26/01/2015

Elégance masculine et parkas en folie

 

 

Vous êtes un salarié modeste vivant dans le quartier lausannois de la Pontaise. Pour vous parer contre la bise, vous suivez au mieux la mode vestimentaire des SDF de l’église Saint-Laurent. En matelassant l’intérieur de votre loden élimé de pages d’un magazine illustré trouvé sur un banc, mais que vous n’avez pas lues avant de les chiffonner. Qu’importe: les fibres végétales du papier, même glacé, protégeraient mieux du froid votre poitrail de piéton que celles, prétendument «triboélectriques», qui emmaillotent les «junkies à i-phones» dévalant en trottinette le pavé déclive de votre rue tandis que vous le remontez à pied.

Ce sont généralement des mandataires commerciaux, au col bleu lavande, uniformément noués d’une cravate bleu pétrole, mais qui s’emmitouflent dans une vaste redingote - parfois surmontée d’une capuche à crinière léonine – et qu’on appelle la parka. D’origine esquimaude, elle aurait été imposée par l’armée américaine à ses soldats expédiés dans les frimas de la guerre de Corée. Et la voilà qui «fait tendance» un peu partout.

 

Y compris dans les défilés du prêt-à-porter masculin de Milan, Florence ou Paris pour l’automne-hiver 2015. Les pages en couleurs du périodique, que vous avez froissées pour provisoirement molletonner votre vieux paletot, en étaient émaillées de reportages photographiques. On y voit s’avancer des mannequins, minces et gracieux comme des sloughis de princesse russe, plus ou moins moustachus ou barbus, attifés tantôt en as de pique, tantôt en arlequins qu’un prisme, ou un kaléidoscope aurait disloqués. Ils exhibent aux feux de la rampe des pantalons à motifs losangés cousus de «fragments de tissu malmené par le temps.» La désignation de leurs vêtements de parade relève d’un vocabulaire délicieusement désuet ou alors trop moderne: ce ne sont que «popeline plus camel que caramel», «blousons en boule chrysalidée», ou «plis soyeusement thermoformés»…

Ces Messieurs seraient beaux comme des dieux. Mais qui, en déambulant dans les rues lausannoises, oserait s’accoutrer à leur façon sans subir des lazzis, ou, pour le moins, surprendre le badaud qui méconnaît les codes de la mode, alors qu’il ne peut lui-même renouveler sa garde-robe qu’aux soldes des supermarchés?

 

 

 

 

 

 

 

18/01/2015

Les Vaudois s'aiment peu, ou juste pour rire

Il s'agirait d'un humanoïde en voie d’extinction, mais «disparaissant aussi souvent qu'il réapparaît». Cette définition du Vaudois, par un chroniqueur caché qui doit être un des leurs, le rend aussi fluctuant qu'une figure mythologique, un ectoplasme de SF. Aussi improbable que le Loch Ness des Ecossais ou le Yéti du Népal. A quelques jours du 24 janvier, le samedi qui vient et qui correspond au 217anniversaire de l'affranchissement de sa contrée du joug des Bernois en 1798, nous tenterons ici de mieux l'identifier. D’abord en égrenant des lieux communs caricaturaux, qu'il s’inflige lui-même: son goût pour l'autodérision, une propension rare dans le monde et que Jean Villard-Gilles a si bien ravivée. Elle serait atavique, assurait il y a cinq ans notre confrère Justin Favrod (qui vient de lancer le mensuel Passé simple) dans un numéro de la Revue historique vaudoiseconsacrée au Bicentenaire du canton: «Cet humour joue sur le non-dit et la litote. On ne dit pas: j'aimerais boire un verre, mais je ne suis pas contre.» Et le soussigné de renchérir: à un cancanier qui lui révèle une affaire captivante, le Vaudois ne dit pas: «Continue! mais arrête, arrête voir!» Ce qui revient au même…
Lui-même n’est pas cancanier pour un sou, ni disert, ou «grande gueule» comme son voisin de Genève. C’est un taiseux, moins par humilité zénique ou sagesse introspective que par prudence diplomatique. Selon d’autres historiens il l’aurait héritée de ses aïeux, du temps de leur sujétion à Leurs Excellences de Berne: en échange de leur docilité, le suzerain alémanique leur accordait des privilèges fiscaux et le droit de parler français. Sachez enfin que le Vaudois, malgré ses dénégations euphémiques, aime beaucoup le vin qu'il cultive depuis que d’autres occupants, les Romains, lui ont enseigné les arts de la vigne. Or, le 24 janvier, il n’en boira pas à particulièrement pour commémorer l’Indépendance de 1798 (ou alors modérément, et en comités restreints de parti). Et un mes confrères de s’étonner à juste titre: les Genevois ont bien leur Escalade à fin décembre, le 1er mars des Neuchâtelois est jour férié. Pourquoi les Vaudois ne se fêtent-ils pas eux-mêmes?

10/01/2015

Sourire d’anges et muscles peauciers

 
Dans une récente chronique consacrée aux chats errants, nous avons désastreusement omis de rendre hommage à celui du Cheshire, le «Mackerel Tabby» que Lewis Carroll fait sourire bizarrement dans Alice au pays des merveilles. Un matou philosophe, rhétoricien, qui disparaît «telle une flamme de bougie» quand ça lui chante. Son rictus félin en diable divise énigmatiquement son faciès en deux, à l’instar de celui de votre maître de classe de Marmagny-sur-Orbe, qui respirait une joie méchante en vous flinguant d’un zéro de maths. S’agit-il d’un sourire, d’un demi-sourire, ou d’un qui serait «en coin»?
Des anatomistes chevronnés des universités de Boston, aux Etats-Unis, et de Mannheim, dans le Bade-Wurtemberg, viennent de se pencher très sérieusement - donc sans rire - sur les effets physiques de l’humour sur la motricité bucco-faciale humaine. Ils seraient actionnés par 17 des muscles peauciers (relatifs à la peau) sur la trentaine qui entrent en jeu pour y créer une expression heureuse – sinon simplement amusée, moqueuse, contrite, cynique, ou franchement hilare. Les plus connus sont les grand et le petit zygomatiques: ils relèvent notre lèvre supérieure pour nous montrer sous un jour joyeux – ou agressifs – en dévoilant nos molaires cariées et nos incisives de prédateur. Mais il y a un muscle plus petit, plat et mince, qui porte le nom sournois de risorius, et «attire en arrière et en dehors la commissure des lèvres sans faire apparaître les dents». Ce serait cette infime bride musculaire qui fait sourire la Joconde! Voire l’ange sculpté le plus célèbre de la cathédrale de Reims à son portail nord, et dont la bouche de pierre se fend depuis le XIIIsiècle d’un petit air de tendresse.
Les poètes, eux, ne sourient jamais. En tout cas pas devant les photographes. Victor Hugo – qui écrivit pourtant en 1869 L’homme qui rit – se faisait noblement inexpressif, voire méchant face à l’objectif de Nadar. Quant à nos grands Vaudois, Ramuz et Chessex, ils étaient imprégnés, malgré eux, d’un protestantisme viscéral et noble, qui les condamnait à se présenter au monde et aux médias comme des icônes affligées. Ils cachaient certainement des joies secrètes, lointaines dans leurs cœurs, et enfantines.