29/11/2014

Clartés contrastées de décembre

De plantureuses astrologues télégéniques qui se fardent à la diable, nous disent que décembre fait entrer le soleil dans la constellation du Capricorne. Un cataclysme paisible, si l’on permet cet oxymore: les dernières feuilles des marronniers lausannois tomberont sans fracas sur les trottoirs de l’avenue de Rumine. Et si le soleil devient enfin hivernal - plus blanc que blond - ce sera pour aveugler le randonneur endurci des dimanches. L’obliger à river ses yeux sur le bout fangeux de ses chaussures. Pour avoir désastreusement pataugé dans les sentiers détrempés du bois de la Dame, au départ de Thierrens, elles ont piètre allure dès qu’elles foulent le gravillon immaculé du cimetière de Neyruz-sur-Moudon. Un enclos modeste, mais où l’alignement géométrique des stèles funéraires fait rayonner une austérité délicieusement protestante. Le poète de Carrouge Gustave Roud aimait s’y asseoir sur un banc noir pour ne scruter que le ciel. Le ciel joratois, dont son œil juste déblayait les brumes en y repérant un bleu pur ancien. Le bleu marial de Nicolas Poussin, son peintre favori.

D’autres promeneurs sont moins délicats, se mouchent bruyamment jusqu’à faire s’envoler de la futaie les oiseaux de décembre. Par dépit le choucas lui renvoie des cris plus rauques encore.

Telles sont les joies grippales du dernier mois de l’an. En ville, elles sont moins élégiaques: les façades de magasins huppés tentent une énième fois de réinventer la magie de Noël, et rajeunir le calendrier de l’Avent que ma grand-maman trouvait déjà désuet dans les années soixante: «Ces petites fenêtres en carton sont ridicules, elles n’annoncent aucunement la naissance de Notre Seigneur.» Elle évoquait des lucarnes s’ouvrant sur des oursons en peluche, des angelots piètrement imités de Raphaël. Un demi-siècle plus tard, ces calendriers clignotent en panneaux géants sur les murs des cités. Ceux qu’on épingle à la cuisine sont plus miroitants encore et plus «trash»: ils ne révèlent que des tablettes électroniques, des muffins américains immangeables. Ou des figures légendaires non plus issues de l’Evangile mais de quelque guerre des étoiles. Le bon mage Melchior s’y est fait remplacer par un moins souriant Dark Vador.

 

 

 

 

16/11/2014

Des psaumes pour égrener nos jours

D’un conférencier au discours soporifique, on dit qu’il ânonne ou, moins vulgairement qu’il psalmodie, à cause du timbre monocorde de sa voix. Or le vénérable instrument auquel ce verbe est étymologiquement associé fait vibrer plusieurs cordes, en boyaux ou en laiton et que l’on pince avec un plectre, sinon directement avec ses doigts. Il y en a 15 paires, fixées par des chevilles, sur la caisse de résonance du psaltérion. Une espèce de calebasse plate en forme de «groin de porc» - la comparaison remonte au Xsiècle. Petit-cousin européen du qanûn arabo-persan, il fut l’ancêtre des cithares, et son nom procède évidemment du chant des psaumes, qu’il accompagna dans les monastères catholiques pour y ponctuer, et enluminer vocalement, une liturgie dite des Heures.

Depuis que le Christ a convié ses disciples à prier sans discontinuer, tout moine fidèle à ses vœux se sent condamné à psalmodier de l’aube jusqu’aux feux or et noirs du crépuscule. Pensionnaire au collège pulliéran de Champittet, j’y ai eu l’honneur d’admirer à la sauvette un père retraité qui, dans les années septante, observait à la lettre (et au chiffre!) une règle bénédictine instituée il y a 1500 ans. A l’aurore, heure liturgique dite des Matines, il raclait le graillon de sa voix ensommeillée pour entonner le 1er des psaumes, celui comparant le Seigneur à un arbre fruitier. A 6 heures, celle des Laudes, il en chantait d’autres sans plus tousser. A 9, celle de la Tierce, sa voix devenait de miel pour annoncer la grand-messe, suivie par son repas de midi… Après, il y avait la Sexte, la None et enfin des Vêpres chantées avant 18 heures. Notre chanoine n’allait point au lit sans avoir murmuré d’ultimes complies, tout en souriant aux ados qui se gaussaient de sa bigoterie. Pour mieux comprendre ces abnégations monacales, je vous incite à découvrir un très bel essai sur l’histoire des Psaumes, qu’ils fussent chrétiens en grec ou en latin, ou en hébreu. L’auteur est le lumineux Georges Athanasiadès, un musicologue qui connaît précisément les notes qui montent directement vers son Dieu, mais tient à rester un modeste chanoine de l’abbaye Saint-Maurice. Un lieu riche de 1500 ans de ferveur.

 

Psaumes, Ed. Saint-Augustin, 144 pages.

 

 

01/11/2014

Une radio visuelle, une télé acoustique

Il y eut une ère antédiluvienne où des sauriens infestaient l’arc lémanique, alors cerclé de moraines glaciaires qui frigorifiaient les pieds des gens. Vos aïeux réchauffaient les leurs devant un poêle en fonte en écoutant Radio Sottens et le «Disque préféré de l’auditeur» de Mlle Golay. Le museau proéminent d’un brontosaure se frottait à leurs fenêtres - après avoir ingurgité deux plants de pétunias, trois bacs de géraniums et d’autres vivaces de balcon. Cela ne distrayait pas leur concentration, car dans les années trente Angèle Golay était une «speakerine» très appréciée, une vedette romande radiogénique. Elle se laissait appeler familièrement Hortense. De même, son son collègue Marcel Suès (1899-1989), qui fut un roi des premiers reportages sportifs – et un commentateur politique au bagout vif et onctueux - s’était affublé du sobriquet drolatique de Squibbs. D’un mot anglais signifiant magicien.

 
En ce temps-là, la radio, c’était un florilège de timbres féminins ou virils reconnaissables entre vingt et cent. Des récits et commentaires tissés par des voix qui nous devenaient familières, sans que nous éprouvions forcément l’envie de leur mettre des visages. Ou alors, on les imaginait.
Il y avait une espèce féerie, qui vient de s’étioler en ce début du XXIsiècle où la prédominance du génie internautique révolutionne images et sons chaque matin (au profit d’une technologie mobile de smartphones ou d’autres robots de poche), quitte à tout enchevêtrer. L’avènement en France, donc demain en Suisse, d’émissions «radiofilmées» nous dévoile déjà sur une chaîne publique des chemises mal repassées, sans cravate. Des fronts de journalistes et animateurs suants sous les néons du studio, et pas poudrés par quelque maquilleuse. Les voici pris en flagrant délit d’attitude naturelle. Quelle horreur! Mais un de leurs PDG épris de modernité affirme qu’«aujourd’hui on doit pouvoir regarder la radio». Tôt ou tard, ses subalternes devront se farder et s’attifer comme des gens de télé. Un média respectable, mais que mon voisin Jeannot T. ne regarde plus depuis 30 ans. Il ne l’allume que dans des hôtels à l’étranger. Et encore, c’est pour créer dans sa chambre un fond sonore qui bercera son sommeil.