20/11/2019

Les records d’une vilaine bestiole

On ne devrait plus voir des mouches voler en hiver: elles hibernent tel le hérisson, la chauve-souris, ou l’ours! Et voilà qu’une dégourdie s’est introduite dans votre maison, le diable sait comment, malgré les cloisons fermées. Sont-elles des créatures maléfiques? Mlle Astarté (Paulette Bochuz de son vrai nom) en était convaincue. Au cap des années 60, cette voyante du quartier veveysan de la Valsainte interrompait la séance dès qu’une se mettait à zonzonner autour de la boule de cristal, car «ces sales bêtes écoutent les conversations et les rapportent ». A qui? On ne l’a jamais su.

Il est vrai qu’on qualifie parfois les gens indiscrets de «fines mouches». Une tournure argotique du XIVe siècle désignant des va-nu-pieds épieurs et cafteurs qu’embauchaient en sous-main des polices officielles. C’est d’elle que procède l’insulte «mouchard».

 Mais revenons à l’insecte lui-même, dont les yeux à innombrables facettes paraboliques fascinèrent jadis Salvador Dali. Ses zigzaguantes virevoltes passionnent aujourd’hui des universitaires de Pennsylvannie et de Bangalore, en Inde, pour sa faculté de retomber sur ses pattes comme un chat, mais tête en bas, au plafond! Spécialisés les uns en biomécanique, les autres en neurologie, ils conviennent de conserve, dans la revue étasunienne Science Advances, que la mouche bleue, celle dite «à viande», est douée de loopings autrement plus performants que ceux inventés par l’ingénierie aéronautique. Outre sa capacité de se fixer sur toute paroi par des ventouses griffues, elle a d’autres effets bluffants: décollage vertical, vol stationnaire, marche arrière, ralentissement, freinage, changement instinctif de direction Ses ailes battent à 12 000 coups par minute -  davantage quand elle panique. La taille de son cerveau est celle d’un grain de sésame, mais il fourmille de 100 000 neurones. La mouche sait mieux que la Nasa tirer sur la comète: en l’occurrence vers une encoignure du plafond de votre cuisine où s’élèvent des vapeurs de viande.

En définitive, elle aspire moins servir à de modèle pour de nouveaux drones électroniques qu’à légitimement se nourrir. Auparavant, elle frotte l’une contre l’autre ses pattes antérieures, proches d'organes olfactifs, afin de les maintenir adhésives, et propres! 

Oui, Madame est hygiénique des mains, même quand elle se sustente d’aliments que les humains trouvent répugnants, près d’un lisier, par exemple. Son nom latin savant est Scathophaga stercoraria…

01/11/2019

Souper vaudois et cantates caféinées

Souvenir lointain d’un repas du soir au Pays d’Enhaut tout ravigotant de saveurs fermières. Après un reste (un recrotson) du potage de midi au cerfeuil, on nous rassasia de patates en robe des champs, de lard grillé, d’un fromage blond de l’Etivaz et d’un gâteau à la poire croustillant de noisettes. En 1970, ces frugales agapes étaient aussi appréciées en ville sous le nom de soupers vaudois, elles le sont encore. On y boit peu d’alcool mais beaucoup de café dilué dans du lait bien chaud. Pas du 18 carats millésimé arabica ou du Blue mountain de Jamaïque: un banal caoua de supérette y fait l’affaire!

Cette tradition n’empêche pas nos concitoyens de s’intéresser à des moutures de grains plus goûteux et plus coûteux. Ainsi qu’à la civilisation diversifiée du vrai café. Les Italiens leur ont appris l’alchimie subtile des dosages, à faire un choix personnel entre l’expresso et le ristretto, entre le cappucino et le latte macchiato. A vomir la lavasse de l’americano 

Les Suisses consommeraient annuellement 150 millions de litres de café, soit 3 tasses par jour. Le Vaudois en ingurgite moins que le Saint-Gallois mais davantage que le Neuchâtelois. Et si l’on sait désormais que le turc se cuit sans avoir été filtré dans un godet en fer-blanc, on ignore que ses fèves provenaient du Yémen avant d’être, au XVIe siècle, torréfiées à Istanbul. Puis elles firent florès à Vienne, Londres, Paris - au très littéraire Café Procope-  et jusqu’à Boston. 

