16/11/2014

Des psaumes pour égrener nos jours

D’un conférencier au discours soporifique, on dit qu’il ânonne ou, moins vulgairement qu’il psalmodie, à cause du timbre monocorde de sa voix. Or le vénérable instrument auquel ce verbe est étymologiquement associé fait vibrer plusieurs cordes, en boyaux ou en laiton et que l’on pince avec un plectre, sinon directement avec ses doigts. Il y en a 15 paires, fixées par des chevilles, sur la caisse de résonance du psaltérion. Une espèce de calebasse plate en forme de «groin de porc» - la comparaison remonte au Xsiècle. Petit-cousin européen du qanûn arabo-persan, il fut l’ancêtre des cithares, et son nom procède évidemment du chant des psaumes, qu’il accompagna dans les monastères catholiques pour y ponctuer, et enluminer vocalement, une liturgie dite des Heures.

Depuis que le Christ a convié ses disciples à prier sans discontinuer, tout moine fidèle à ses vœux se sent condamné à psalmodier de l’aube jusqu’aux feux or et noirs du crépuscule. Pensionnaire au collège pulliéran de Champittet, j’y ai eu l’honneur d’admirer à la sauvette un père retraité qui, dans les années septante, observait à la lettre (et au chiffre!) une règle bénédictine instituée il y a 1500 ans. A l’aurore, heure liturgique dite des Matines, il raclait le graillon de sa voix ensommeillée pour entonner le 1er des psaumes, celui comparant le Seigneur à un arbre fruitier. A 6 heures, celle des Laudes, il en chantait d’autres sans plus tousser. A 9, celle de la Tierce, sa voix devenait de miel pour annoncer la grand-messe, suivie par son repas de midi… Après, il y avait la Sexte, la None et enfin des Vêpres chantées avant 18 heures. Notre chanoine n’allait point au lit sans avoir murmuré d’ultimes complies, tout en souriant aux ados qui se gaussaient de sa bigoterie. Pour mieux comprendre ces abnégations monacales, je vous incite à découvrir un très bel essai sur l’histoire des Psaumes, qu’ils fussent chrétiens en grec ou en latin, ou en hébreu. L’auteur est le lumineux Georges Athanasiadès, un musicologue qui connaît précisément les notes qui montent directement vers son Dieu, mais tient à rester un modeste chanoine de l’abbaye Saint-Maurice. Un lieu riche de 1500 ans de ferveur.

 

Psaumes, Ed. Saint-Augustin, 144 pages.

 

 

01/11/2014

Une radio visuelle, une télé acoustique

Il y eut une ère antédiluvienne où des sauriens infestaient l’arc lémanique, alors cerclé de moraines glaciaires qui frigorifiaient les pieds des gens. Vos aïeux réchauffaient les leurs devant un poêle en fonte en écoutant Radio Sottens et le «Disque préféré de l’auditeur» de Mlle Golay. Le museau proéminent d’un brontosaure se frottait à leurs fenêtres - après avoir ingurgité deux plants de pétunias, trois bacs de géraniums et d’autres vivaces de balcon. Cela ne distrayait pas leur concentration, car dans les années trente Angèle Golay était une «speakerine» très appréciée, une vedette romande radiogénique. Elle se laissait appeler familièrement Hortense. De même, son son collègue Marcel Suès (1899-1989), qui fut un roi des premiers reportages sportifs – et un commentateur politique au bagout vif et onctueux - s’était affublé du sobriquet drolatique de Squibbs. D’un mot anglais signifiant magicien.

 
En ce temps-là, la radio, c’était un florilège de timbres féminins ou virils reconnaissables entre vingt et cent. Des récits et commentaires tissés par des voix qui nous devenaient familières, sans que nous éprouvions forcément l’envie de leur mettre des visages. Ou alors, on les imaginait.
Il y avait une espèce féerie, qui vient de s’étioler en ce début du XXIsiècle où la prédominance du génie internautique révolutionne images et sons chaque matin (au profit d’une technologie mobile de smartphones ou d’autres robots de poche), quitte à tout enchevêtrer. L’avènement en France, donc demain en Suisse, d’émissions «radiofilmées» nous dévoile déjà sur une chaîne publique des chemises mal repassées, sans cravate. Des fronts de journalistes et animateurs suants sous les néons du studio, et pas poudrés par quelque maquilleuse. Les voici pris en flagrant délit d’attitude naturelle. Quelle horreur! Mais un de leurs PDG épris de modernité affirme qu’«aujourd’hui on doit pouvoir regarder la radio». Tôt ou tard, ses subalternes devront se farder et s’attifer comme des gens de télé. Un média respectable, mais que mon voisin Jeannot T. ne regarde plus depuis 30 ans. Il ne l’allume que dans des hôtels à l’étranger. Et encore, c’est pour créer dans sa chambre un fond sonore qui bercera son sommeil.

 

 

 

26/10/2014

Des fleurs de smog pour nos défunts

Les jonchées du bois de Sauvabelin sont enfin détrempées, son humus régénéré, son oxygène refroidi, avec des essaims de pigments poivrés qui vont pleuvoir sur la ville. L’été indien d’octobre a-t-il été exagérément long? «Trop de beau temps tue le beau temps» dit un adage que je viens d’inventer pour singer un tour syntaxique à la mode, et donner raison à ceux qui préfèrent le cycle traditionnel du climat aux saisons hybrides.

 

Notre smog urbain se nuera de lumières agricoles brunes évoquant la couleur des terres vides de novembre, la mort d’une végétation vouée à refleurir. Celle aussi de gens qui nous sont chers et ont été programmés à un processus quasi scientifique de résurrection – telle est du moins ma certitude de catholique.

Certes, leur souvenir flamboie davantage dans nos cœurs que sous la pierre tumulaire glacée où ils sont inhumés, et c’est pourquoi de nombreux Lausannois – parmi eux des athées- iront se recueillir le week-end prochain sur la tombe de Maman, de Papa. Ou d’une vieille tante Edwige qui avait de la barbe aux joues, mais dont les onctueuses tartes à la rhubarbe délectent la mémoire.

Les 1er et 2 novembre qui viennent auront les odeurs camphrées du chrysanthème, qui est une fleur impériale au Japon, mais une fleur de tristesse dans les cimetières de notre ville. Au plan du patrimoine, le plus important est celui du Bois-de-Vaux, à Vidy: le séjour des morts le plus majestueux de Suisse, car conçu avec une haute sagesse symétrique, en 1922, par le grand architecte Alphonse Laverrière. Celui de Montoie, créé 50 ans après plus en amont, évoque, lui, un parc à l’anglaise, plus «moderne». Il a pour mérite principal d’être doté d’un parking, destiné à des endeuillés pressés, et d’échoppes de fleuristes qui vendent des gerbes aux chagrinés de dernière minute.

A la fin du XVIIIe siècle, Lausanne vouait aux macchabées ordinaires plus de compassion: farouchement luthérienne, rejetant le culte des saints, elle a protégé avec une bonté œcuménique avant l’heure des carrés funéraires «papistes» situés alors à Sainf, ou à la Madeleine, en surplomb de la Riponne. Leurs croix étaient ornées de chapelets et de roses en faïence. L’affliction était déjà universellement respectée.