22/01/2022

L’oiseau de l’an, c’est l’alouette

Sa chair serait délicate et goûteuse, mais on n’en mange plus depuis qu’il est inconvenant de capturer des passereaux. Pourtant, l’Alauda arvensis, alias l’alouette des champs, que l’association Birdlife Suisse a élue oiseau de l’année 2022, est encore chassée en France, en tant que «gibier de passage» et à l’aide de techniques traditionnelles, dont celle du miroir. Un instrument qui a donné une expression imagée désignant un piège, un attrape-nigaud fascinant. Au réel, le miroir aux alouettes se compose d’un arc en bois incrusté d’éclats d’acier étincelants. Des oiseleurs s’en servent impitoyablement, mais vous ne trouverez plus l’alouette au menu des grandes cartes de l’Hexagone. Et si, en Provence, certaines proposent des «alouettes sans tête», ce ne sont que des paupiettes de boeuf au corps fuselé… Quant au fameux pâté d’alouette, rien à voir non plus avec le pauvre volatile auquel une chanson voudrait plumer la tête, le bec, les ailes, etc. Il s’agit encore d’une tournure idiomatique indiquant une disproportion. En une recette fictive, elle associe l’oiselet à une espèce plus volumineuse: «Pour faire du pâté d’alouette, prenez un cheval et une alouette… » Bref, si on lui confère cette année une protection accentuée, ce n’est pas à cause des chasseurs ou de gastronomes subversifs. Notre héros se raréfie pour d’autres raisons.

 

Se nichant au sol, préférant une végétation courte et clairsemée aux arbres ou boqueteaux, l’alouette des champs peine à trouver un site de nidification qui lui convienne. Car depuis les années 1970, l’industrialisation accélérée de l’agriculture la prive de sa pitance naturelle - insectes, lombrics, araignées, etc. Aussi délaisse-t-elle les prairies du Plateau, et elle se sentirait en danger sur nos alpages. La voici donc une victime emblématique des dysfonctionnements environnementaux. Ne survivra-t-elle qu’en images d’archive, ou dans nos proverbes et comptines?

Pour la repérer à son rare passage, retenons que son plumage brun est strié de noir, frangé de blanc aux ailes. Elle a une courte huppe. Quant à son ramage, il devient jubilatoire en période nuptiale. En plein vol, c’est un flot continu de trilles et de babils amoureux pouvant durant cinq minutes, le temps d’une sérénade acrobatique. Shakespeare s’en inspira pour faire dire Roméo à Juliette: «C’était le rossignol et non l’alouette dont la voix perçait ton oreille craintive».

Birdlife.ch

30/12/2021

Collectionnite, une passion biscornue

En revenant de l’école, Florian Millevuit remplissait ses poches de divers objets ramassés sur le trottoir. Cette manie exacerbait sa mère lassée de les rapetasser: «Marre de ces cailloux, capsules de boissons gazeuses, noyaux d’abricot et surtout de ces clous à soulier qui font des trous dans ton paletot!» Florian vouait à ces trophées de misère une sorte de vénération cultuelle. Il avait fabriqué un caisson à tiroirs pour les compartimenter selon la valeur qu’il leur accordait.

 Trente après, il ne troue plus ses poches mais s’intéresse toujours aux cailloux, et pas à n’importe lesquels: il collectionne des cristaux de quartz alpin qu’il dispose pieusement dans des écrins de velours. Ils proviennent du Haut Hasli, dans le canton de Berne. Il en a prélevé lui-même en Valais, dans la vallée de Zermatt et sur les flancs méridionaux du Finsteraarhorn. Aurait-t-il dompté sa manie juvénile pour en faire sereinement un violon d’Ingres, une activité pratiquée par des personnes très raisonnables? Or la maturité d’esprit de ces dernières est, dans plusieurs cas, contestée par Werner Muensterberger (1913-2011). Ce psychanalyste étasunien compara cet attachement à  des bibelots et breloques à l’affection d’un bambin pour son doudou, soit pour un «objet transitionnel apaisant des craintes existentielles»… Une façon détournée, moins inélégante, de sucer encore son pouce.

