10/09/2014

Nos écoliers ne sont pas des sots

Une modification envisagée de l’enseignement des langues à l’école primaire menacerait rien moins que notre cohésion nationale! En Thurgovie, on supprimera le français au profit de l’anglais. Par retours de ping-pong, de grandes voix romandes lancent une réciproque diamétrale: et si l’on faisait de même, en inculquant à nos marmots francophones la langue de Shakespeare (ou de Wall Street), en renvoyant à des classes plus tardives l’apprentissage de celle de Goethe et Dürrenmatt. Cette polémique a empoisonné un plein été acrimonieux sur un fond de météo lui aussi maussade. Il en flotte encore dans l’air, depuis la rentrée, une malicieuse odeur de poudre guerrière. Dieu merci, elle s’est vite résorbée sans effusion de sang dans les salles de maîtres, ni dans les cours de récréation. Des élèves de la sexagénaire Yolande Michoux ont retrouvé d’anciens petits camarades dans la classe de la jeunette Fanny Gorgerat, aux cheveux d’or et à gambettes en fuseau. Si cette «grande sœur» ne se n’était désastreusement étalée par terre, avec ses dossiers brodés de post-it multicolores, elle ne serait pas devenue en trois jours leur enseignante la plus estimée. «Elle s’est cassé la gueule devant nous, avec une grâce de clownette; nous avons tous ri, elle aussi!» Paradoxalement, c’est par cette pitrerie involontaire que cette novice de Fanny parviendra à faire aimer à ses ouailles les plus récalcitrants, les plus butés, les subtilités sournoises de la grammaire maternelle française. Et jusqu’aux accords du participe passé.

Moins régulier, et moins séduisant avec sa calvitie ronde mangée aux tempes d’un lichen gris-roux, et son accent prussien, le prof d’allemand Max Fuchs, remportera auprès des mêmes moins d’affection et d’écoute. Faudra-t-il un jour congédier ce faux rustre des classes primaires? Ce serait un désastre pédagogique. Ou prétendre que nos plus jeunes écoliers sont des idiots incapables d’enregistrer simultanément, dans leur cervelet encore en évolution, des syntaxes différentes.

Quel mépris envers l’enfance! Une fois adultes, nos mioches se réintéresseront à nos vieux lieux communs pour les décrasser à leur façon!

Ils réinventeront l’intelligence humaine.

 

 

30/08/2014

Guérir par des ventouses

Plus la médecine officielle multiplie ses miracles par une dynamique scientifique incontestée (notamment en cette autre cathédrale protectrice de Lausanne qu’on appelle le CHUV), plus on se fait du succès en la contestant. En encourageant par exemple de grands malades, voire des gens simplement grippés, à lui préférer des traitements dits «traditionnels». Si ceux de l’acupuncture chinoise ont des résultats remarquables,  approuvés depuis vingt ans par nos offices de la Santé, d’autres semblent moins sérieux. Je pense à des thérapeutiques européennes, qui avaient fait des ravages au Moyen âge, et furent pratiquées encore à la fin du XIXsiècle pour y inspirer des caricatures drolatiques sur ceux qu’on appelait alors les «médicastres». Soit des charlatans se réclamant d’Hippocrate mais dont les seringues géantes ressemblaient à des propulseurs de neige carbonique et le stéthoscope à un tuyau de soufflerie de forge.

 

De cet attirail devenu obsolète, leurs émules actuels retiennent encore de petits récipients en forme de cloche appelés ventouses. Issue d’un mot latin signifiant «courge vide et pleine de vent», la ventouse médicale dont je parle – rien à voir avec l’ustensile à manche de bois qui débouche les WC - est effectivement une demi-sphère en verre que l’on appliquait, depuis des siècles, sur la peau humaine pour en retirer le «mauvais sang». Plus précisément pour y induire une révulsion par effet de succion, et en dilater  les pores et les vaisseaux superficiels. Ce traitement, que d’aucuns remettent aujourd’hui à la mode, cette fois avec des ventouses faites de silicone, serait souverain contre les maux de dos, les migraines, les tendinites.

 

Des grands-mères broyardes frémissent encore au souvenir de leur vieux pépé Nathan, de Morrevon-sur-Mérine, quand, dans les années trente, on lui fit subir ce supplice «qui ne lui ferait que du bien et ne durerait pas plus de 20 minutes». Le majestueux patriarche se vit couvrir la bedaine dénudée d’une forêt d’ampoules irisées, jointes les unes aux autres et tintant ensemble à cause de sa respiration inquiète. «Il y eut une odeur d’enfer, car pour faire le vide dans les ventouses, on y brûlait de la filasse imbibée d’alcool.»

 Diable!

 

 

24/08/2014

Le sabir des «djeuns», une poésie future

Madame Cruchonnet, la voisine du 3e,  est aux abois, depuis que son échalas de Robbie s’est spectaculairement métamorphosé : «Il a treize ans à peine et s’est fait tailler une tignasse en if de cimetière. Il ne dort plus sans son smartphone sous l’oreiller. Ses piercings aux gencives le font zozoter, et je comprends encore moins ce qu’il dit , car son vocabulaire est devenu celui de ses copains de collège. Un vocabulaire de djeuns, qu’ils disent.»

Comment expliquer à cette mère éplorée que, d’abord, il n’y a plus que de non-jeunes qui utilisent encore le vocable djeun pour désigner une marmaille mondialisée qui nous échappe. Que le langage des rues, auquel se rallie son Robbie adoré – pour s’affranchir un peu d’elle – évolue depuis la nuit des temps, et si vite que tout le monde patauge sur les berges marécageuses de son flux. A commencer par des parents d’élèves, oublieux qu’ils s’étaient eux aussi forgé en leur adolescence, des sabirs mystérieux et codés.

Plus tracassés sont les lexicographes du Petit Larousse et du Robert. Au passage, ils capturent çà et là des termes qui ne resteront pas forcément dans leurs inventaires: le mot chouette, synonyme d’agréable, y est depuis le XIXe siècle. Il avait failli être supplanté au mitan du suivant par l’adjectif bath, que la chanson de Boris Vian « J’suis snob», rendra célèbre. Bath est tombé dans l’oubli, or  chouette demeure.

Pour que la voisine Cruchonnet ne perde point le fil de la conversation avec son ado de fiston, nous lui conseillons de lire  le Dictionnaire du nouveau français, paru récemment aux Allary Editions. Son auteur, Alexandre des Isnards  y dépiaute et recisèle des reliquats des parlers d’antan. Cela pour mieux en saisir et actualiser la richesse poétique banlieusarde. L’oreille qu’on y tend accueillera sans regimber une nouvelle musicalité,  cousue de mots quotidiens différents, qui sonnent barbare mais annoncent un  avenir nuancé de lueurs et de pensée: le mot hype, par exemple (prononcer haïpe) ne renvoie pas seulement à un style vestimentaire en vogue troué aux genoux, mais à un état d’esprit en mouvement.

 

En cet inventif  baragouin-là, il arrive aussi que l’on s’enjaille de joie.  Enjailler, quel verbe lumineux! Il nous vient de Côte-d’Ivoire. Il nous rend tous subsahariens.