15/08/2014

Les petits matins des gens de l’art

Avec l’âge, les sommeils raccourcissent et l’on apprend à se lever en même temps que le jour. C’est ce qui arrive à mon généraliste qui, à l’orée de sa retraite, découvre les bienfaits du jogging dans la fraîcheur herbue des rosées. Un exercice qu’il recommandait à ses patients sans s’y être appliqué. «ça fait mieux que ragaillardir, ça produit des endorphines et augmente l’acuité mentale», prescrit cet homme de l’art éclairé.

J’ai eu l’honneur d’en connaître un autre qui l’était davantage, et professait son art différemment: Jacques Chessex, quinze ans avant sa mort 2009, ne guérissait les corps ni les âmes. En poète, l’auteur de Jonas décryptait courageusement l’incompréhension du monde, avec une fascination du Mal vers laquelle le conduisaient des velléités chrétiennes de croire au triomphe du Bien. Les grasses matinées, il les avait en horreur: «L’expression est déjà bien laide!» Et chez lui, à Ropraz, même après de successives insomnies hantées d’extases métaphysiques et de cognac espagnol (un poison dont il se libérera), je l’ai vu dispos et frais aux aurores, dès qu’il avisait les premiers embrasements des Alpes bernoises. «Voilà le lever du jour. On lève un jour, comme on lève un lièvre. On le débusque», souriait-il en foulant nu-pieds les prés enneigés du village que le mois de mars émaillait déjà de crocus bleus et de primevères.

Il y a des matins encore plus enchanteurs car plus candides: on pense à la 1e première partie du 3e tableau de Daphnis et Chloé, la radieuse symphonie chorégraphique de Ravel, créée en 1912, qui justement s’intitule Le lever du jour. Ses colorations orchestrales ont des fragrances de vieux lichen forestier. Des flûtes, des piccolos et une clarinette en bémol qui, à l’unisson, et en doubles croches, y évoquent le jaillissement des sources, le frémissement des feuillages, puis une ondée de pépites d’or annonciatrices du soleil.

On pense à enfin à sa librettiste de son autre chef-d’œuvre L’Enfant et les sortilèges (1924): la sensorielle Colette aux yeux diamantés. Dans son roman Le Blé en herbe, elle venait de livrer ce testament goûteux, floral comme elle: «Le monde m’est nouveau à mon réveil, chaque matin, et je ne cesserai d’éclore que pour cesser de vivre.»

09/08/2014

La lecture ne relaxe pas, elle rajeunit

Après quatre ans de recherche, une étude canadienne de la National Reading Company révèle que cette occupation n’est pas vaine. Que six minutes de lecture suivie (sur papier, tablette ou ce que vous voudrez) suffisent pour réduire votre stress de 60%. Plus fort qu’un anxiolytique! « Si, en plus, les textes sont rigolos, ça fait du bien aussi au corps, pas seulement à la tête», m’assure un vieux Veveysan de La Valsainte, qui a découpé la dépêche dans un journal gratuit auquel il est assidu. Or cet écluseur de chardonne peut vous étonner par de plus prestigieuses références en citant rien moins qu’Emmanuel Kant: «Une lecture amusante est aussi utile à la santé que l’exercice du corps.» Bref, en 6 minutes, en dix fois moins qu’une heure de votre existence, un bonheur mental et corporel vous est garanti sur-le-champ. Mais il faut d’abord déclencher une minuterie.

A cette citation surprenante du philosophe de Königsberg, dont jadis on avait lu des concepts catégoriels moins rigolards, on est en droit de préférer, comme moi, celle du poète Louis Aragon. Elle est extraite de Blanche ou l’oubli: «La lecture d’un roman doit jeter sur la vie une lumière.» La vie, c’est un programme plus long et plus aléatoire qu’un électrocardiogramme minuté d’une salle de fitness éclairée aux néons, car elle réclame de la lumière vraie,  du temps qui dure. Celui la nuit des temps, qui s’écoule à son gré, en méandres ou non, et en érodant ses berges comme font fleuves et rivières. Revoici le Chant de notre Rhône de Ramuz, paru en 1920, et dont le Pulliéran universel comparait la grosse flaque d’eau douce, que ce dieu fluvial avait creusée entre nos moraines et les Alpes de Savoie, à une «Méditerranée à nous, une petite mer avant la grande.» Plus modeste sera, 30 ans après, la tellement populaire «Venoge» de Jean Villard-Gilles. Une qui aurait «des airs de Colorado».

On n’oublie moins encore le vertigineux Danube mythique de Jacques Mercanton, où miroitent de subtiles douleurs adolescentes dans son chef-œuvre paru il y a juste 40 ans: L’Eté des Sept Dormants. On y embarque comme Rimbaud, dans des flots furibards et des maelstroms qui “dérèglent tous les sens”.

Sa lecture, ou relecture, est un bain de jouvence.

02/08/2014

Un chant de berger pour la patrie

Pour faire un sort au désuet cantique de Zwyssig & Widmer, composé à Zoug en 1841 mais qui nous sert d’hymne officiel seulement depuis 33 ans, la Société suisse d’utilité publique a donc lancé un concours pour en créer un nouveau. Un qui serait musicalement différent – du rock? de la house? du rap? L’innovation devra surtout porter sur les paroles «lourdes de style, peu actuelles». Mais elles seront chantées dans les 4 langues nationales, pas encore en slang des USA. Après tout, il s’agit de patriotisme… Le concours a fait mouche: 208 propositions ont été soumises à fin juin à un aréopage d’experts, qui opérera une présélection dans cette panoplie disparate d’alternatives au Cantique suisse, dont 129 sont en allemand, 60 en français, 7 en italien, 10 en romanche. La mouture du meilleur finaliste sera désignée par le public, et c’est le Conseil fédéral qui, en 2015, l’entérinera ou non.

Entendu dans un salon des Trois-Couronnes cet avis d’un retraité bristolien qui vit à Vevey depuis longtemps: «Quand une démocratie, ancienne et respectable comme la vôtre envisage de répudier son hymne national, c’est pas bon signe. Elle avait déjà renoncé, en 1961, à un antérieur dont la mélodie était la même que celui de mon pays, God save the Queen. Vous n’avez pas suffisamment le goût de la durabilité.»

S’il faut vraiment un changement, ne pourrait-on se contenter d’une pièce orchestrale sans paroles? Sans l’obligation pour nos sportifs de se ridiculiser dans un mauvais «karaoké d’estrade», comme dirait en France Mme Taubira? «Non, c’est plus beau s’il y a des phrases dedans, rétorque Beatriz, ma voisine d’origine madrilène, car ça peut se chanter pendant la lessive». Il est vrai que celui de l’Espagne n’en a point: la Marcha Reale est l’exécution seulement instrumentale d’une marche militaire remontant à 1770.

Pour exprimer mon attachement à la Suisse qui m’a fait grandir, j’opterais moi pour une chanson tendrounette de mon enfance. Celle du Petit chevrier, qui «connaît tous les sentiers bordés de noisetiers». Composée le Vaudois Gustave Doret, (1866-1943) sur des vers du magnifique humoriste genevois Pierre Girard (1892-1956), on l’imagine entonnée par des footballeurs adultes dans un stade olympique international. On y verserait les plus belles larmes de sa jeunesse perdue.