06/10/2014

Toutes et tous des bêtes à Bon Dieu

Il n’y a pas que la coccinelle qui peut se vanter de monter jusqu’aux cieux. La chevrette du Pic Chaussy les rejoint par la tangente vertigineuse du raidillon des Pierriers. La vache de nos alpages les atteindra à son rythme, lent, plus serein: à l’instar de toute créature, elle s’enivre de la fraîcheur des cimes. On n’oublie pas l’envol sinusoïdal du toucan au bec d’or, ni les efforts de l’alpiniste qui conquiert l’Himalaya après avoir vaincu le Cervin. On admire itou le grutier qui rafistole la toiture de la tour lausannoise de Bel-Air.

- T’es jamais tombé? lui fait un copain admiratif.

- Chez nous, on ne tombe qu’une fois, rétorque sobrement l’ouvrier, qui a appris à tutoyer le firmament.

 

C’est dire si le paradis chrétien (les Saintes Ecritures en tout cas l’affirment) est aussi promis aux humains. Le dimanche 4 octobre, ils furent donc autorisés à accompagner leurs chiens, chats, lapins et autres hamsters domestiques au Forum de la SVPA de Sainte-Catherine, près de Chalet-à-Gobet, pour une rituelle bénédiction des animaux. Une cérémonie insolite mais prise très au sérieux par ses célébrants. Depuis une dizaine d’années, elle perpétue un peu partout en Suisse une liturgie à fragrances païennes, mais qui remonterait à François d’Assise. L’immense figure sainte du XIIIsiècle, qui renonça glorieusement à tous ses biens, préconisa la vertu de pauvreté, la charité. Mais aussi l’amour porté à l’alouette et aux palombes, au loup sauvage – n’en déplaise à certains de nos cousins valaisans.

En 1979, le Poverello a été officiellement proclamé par Jean-Paul II «patron céleste des écologistes». Au calendrier des Fêtes majeures, la fête du bel oiseleur est agendée au 4 octobre. C’est donc naturellement sous son égide symbolique et poétique, que la bénédiction des animaux s’est déroulée dimanche à la SVPA lausannoise, sous la présidence d’un officiant qui croit profondément à un partenariat équilibré entre l’homme et la bête.

La messe est traditionnelle, mais sans distribution d’hosties… Et sans recueillement silencieux imposé: miaulements, aboiements, cris de perruches et autres dissonances animales peuvent résonner ensemble. Un chahut hétéroclite et joyeux, la plus spontanée des prières.

 

 

 

28/09/2014

Vitraux d’octobre et gelée blanche

De tous les mois que fait l’an, le 10e remporte les suffrages les plus affectueux, après mai et juin. Car le calendrier du cœur humain – à l’exemple du règne vivant en son ensemble – se conjugue dans la loi des lumières: les printanières sont vert pomme, vanillées d’un pollen qui fait pleurer les victimes de rhinite.

Au début de l’automne 2014, elles sont variables, différemment odorantes car elles répandent encore des senteurs de barbecues – les derniers probablement qui font danser à Vidy nos amis lausannois d’origine gitane autour de braseros de joie tristounette, et des vapeurs paprikantes d’une goulasch qui pimente délicieusement les crépuscules du Léman. Bientôt, elles fraîchiront. Devenant, de jour en jour, plus colorées et contrastées, dans une tessiture qui s’échelonne du vert chlorophylle (les sapins du Risoux), à l’anthocyane indigo, voire betterave, des hêtraies du Jorat. En passant par une panoplie infinie d’ocres clairs ou sombres qui enluminent les feuillus du parc de Mon-Repos. Gabriel Fauré y aurait méditativement déambulé, en 1912, avant de composer à Lausanne son poème lyrique de «Pénélope».

 

En cette gamme végétale s’enchevêtrent la xanthophylle (du grec xanthos, «jaune») et le carotène qui instille dans les feuillages une sève orangée. Celle aussi d’un légume potager familier, qui plaît autant à Mlle Choupignard, votre voisine de palier de Florimont, qu’à Fridolin, son lapin domestique. En la même promenade lausannoise, ce pigment doré fait rougeoyer une mosaïque de minuscules petites lucarnes polychromes, qu’on imaginerait serties dans l’armature en plomb de vitraux montant jusqu’au ciel gris-bleu du Tribunal fédéral. On y entre dans une Sainte-Chapelle, disons en une plus modeste que celle de l’île de la Cité, mais qui serait bâtie sur un jardin à l’anglaise striée d’allées et aux pelouses humides. Au petit matin, le parc s’enveloppe d’une brume vagabonde, née d’une rosée, appelée parfois «gelée blanche», qui fait tout scintiller. La buée qui s’en élève voudrait tout poudroyer et blanchir. Elle s’évanouira comme un rêve à l’heure de votre premier café croissant. Celle où, enfin «dégelé», le monde réel vous réapparaîtra avec ses mélancoliques petites habitudes.

23/09/2014

Ces gauloiseries qui blessent la femme

On peut abominer, avec le soussigné et plusieurs de ses amis des deux sexes, la féminisation généralisée des noms de profession. A préférer la graphie du mot «chef» précédé de l’article défini «la», ou de l’indéfini «une», à celle préconisée de «cheffe» qui sonne comme une injure à ceux qui aime lire la langue française, qui ont un œil musical. Une lecture capable d’écoute, et pour lesquels, paradoxalement, ce double «f» déféminise tout - par un fracas de forge et des remugles de ferraille, des sueurs viriles.

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Pourquoi ne pas simplement écrire «une chef»? De même que la cathédrale de Lausanne possède «une nef», ample et scintillante. Et qu’il n’y a rien de plus féminin qu’elle: quand elle était catholique, avant l’invasion bernoise de 1536, les habitants de la Cité alentour l’appelaient amoureusement Notre-Dame.

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Ces récentes innovations byzantines sur le sexe lexical des anges, un peu abstruses, rassurent en définitive peu de femmes contemporaines. Plus nombreuses sont celles que des expressions courantes moutardent méchamment le nez – le nôtre aussi: une entraîneuse désigne dans nos dicos une prostituée, alors qu’un entraîneur est un homme qui «coache» une équipe sportive. Si un homme public est un politicien, une femme publique est taxée de «mauvaise vie». Une femme qui fait le trottoir a une plus triste réputation qu’un paveur mâle qui le refait.

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En terre vaudoise, on recense des tournures misogynes plus cruelles encore, plus franches, moins contournées mais qui blessent moins leurs victimes. Elles en apprécient elles-mêmes, avec un humour louable, la candeur folklorique. Ainsi que la certitude victorieuse que ce vocabulaire n’est qu’une relique amusante d’un passé définitivement révolu. Réécoutons-les, avec elles et leur sourire intelligent: «La Mado, c’était une bonne grosse gaguie qui avalait chaque matin deux taillés aux greubons.» «La Josette était volage et négligée, sotte comme un trapetzet, bref une bedoume.» Quant à la Yolande, qui raconte toujours tout sur tout ce qui ne la concerne pas, on la surnomme la barjaque, ou la batoille. Deux vaudoiseries épicènes qui peuvent s’appliquer à son très masculin de son premier mari: «La Yoyo était aussi chaude que le péclet de l’enfer, mais son ex, quelle batoille. Avec ça, il était geignard comme une piorne