03/01/2015

Chats humanoïdes et surchats

On l'a toujours vénéré en essayant de l'humaniser. Depuis l'antiquité égyptienne sous les traits figés en résine du dieu Bastet, protecteur des paysans du Nil, jusqu'aux dessins de Disney, Tex Avery ou au poussah bleu à aphorismes et à oreilles en pointe de Geluck. Dans le Roman de Renart, le chat s'appelait Tibert, Rabelais le prénomma Raminagrobis, La Fontaine en ses fables Grippeminaud (un dévot faisant «sa chattemite», «un saint homme de chat»). En son domaine campagnard de Combremont-le-Petit, tonton Edouard a surnommé le sien Botsard, à cause d'une tache d'apparence chocolatière qui barbouille son museau de matou maous et roux. Et ce félin-là n'est pas de papier, mais de poils et de griffes et d'observance matoise: après avoir longtemps scruté du haut d'un tertre la campagne broyarde environnante, il repère les campagnols et musaraignes susceptibles de faire des dégâts dans la ferme de son maître. En moins de cinq, il vous en abat une douzaine en mode serial-killer. Il en sera récompensé, non point par des câlins ou des croquettes fourrées de déchets industriels, comme s'en contentent ses cousins des villes confinés dans des appartements, mais par une belle pièce de viande rouge, digne de sa majesté léonine.

 

Telle est le prestige guerrier du chat au pays des terres arables, ou des jardinets ruraux. Il lui arrive de conserver cette hardiesse en des zones urbaines, pour autant qu'on le laisse vadrouiller à son gré sur les toits, ou dans les cimetières. Si, chez nous, il s'aventure moins souvent à Montoie ou au Bois-de-Vaux, c'est pour éviter dame Renarde qui y convoie désormais ses renardeaux. C'est dans celui de Montmartre, à Paris, qu'il continuerait de faire sa loi, entre monuments cinéraires, caveaux familiaux et cryptes caverneuses qui lui servent d'abri. Sa nourriture y est variée: mulots, surmulots, queues de lézards… Pour la bonne bouche, il s'offre de loin en loin un moineau, une mésange. Bref, il s'alimente lui-même. Il est autonome. Et il veille sur des milliers de morts humains qui voulaient le désanimaliser, comme un sous-homme.

 

Il leur survit, mieux qu'en surhomme. En surchat.

 

27/12/2014

Le selfie au secours de la chirurgie faciale

 

Depuis qu'on a pris goût de se photographier soi-même avec son ordi de poche, l'antique démon du narcissisme nous reprend partout dans le monde. Ces clichés à la sauvage ont l'inconvénient de nous présenter au naturel: nez non poudré, sourires spontanés dévoilant des dents creuses, calvitie naissante mal camouflée. Et parfois une mâchoire qu'on ne savait pas si chevaline. Selon le site d'information étasunien Quartz , les praticiens de cette nation spécialisés en chirurgie maxillo-faciale seraient assiégés par des «patients mécontents de l'image qu'ils présentent sur les réseaux sociaux».

Dans la mythologie poétique d'Ovide, le beau chasseur Narcisse se contentait, lui, de s'admirer tel quel dans le reflet d'une mare. Aujourd'hui, ses émules – surtout les moches – veulent y apporter des corrections, pour le plus grand enchantement financier des «Léonards de Vinci de la chirurgie esthétique moderne». Loin de s'en glorifier, ces lointains disciples d'Hippocrate ont le toupet de geindre encore: ces gens «arrivent avec des selfies qu'ils montrent au médecin pour montrer ce qu'ils veulent améliorer».

A une aune différente, la France elle-même ne supporterait plus de se regarder dans une glace – cela via des selfies sondagiers virant à une obsession compulsive. Dans un entretien accordé avant Noël à notre confrère parisien Libération, la très parisienne psychanalyste Cynthia Fleury traduit ce désamour des Français pour eux-mêmes comme un «narcissisme déçu, une passion pour soi qui ne s'assume pas». Comment dès lors guérir nos chers voisins d'outre-Jura que nous aimons tant (hypocritement parfois) de ce mal bénin? En leur suggérant de cacher leurs laideurs par du fard, au pire par une burka. Ou par l'idée simple et originale de la cuisinière d'une patricienne de la Riviera vaudoise, une précieuse de chez nous, et du temps où l'on donnait des ordres aux domestiques. Chargée de rapporter du marché de Vevey «une belle volaille» pour quelque réveillon, la pauvre Sabine n'y trouva qu'une pintade maigre et pouette, mais aussi des mots pour se défendre. «Madame, vos convives n'y verront rien. Je la rendrai appétissante en l'ornant de beaux légumes. Exactement comme vous le faites chaque matin sur votre visage en vous maquillant.»

 

 

 

 

21/12/2014

Nostalgie à la carte

 

Quelques sexagénaires, qui ont l’âge vénérable du soussigné, rejettent avec dégoût la notion de nostalgie. Elle «fait vioque», donnerait l’impression qu’ils radotent avant l’heure, alors qu’ils s’évertuent à suivre le rythme endiablé de changements technologiques mondialisés. A s’inféoder à une tyrannie de l’immédiateté qui, impérativement, doit rajeunir tout le monde. Moi, sans être forcément un nostalgique, je trouve à ce mot un charme désuet. Des fragrances de pétales de pivoine qui ont jauni une page de missel; celle de sachets de lavande embaumant la literie d’une armoire ancestrale. Alors, comme disent joyeusement nos humoristes chaux-de-fonniers Plonk & Replonk (dans le Temps du 20 décembre), «en arrière, vers d’anciennes aventures!» Ou vers des heures scolaires délectablement fanées de ma mémoire quand, à Montchoisi, dans la classe de Mlle Simone Panchaud, il fallait «écouter l’instruction». Mais en ouvrant aussi bien grand ses mirettes: et c’était un régal pour elles de découvrir, en dessous du tableau noir, la singulière silhouette de la Corse, de Santorin, ou des plus lointaines Célèbes indonésiennes.

 

Ces îles se découpaient sur un atlas mural en reliefs abricot, rainurés et jaspés. Le fond turquoise y reliait les mers aux océans. Leurs appellations en typographie désuète ondulaient autour de leurs rivages et plages pour enflammer davantage notre imagination, et nos rêves juvéniles d’outre-monde. Cet atlas de mon école primaire lausannoise devait provenir de France. D’une France lointaine, encore impériale, où, sous Napoléon III, le géographe Paul Vidal-Lablache avait configuré les continents sur des planches pédagogiques destinées à tous les écoliers et lycéens de l’Hexagone. Elles y firent florès jusqu’en 1969, et jusqu’en Romandie… Ne disposant pas d’un ordi high-tech d’infographiste d’aujourd’hui - par lequel on peut recréer à volonté les planisphères par trois ou quatre clics de souris, il s’arma de patience, de lenteurs fertiles, et de précision artistique pour faire aimer la géographie aux enfants, tout simplement en la peignant. Ses planches viennent d’être rassemblées et publiées à Paris.

 

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La carte de notre enfance, Ed. Armand Colin, 158 p.