14/12/2014

Quand les drones feront du miel

L’homme n’aspire qu’à s’extraire de lui-même, à prendre le large. Cette évidence remonte à la nuit des temps et concerne aussi le Vaudois ordinaire. Tel Franky Gorgeaz, menuisier de son état à Morflens-sur-Grandson, un amateur forcené de drones. Vous savez, ces hélicos de poche bizarroïdes qu’on lance dans les airs pour les manœuvrer à sa guise et à distance, par la magie électronique et via des capteurs de lumière incrustés dans ce qui leur sert de cerveau.

 

L’invention a été révolutionnaire: on en fait un usage immodéré dans les armées modernes, en greffant ces drones d’explosifs. Les stratèges militaires s’en servent pour semer un maximum de dégâts en des régions très éloignées de leurs ordis. Et le moins possible de «dommages collatéraux sur des populations civiles» - accessoirement sur leurs propres personnes.

 

Mais pour le Franky de Morflens, qui a la vue du sang en horreur, cette technologie inimaginable jadis, désormais à la portée de tout quidam, n’est pas une arme guerrière. Il lui revient en mémoire des dimanches où son oncle Samy l’initiait aux euphories de l’aéromodélisme dans une clairière du bois de la Râpe, proche de leur ferme familiale.

Ils y faisaient virevolter dans le ciel jurassien, à l’aide d’une télécommande plus petite qu’une plaque de chocolat, un avion miniature de chez Franz-Carl Weber. Leur vertige était icarien: celui de s’envoler en compagnie de monstres affreux et délicieux de SF, du genre Star Trek, où l’on se téléporte à loisir, avec la liberté aérienne d’un moucheron.

 

Ou mieux: d’une abeille, un insecte sacré qu’aurait vénéré Einstein en personne. Le père de la relativité en avait préconisé une disparition programmée. Sa prophétie se vérifie, hélas, même chez des apiculteurs vaudois. Le rucher de Firmin Perruchon, qui avoisine le potager de la famille Gorgeaz a été dévasté: par des pesticides? par des frelons asiatiques? Encore une fois, une solution nous viendra des Amériques: à Harvard, des universitaires viennent de créer un drone en forme d’abeille, qui serait capable de polliniser fleurs, céréales et agrumes. Ce fantastique ovni métallique produira-t-il aussi du miel?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

06/12/2014

DES PAPILLOTES POUR SACRER MME LA DINDE .

Aline, votre petite-fille, croyait que les dindes naissaient et grandissaient dans une barquette en cellulose des supermarchés. En même temps que le gigot d’agneau, les lasagnes précuites – avec cheval ou sans. Qu’elles étaient fabriquées en série, juste pour Noël et Nouvel-An, par les mêmes gens qui font des boules pour le sapin, rembourrent de peluche synthétique l’ourson destiné à Lionel son petit frère. Puis un matin de froidure qui couvrait de brume lilas la crinière sombre des Aiguilles de Baumes, en amont ouest de Champvent, elle tomba avec épouvante sur une dinde bien vivante. Toute en plumes, sur pattes griffues et squameuses, qui glougloutait en son enclos fermier, à grillage électrisé (pour éconduire Messire Renard), et surtout obèse. Telle une Mère-Grand sortie de son vieux fauteuil à pose-pieds pour inspecter l’état de son potager. Elle y claudique pareillement de traviole, non pas en raison d’une scoliose, mais pour avoir été exagérément nourrie.

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Telle est la nature réelle et originelle de cette imposante pièce de boucherie que Tantine Gladys farcit, avant chaque 25 décembre, ou pour la Saint-Sylvestre, de châtaignes et de choux de Bruxelles avant de l’enfourner dans une cuisine qui s’échauffera de plus en plus. En répandant partout à la ronde des fragrances de non seulement de volaille, mais d’estragon, d’échalotes confites dans du miel, d’un anis étoilé qui roulera et scintillera dans les bouches comme l’astre des Rois mages.

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La nutrition de cette volaille d’origine amérindienne, – au cou infiniment long et maigre sous lequel tremblotent des replis de peau écarlate comme on en imaginerait à des sauriens de l’ère jurassique – est devenue hélas une affaire plus commerciale et agroalimentaire que mythologique.

Si dans la plupart des fermes du Jorat, on la nourrit de granulés à base de blé ou de maïs. Puis, de protéines, puis de vitamines grossissantes, on la choit comme une princesse, destinée à la royauté qu’on sait. Quand elle naquit, elle n’était qu’un oisillon ne pesant rien: 3 grammes. En trois mois, son poids s’est trois fois miraculeusement fois centuplé. Oui, elle sera reine, impératrice, mais sans couronne.

Mais Tantine Gladys la gantera de royales papillotes à manchon en papier.

 

 

 

 

 

29/11/2014

Clartés contrastées de décembre

De plantureuses astrologues télégéniques qui se fardent à la diable, nous disent que décembre fait entrer le soleil dans la constellation du Capricorne. Un cataclysme paisible, si l’on permet cet oxymore: les dernières feuilles des marronniers lausannois tomberont sans fracas sur les trottoirs de l’avenue de Rumine. Et si le soleil devient enfin hivernal - plus blanc que blond - ce sera pour aveugler le randonneur endurci des dimanches. L’obliger à river ses yeux sur le bout fangeux de ses chaussures. Pour avoir désastreusement pataugé dans les sentiers détrempés du bois de la Dame, au départ de Thierrens, elles ont piètre allure dès qu’elles foulent le gravillon immaculé du cimetière de Neyruz-sur-Moudon. Un enclos modeste, mais où l’alignement géométrique des stèles funéraires fait rayonner une austérité délicieusement protestante. Le poète de Carrouge Gustave Roud aimait s’y asseoir sur un banc noir pour ne scruter que le ciel. Le ciel joratois, dont son œil juste déblayait les brumes en y repérant un bleu pur ancien. Le bleu marial de Nicolas Poussin, son peintre favori.

D’autres promeneurs sont moins délicats, se mouchent bruyamment jusqu’à faire s’envoler de la futaie les oiseaux de décembre. Par dépit le choucas lui renvoie des cris plus rauques encore.

Telles sont les joies grippales du dernier mois de l’an. En ville, elles sont moins élégiaques: les façades de magasins huppés tentent une énième fois de réinventer la magie de Noël, et rajeunir le calendrier de l’Avent que ma grand-maman trouvait déjà désuet dans les années soixante: «Ces petites fenêtres en carton sont ridicules, elles n’annoncent aucunement la naissance de Notre Seigneur.» Elle évoquait des lucarnes s’ouvrant sur des oursons en peluche, des angelots piètrement imités de Raphaël. Un demi-siècle plus tard, ces calendriers clignotent en panneaux géants sur les murs des cités. Ceux qu’on épingle à la cuisine sont plus miroitants encore et plus «trash»: ils ne révèlent que des tablettes électroniques, des muffins américains immangeables. Ou des figures légendaires non plus issues de l’Evangile mais de quelque guerre des étoiles. Le bon mage Melchior s’y est fait remplacer par un moins souriant Dark Vador.