18/01/2015

Les Vaudois s'aiment peu, ou juste pour rire

Il s'agirait d'un humanoïde en voie d’extinction, mais «disparaissant aussi souvent qu'il réapparaît». Cette définition du Vaudois, par un chroniqueur caché qui doit être un des leurs, le rend aussi fluctuant qu'une figure mythologique, un ectoplasme de SF. Aussi improbable que le Loch Ness des Ecossais ou le Yéti du Népal. A quelques jours du 24 janvier, le samedi qui vient et qui correspond au 217anniversaire de l'affranchissement de sa contrée du joug des Bernois en 1798, nous tenterons ici de mieux l'identifier. D’abord en égrenant des lieux communs caricaturaux, qu'il s’inflige lui-même: son goût pour l'autodérision, une propension rare dans le monde et que Jean Villard-Gilles a si bien ravivée. Elle serait atavique, assurait il y a cinq ans notre confrère Justin Favrod (qui vient de lancer le mensuel Passé simple) dans un numéro de la Revue historique vaudoiseconsacrée au Bicentenaire du canton: «Cet humour joue sur le non-dit et la litote. On ne dit pas: j'aimerais boire un verre, mais je ne suis pas contre.» Et le soussigné de renchérir: à un cancanier qui lui révèle une affaire captivante, le Vaudois ne dit pas: «Continue! mais arrête, arrête voir!» Ce qui revient au même…
Lui-même n’est pas cancanier pour un sou, ni disert, ou «grande gueule» comme son voisin de Genève. C’est un taiseux, moins par humilité zénique ou sagesse introspective que par prudence diplomatique. Selon d’autres historiens il l’aurait héritée de ses aïeux, du temps de leur sujétion à Leurs Excellences de Berne: en échange de leur docilité, le suzerain alémanique leur accordait des privilèges fiscaux et le droit de parler français. Sachez enfin que le Vaudois, malgré ses dénégations euphémiques, aime beaucoup le vin qu'il cultive depuis que d’autres occupants, les Romains, lui ont enseigné les arts de la vigne. Or, le 24 janvier, il n’en boira pas à particulièrement pour commémorer l’Indépendance de 1798 (ou alors modérément, et en comités restreints de parti). Et un mes confrères de s’étonner à juste titre: les Genevois ont bien leur Escalade à fin décembre, le 1er mars des Neuchâtelois est jour férié. Pourquoi les Vaudois ne se fêtent-ils pas eux-mêmes?

10/01/2015

Sourire d’anges et muscles peauciers

 
Dans une récente chronique consacrée aux chats errants, nous avons désastreusement omis de rendre hommage à celui du Cheshire, le «Mackerel Tabby» que Lewis Carroll fait sourire bizarrement dans Alice au pays des merveilles. Un matou philosophe, rhétoricien, qui disparaît «telle une flamme de bougie» quand ça lui chante. Son rictus félin en diable divise énigmatiquement son faciès en deux, à l’instar de celui de votre maître de classe de Marmagny-sur-Orbe, qui respirait une joie méchante en vous flinguant d’un zéro de maths. S’agit-il d’un sourire, d’un demi-sourire, ou d’un qui serait «en coin»?
Des anatomistes chevronnés des universités de Boston, aux Etats-Unis, et de Mannheim, dans le Bade-Wurtemberg, viennent de se pencher très sérieusement - donc sans rire - sur les effets physiques de l’humour sur la motricité bucco-faciale humaine. Ils seraient actionnés par 17 des muscles peauciers (relatifs à la peau) sur la trentaine qui entrent en jeu pour y créer une expression heureuse – sinon simplement amusée, moqueuse, contrite, cynique, ou franchement hilare. Les plus connus sont les grand et le petit zygomatiques: ils relèvent notre lèvre supérieure pour nous montrer sous un jour joyeux – ou agressifs – en dévoilant nos molaires cariées et nos incisives de prédateur. Mais il y a un muscle plus petit, plat et mince, qui porte le nom sournois de risorius, et «attire en arrière et en dehors la commissure des lèvres sans faire apparaître les dents». Ce serait cette infime bride musculaire qui fait sourire la Joconde! Voire l’ange sculpté le plus célèbre de la cathédrale de Reims à son portail nord, et dont la bouche de pierre se fend depuis le XIIIsiècle d’un petit air de tendresse.
Les poètes, eux, ne sourient jamais. En tout cas pas devant les photographes. Victor Hugo – qui écrivit pourtant en 1869 L’homme qui rit – se faisait noblement inexpressif, voire méchant face à l’objectif de Nadar. Quant à nos grands Vaudois, Ramuz et Chessex, ils étaient imprégnés, malgré eux, d’un protestantisme viscéral et noble, qui les condamnait à se présenter au monde et aux médias comme des icônes affligées. Ils cachaient certainement des joies secrètes, lointaines dans leurs cœurs, et enfantines.

03/01/2015

Chats humanoïdes et surchats

On l'a toujours vénéré en essayant de l'humaniser. Depuis l'antiquité égyptienne sous les traits figés en résine du dieu Bastet, protecteur des paysans du Nil, jusqu'aux dessins de Disney, Tex Avery ou au poussah bleu à aphorismes et à oreilles en pointe de Geluck. Dans le Roman de Renart, le chat s'appelait Tibert, Rabelais le prénomma Raminagrobis, La Fontaine en ses fables Grippeminaud (un dévot faisant «sa chattemite», «un saint homme de chat»). En son domaine campagnard de Combremont-le-Petit, tonton Edouard a surnommé le sien Botsard, à cause d'une tache d'apparence chocolatière qui barbouille son museau de matou maous et roux. Et ce félin-là n'est pas de papier, mais de poils et de griffes et d'observance matoise: après avoir longtemps scruté du haut d'un tertre la campagne broyarde environnante, il repère les campagnols et musaraignes susceptibles de faire des dégâts dans la ferme de son maître. En moins de cinq, il vous en abat une douzaine en mode serial-killer. Il en sera récompensé, non point par des câlins ou des croquettes fourrées de déchets industriels, comme s'en contentent ses cousins des villes confinés dans des appartements, mais par une belle pièce de viande rouge, digne de sa majesté léonine.

 

Telle est le prestige guerrier du chat au pays des terres arables, ou des jardinets ruraux. Il lui arrive de conserver cette hardiesse en des zones urbaines, pour autant qu'on le laisse vadrouiller à son gré sur les toits, ou dans les cimetières. Si, chez nous, il s'aventure moins souvent à Montoie ou au Bois-de-Vaux, c'est pour éviter dame Renarde qui y convoie désormais ses renardeaux. C'est dans celui de Montmartre, à Paris, qu'il continuerait de faire sa loi, entre monuments cinéraires, caveaux familiaux et cryptes caverneuses qui lui servent d'abri. Sa nourriture y est variée: mulots, surmulots, queues de lézards… Pour la bonne bouche, il s'offre de loin en loin un moineau, une mésange. Bref, il s'alimente lui-même. Il est autonome. Et il veille sur des milliers de morts humains qui voulaient le désanimaliser, comme un sous-homme.

 

Il leur survit, mieux qu'en surhomme. En surchat.