En 1714, à Leipzig, s’ouvrit un Café Zimmermann où le compositeur Georg Philipp Telemann créa un Collegium Musicum, dont les musiciens s’électrisaient aux vapeurs justement du petit nectar noir «a la turca». Durant 10 ans, ils furent dirigés par un certain Jean-Sébastien Bach, qui, tout grand mystique qu’il fût, ne méprisait pas les convivialités volages. Bien après son Magnificat et sa Matthäus-Passion, cette expérience profane lui inspira en 1734 un opus BWV 211, pour flûte traversière, deux violons, alto, basse et trois solistes, intitulé La cantate du café. Une amusante satire musicale sur l’addiction à un breuvage trop en vogue, et aux effets jugés alors néfastes.

Peu auparavant, le très oublié Nicolas Bernier, 1664-1734, l’avait célébré, dans une cantate versaillaise, pour ses belles vertus, dont une «invite au sommeil»!

19/10/2019

Lueurs crépusculaires et festin de crustacés

Les jours s’étrécissent et le feuillage emplumé du frêne géant du parc des Mimosas s’embrase plus tôt au crépuscule d’Ouchy.  Lequel, à son tour, se pare de couleurs pimentées à flaveurs culinaires qui affament davantage le pauvre qui n’a plus que deux carottes à ronger. Mais elles font saliver le privilégié qui va bientôt s’attabler avec les siens dans un restaurant sélect éclairé à l’ancienne. On s’y délectera de mollusques et de crustacés qui nous viennent du golfe du Lion, ou du bassin d’Arcachon, où elles survivaient sans éprouver de hostilité envers l’espèce humaine. En retour, cette dernière les déglutira, après les avoir décortiqués avec des pinces de forgeron, des tenailles de dentiste ou des couteaux à bec d’oiseau: des ustensiles pointus qui deviendraient défensifs en cas d’intrusion impromptue d’antispécistes au coeur du repas. Car cette tradition gastronomique révolte les activistes de la cause animale autant qu’une corrida espagnole.

Sans minimiser la gravité de ces querelles alimentaires, il n’est pas interdit d’admirer la magnificence visuelle d’un plateau chargé d’huitres, de palourdes, d’amandes de mer, de langoustes, et d’un ventripotent tourteau couleur de lis martagon qui, sous sa gelée opaline, vous toise d’un air de grand-mère offensée!  On se croirait dans une nature morte hollandaise du XVIIe siècle. Le crabe le plus grassouillet a une mine de baroudeur épuisé, les bigorneaux spiralés évoquent des friandises à la réglisse de nos enfances. Quant au homard, qui fut si élégant en son costume gris anthracite avant d’être assommé puis ébouillanté, il débarque dans votre assiette comme une fleur rougeoyante et épanouie, un fruit solaire chirurgicalement éviscéré en coulisse par le scalpel d’un maître cuisinier.

Plus «humainement» quand même que ses lointains prédécesseurs de la trop oubliée Brasserie du Central-Bellevue, alors en bordure de Sain’f: au mitan des années 60,  ils cuisaient le homard sans l’avoir tué auparavant. Puis des garçons tentés de blanc le servaient avec révérence à un client imposant qui avait été un chef de guerre. Or il paraît que le très grave général Henri Guisan se nouait le cou d’une serviette amidonnée dont les pans lui faisaient des oreilles de lapin! 

Quelquefois, des fumets de potage s’échappaient à l’extérieur. A la porte-tambour, un clochard les humait goulument, afin d’assaisonner, sans rien payer, son quignon de pain.