05/12/2015

Eloge de l’agneau, le minus de l’étable

A Lausanne, dans le boyau vertical des Portes Saint-François*, on peut apprécier ces jours-ci, entre deux ou trois escalators, une quarantaine de crèches de Noël faites de bric et de broc. Ces divines mangeoires ont été bricolées par les élèves du Lausanne School of Art & Design. On y repère immédiatement le trio de la Sainte Famille, le bœuf et l’âne gris, dont les souffles évoquent le tempo d’un motet médiéval redevenu populaire, bien sûr les Rois mages, et deux ou trois bergers. Le grand disparu de cet expo-concours est le Ravi, mon santon préféré: il lève les bras avec un sourire si béat qu’on le prend pour un imbécile. Une insulte qui procède du bas latin imbecillus, «sans bâton», donc vulnérable. L’Apocalypse nous dit que Dieu qui «vomit les tièdes», or on sait par l’Evangile qu’aux puissants Il préfère les faibles. Notre idiot du village en est un, malgré sa disparition.

 

Le mouton aussi, même si les exposants ne l’ont pas oublié. Mais il faut avoir de bons yeux pour aviser sa présence microscopique en plâtre, en fonte, en carton plié, en boulettes de coton blanc, voire en zeste de chewing-gum modelé. C’est méprisant, c’est oublier que son petit, l’agneau, a été un avatar de Jésus, son symbole pascal, son triomphe sacrificiel. Pour vous en convaincre mélodiquement (donc dans votre cœur), je vous renvoie à l’Agnus Dei de «La Messe du couronnement» de Mozart – un solo qui aurait annoncé l'air dove sono de la Comtesse dans les Noces de Figaro. Dans la crèche traditionnelle, moutons et agnelets sont, certes, anatomiquement moins imposants que le bœuf à cornes dorées, mais symboliquement, et toutes proportions gardées, ils mériteraient d’être représentés plus grands. Peut-être par quelque subterfuge de la perspective artistique.

 

A Bois-de-Vaux, ils ont une taille moyenne et naturelle. Autour des tombes, ils broutent et mastiquent méthodiquement des herbes encombrantes, avec la seule et noble mission de pâturer jusqu’à plus faim. Celle d’une tondeuse à gazon qui ne coûtera pas un centime à vos édiles, et fera moins de nuisance sonore. L’enceinte du cimetière, conçue par l’architecte Alphonse Laverrière au début du XXe siècle, en amont des plages de Vidy, les préserve de toute noyade collective dans le Léman, en raison de leur légendaire grégarisme moutonnier et suicidaire.

 

28/11/2015

Des jeux d’enfants aux jeux de guerre

 

Chez l’hominien ordinaire, comme chez le Vaudois d’antan à bretelles et «à nuque de syndic», le goût du jeu – avec ses ritualités et ses transgressions – est un besoin naturel qui l’apparente au chaton domestique. Ou aux otaries du Cirque Knie, quand il y en avait encore, et dont il applaudissait les applaudissements. Sinon, il se barbouillait, à quatre ans, les mains et le museau dans un sac à sable du parc Denantou. Ou faisait zig-zag-zoug dans les préaux, jouait à la poupée, à papa-maman (dans un réduit à balais ou au galetas), aux cow-boys et aux Sioux.

Devenu adulte, ce même goût du jeu lui faisait nouer une cravate autour du cou, puis prendre un bateau de la CGN pour Evian, le train pour Montreux. Il y déployait sur le tapis vert des combinaisons stratégiques savantes et distrayantes du black-jack, du baccarat banque, de la roulette. Que sais-je? du Punto y banc. Il se trouvait nez à nez avec ce monstre clignotant et diabolique qu’on appelle le bandit manchot, ou le «dernier espoir des joueurs solitaires». Après avoir gagné quelques sous, il y perdait son 13e salaire, les boutons de manchette offerts par Belle-maman, puis son sourire, sa raison. Son psychanalyste la lui ramenait en lui faisant lire Le Joueur de Dostoïevski.

Là, je parle au passé. Aujourd’hui, nos marmots ne s’embarrassent plus des souillures du bac à sable depuis que Playmobil, et ses figurines déplaçables, leur ont fait découvrir les virtualités plus captivantes de la PlayStation: «Génial, c’est comme si on était au cinéma!» Avec l’acquisition, déjà en leur adolescence, d’un smartphone pour adulte, ils pourront amalgamer à leur gré la réalité anodine de leurs vies à la fiction, et s’identifier avec des héros prêts à sacrifier leur vie pour créer un «univers meilleur». (A l’instar des massacreurs du vendredi 13 novembre.) Si des marchands de ces maudits joujoux qui les vendent sur la Toile veulent me contester, je les renvoie à cette annonce que j’y ai dénichée, à l’enseigne de Jeu. info:

«Avec ces jeux de guerre, tu vas pouvoir te défouler en vidant des chargeurs sur plein d'ennemis différents! Prépare-toi à être un guerrier intrépide et au sang-froid exemplaire dans des missions très diverses, mais toutes dangereuses.»

On y dit tu, donc on s’adresse à des enfants.

 

 

21/11/2015

On descend du poisson par le menton

L’homme ne descend ni d’Eve ni d’Adam, ni du singe, mais du poisson! Ce fut du moins une théorie qu’un prof de sciences naturelles pulliéran nous démontrait il y a déjà 45 ans, en dessinant au tableau la silhouette de notre véritable ancêtre: le placoderme. Le tout premier vertébré marin, qui vécut il y a 400 millions d’années, et possédait déjà un irrécusable appendice hominien, à savoir une mâchoire. Comme Sean Connery, le premier des James Bond, comme les frères Dalton dessinés par Morris. Comme l’enseignant lui-même, qui en avait une si proéminente que ses élèves le surnommaient Averell… C’est donc par une mâchoire que l’homme descendrait du poisson. Or j’ai beau essayer de dévisager mes deux cyprins dorés en leur bocal domestique, et leur circonvolution routinière, je dois convenir qu’ils n’en ont plus.

Les aléas inextricables de l’évolution darwinienne leur ont conféré un menton fuyant, et les font ressembler au brave Frère Norbert, le tourier principal du pensionnat, dont les pupilles rondes et noires, cerclées d’or, évoquaient celles d’une truite de rivière. Il était le plus bienveillant des hommes, mais son regard était absent, vide. Celui d’une belle truite pêchée dans la Venoge et qui, après quelques soubresauts dans votre panier, se met à lorgner le ciel sans plus penser à rien. Dans les secteurs de la poissonnerie de nos supermarchés, on retrouve une même contemplation chez nos arrière-petit-cousins millénaires, qui, sortis de l’eau, découvrent en même temps l’oxygène, la mort et l’éternité sous les néons. Rares sont les poissonniers respectueux du destin de cet aïeul méconnu, et qui éprouvent du remords à l’instant où il faut lui trancher la tête pour satisfaire une cliente aux goûts spéciaux. C’est le cas de Charlie, le héros principal d’un petit roman admirablement tissé de candeurs maîtrisées, paru en octobre dernier*.

L’apprenti doit y décapiter, d’un couteau tremblant, un espadon géant, presque mythologique. Il s’ensuivra entre les deux une espèce de dialogue secret, tout en révolte envers les gaspilleurs de victuailles.

 

L’œil de l’espadon

Arthur Brügger

Zoé, 160 p.