En 1930, le poète Pierre Louÿs, en ses Aventures du roi Pausole qu’Arthur Honegger mit en musique, fait la différence «entre ceux qui sont placard, amassant des objets d’art pour leur seul plaisir, et ceux qui sont vitrine, exhibant leurs trouvailles, mais tous ont la collectionnite aigüe.» Collectionnite: le suffixe -ite sonne comme une maladie inflammatoire, et ceux qu’elle affecte prennent des noms biscornus: le collectionneur de porte-clés est un copocléphile alors que le philuméniste jette son dévolu sur les boîtes d’allumettes, le filubanomiste sur les boutons de veston. Quant au schoïnopentaxophile, dont le nom déboussole mon correcteur électronique, il collectionne des cordes de pendu! 

Moins sépulcraux sont les boximusicophiles, avec leurs boîtes à musique de Sainte-Croix, les avrilopiscicophiles qui répertorient les poissons d’avril dans la presse, ou Vladimir Nabokov qui capturait des papillons sur les hauts de Montreux où il s’était établi en 1961. Avant sa mort, en 1977, l’écrivain céda son impressionnante collection au Musée de zoologie de Lausanne.

20/11/2021

Histoire des cygnes du Léman 

Ils sont quelque 400 aujourd’hui à cingler ou barboter dans ses eaux et à coloniser ses rives. Il y a 50 ans, ils étaient trois fois plus nombreux, et à l’origine il n’y en avait que deux, et cela ne remonte qu’à l’an 1837! Non, le cygne n’est pas un enfant biologique de notre lac, et c’est une première instruction qu’on retient de la visite nyonnaise d’une expo qui lui est consacrée au Musée du Léman*. Même s’il partage avec les vaches autochtones la primeur sur nos cartes postales (à lui l’adret, les versants solaires, à elles l’ubac et ses herbes tendres), c’est un allochtone acclimaté. Le cygnus olor - c’est son nom scientifique - est d’ascendance scandinave, tels l’eider à duvet, l’oie cendrée ou l’élan à ramure arborescente. Mais au Danemark, il est couronné comme un emblème royal.

Le premier couple fut importé à l’initiative d’un magistrat genevois qui voulait empanacher le panorama du Petit-Lac, et cela suscita d’abord de la curiosité, voire un brin de déception féminine. Accourues depuis leurs châteaux de l’arrière-pays nyonnais, des patriciennes en crinoline de la «bonne société» regrettèrent d’avoir été quelquefois complimentées, par de vils flatteurs, pour leur cou de cygne: « Non, le mien n’est pas si long, ni onduleux.» 

Mais finalement l’oiseau fit merveille par sa blancheur nacrée, la grâce aérienne de ses plumes, et il réincarna le symbole ailé que les astrologues avaient inscrit parmi les constellations. A la Faculté des Bastions,  les hellénistes rappelèrent qu’il avait été un avatar de Zeus, les philosophes que Socrate lui-même aurait évoqué son chant ultime avant d’absorber sa suicidaire ciguë. Et leurs collègues théologiens évoquèrent Martin Luther, un des pères de la Réforme, annonçant que l’Eglise nouvelle aurait «comme le cygne, des pieds palmés se dressant sur des bases fermes pour ne plus jamais sombrer». 

Depuis, le cygnus olor a proliféré sur tout le Léman, et il y règne en majesté. En raison d’une trachée obstruée, il est peu audible, mais les plumes de ses ailes froufroutent avec cadence et vrombissent si mélodieusement qu’on y reconnaît parfois le violoncelle de Saint-Saëns, le Schwannengesang de Schubert, et la plus populaire, la plus raffinée des chorégraphies lacustres, qui confère à notre Léman une aura tchaikovskienne.

 

https://museeduleman.ch. Jusqu’au 18 septembre 2022