le drapeau national de nombreux pays du monde qui se sont ralliés au panache du grand prophète. S’y ajoutent par-ci par-là, du blanc, du rouge, un croissant de lune, une ou plusieurs étoiles.

 

Mais les armoiries du canton de Vaud ont, elles aussi, leur part de vert: du sinople héraldique, coupé d'argent. Et même d'or pour enluminer une timide et peu belliqueuse devise: «Liberté et patrie». Cette petite contrée lémanique s'est autorisée à verdir ses emblèmes pour des raisons qui relèvent de la puissante nature qui lui sert d'écrin: turquoises sont les filaments sinueux qui s'échappent du delta de la Dranse quand les vents du Léman se rassérènent. Vert-de-gris sont les troncs noueux des platanes du quai d'Ouchy. Celui, gigantesque, qui prospère sur l’île de Peilz, au large de Villeneuve, vire à la céruse blanche des excréments de mouettes et de cormoran. (Plus de 250 oiseaux y nichent ou s'y reposent.)

 

Emeraude devient le scintillement des iris de «Lucifer», le chat noir aux ondulations couleuvrines des voisins, à l'instant où il repère au jardin un papillon vert pomme qui butine. C'est dire si le vert est un pigment répandu dans la nature. Les grands peintres l'ont d'abord détesté, car il était difficile à fixer quand il provenait d'une matière végétale et ne résistait pas à la lumière. Le vert minéral était trop cher. Quant à l'oxyde de cuivre, aux effets clinquants, il lustrait somptueusement les velours de leurs modèles princiers, mais brûlait leurs propres yeux et leurs doigts fragiles: ce vert-là contient du cyanure…
Depuis, l'art pictural est devenu plus précautionneux. Cousine Paulette se met des gants en nitrile chirurgicaux quand elle recrée au pinceau la colonnade des Mémises depuis son petit balcon pulliéran.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

31/01/2015

Non, le mot n'est pas de Voltaire…

 

Son esprit vif, aigrelet, mais désinfectant, souffle depuis trois siècles dans nos cités et nos champs. Des traces du passage météorique à mille panaches de ce Monsieur François-Marie Arouet ont marqué toute la mémoire romande. Jacques Chessex la revivifia dans le plus aérien de ses romans, paru en 1995. Dans le quartier sous-gare de Lausanne, une rue porte son nom: l'auteur de Candide y avait séjourné dans la «campagne dite de Montriond». Plus en amont, au parc de Mon Repos, un édicule ornemental s'est mué en bistrot estival rebaptisé Folie Voltaire. Evocation d'un théâtre de verdure proche, où furent créées des tragédies oubliées du philosophe des Lumières. Il convoita aussi en 1754, le château d'Allaman sur la Côte, mais y renonça avoir reçu du bailli cette missive comminatoire: «On dit que vous avez écrit contre la religion. Dieu vous pardonnera dans sa grande clémence. Gardez-vous d'écrire contre Leurs Excellences de Berne, elles ne vous le pardonneront jamais.» En dépit de cet échec transactionnel, Voltaire conservera des relations d'amitié avec le Pays romand, qu'il jugeait «plus moderne» que sa France natale.

 

Pourquoi l'évoquer si instamment en cette chronique? A cause d'une riposte qui, depuis longtemps, fait le tour du monde, mais n'a jamais été autant galvaudée que depuis le massacre, le 7 janvier, à Paris, de satiristes qui défendaient la liberté d'expression. Elle sonne comme une devise: «Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire.» On a tort de l'attribuer à Voltaire, même si toute la sagesse de son Traité sur la tolérance (1763) s'y retrouve. Elle n'y figure pas en ces termes-là, et pas davantage dans une lettre qu'il aurait adressée avant sa mort à un prêtre dont il désapprouvait les théories, sans le dissuader de les exprimer.

 

Elle a été inventée en 1906 par Mrs Eveline Béatrice Hall, une historiographe anglaise qui ne voulait que résumer – non sans pertinence - une conviction que son mentor n'aurait pas désavouée: «I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it', was his attitude now». Mais peut-être que Voltaire l’aurait formulée différemment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26/01/2015

Elégance masculine et parkas en folie

 

 

Vous êtes un salarié modeste vivant dans le quartier lausannois de la Pontaise. Pour vous parer contre la bise, vous suivez au mieux la mode vestimentaire des SDF de l’église Saint-Laurent. En matelassant l’intérieur de votre loden élimé de pages d’un magazine illustré trouvé sur un banc, mais que vous n’avez pas lues avant de les chiffonner. Qu’importe: les fibres végétales du papier, même glacé, protégeraient mieux du froid votre poitrail de piéton que celles, prétendument «triboélectriques», qui emmaillotent les «junkies à i-phones» dévalant en trottinette le pavé déclive de votre rue tandis que vous le remontez à pied.

Ce sont généralement des mandataires commerciaux, au col bleu lavande, uniformément noués d’une cravate bleu pétrole, mais qui s’emmitouflent dans une vaste redingote - parfois surmontée d’une capuche à crinière léonine – et qu’on appelle la parka. D’origine esquimaude, elle aurait été imposée par l’armée américaine à ses soldats expédiés dans les frimas de la guerre de Corée. Et la voilà qui «fait tendance» un peu partout.

 

Y compris dans les défilés du prêt-à-porter masculin de Milan, Florence ou Paris pour l’automne-hiver 2015. Les pages en couleurs du périodique, que vous avez froissées pour provisoirement molletonner votre vieux paletot, en étaient émaillées de reportages photographiques. On y voit s’avancer des mannequins, minces et gracieux comme des sloughis de princesse russe, plus ou moins moustachus ou barbus, attifés tantôt en as de pique, tantôt en arlequins qu’un prisme, ou un kaléidoscope aurait disloqués. Ils exhibent aux feux de la rampe des pantalons à motifs losangés cousus de «fragments de tissu malmené par le temps.» La désignation de leurs vêtements de parade relève d’un vocabulaire délicieusement désuet ou alors trop moderne: ce ne sont que «popeline plus camel que caramel», «blousons en boule chrysalidée», ou «plis soyeusement thermoformés»…

Ces Messieurs seraient beaux comme des dieux. Mais qui, en déambulant dans les rues lausannoises, oserait s’accoutrer à leur façon sans subir des lazzis, ou, pour le moins, surprendre le badaud qui méconnaît les codes de la mode, alors qu’il ne peut lui-même renouveler sa garde-robe qu’aux soldes des supermarchés?