19/10/2014

Papa, dessine-moi une dysplasie rénale

Les interrogations enfantines les plus désarmantes ne se rattachent pas qu’au nombre d’étoiles qu’il y a dans le ciel, ni à pourquoi les petits bateaux ont des ailes. En Suisse, une minorité méconnue de parents tente de répondre, avec amour, à celles d’une petite Ludivine aux yeux d’or, d’un Jonathan à dégaine animale d’enjôleur annonçant un futur Don Juan. A ces marmots atteints de maladie rénale rare, et trop souvent soumis à des examens médicaux, comment répondre sans rien dramatiser?

 

 

- C’est vrai, Maman, que je suis malade comme Papy qui est à Rive-Neuve? Chouette, j’aurai une télé pour moi toute seule!

 

Primo, il convient de botter en touche par un demi-mensonge:

 

- Papy va bientôt mourir de vieillesse, alors que toi, ma petiote, tu as une grande vie devant toi. Tu n’as que de la fièvre.

 

Le mal rénal s’envenimant, et les traitements s’intensifiant, le vocabulaire jeune patient se diversifie: «C’est quoi un rein?» Jusqu’alors, il ignorait qu’il possédait un, voire deux. Deux gros haricots géants situés de part et d’autre vers l’arrière de son petit ventre. Deux légumes oblongs qui pourriront son futur.

Avant son âge dit de raison, il est frappé d’une précocité inhabituelle et terrifiante qui lui fait connaître l’intérieur de son anatomie, à l’heure où ses camarades d’école primaire commencent seulement à compter le nombre de leurs doigts et orteils. Il apprendra à prononcer des mots plus compliqués encore: Dysplasie rénale multitykisque, polykystose, glomérulosclérose, etc.

 

Autant de maladies rénales qui ont le tort d’être peu médiatisées, et moins secourues financièrement que le cancer, le sida, ou d’autres fléaux majeurs. Elles n’en sont pas pour autant moins secourables: voilà juste dix ans, une Association pour l’information et la recherche sur les maladies rénales d’origine génétique (AIRG), sous l’égide charismatique du grand néphrologue vaudois Jean-Pierre Guignard – qui œuvra jadis au Vietnam pour les causes humanitaires de la Centrale sanitaire suisse - s’évertue à les faire connaître pour mieux les résorber définitivement. Une récolte de fonds est évidemment nécessaire.

 

www.airg-suisse.org

 

 

 

12/10/2014

Se coiffer pour l’hiver ou par coquetterie

Cet été indien inespéré est condamné à s’étioler. Il serait donc judicieux de se prémunir contre un retour vengeur des frimas, à une baisse cruelle de la température qui ferait rosir les oreilles en pétale d’orchidée de Kevin, le nouveau facteur du village à vélo (c’est le cadet du laitier Bourgnoud). Atteint de calvitie déjà à 24 ans, il est menacé d’une grippe crânienne, après qu’il l’eut été durant les rares dernières canicules par l’insolation qui frappa de torpeur et de blancheur aveuglante les sentiers en zigzag de Lavaux. Il y avait encouru les feux du soleil, le voici bientôt en proie aux averses glacées de la fin d’automne. On ne saurait assez conseiller à ce maladroit de bien se coiffer. Soit d’un chapeau en bonne et due forme, comme on en confectionne parfois chez de rares chapeliers professionnels. Sinon du bonnet oblong à oreilles flottantes que lui tricotera sa tante Gladys - la belle-sœur du laitier – et qui en imbibera abondamment les pans de laine temporaux d’huile de camphre, très souverain contre les rhumatismes.

 

 Face au miroir de l’antichambre de leur ferme vigneronne, le Kevin s’éplore:

 -Tantine, je me trouve ridicule. J’ai l’air d’une otarie du Cirque Knie.

 -On se fout des apparences, c’est la santé qui prime. Savais-tu que 40% de la perte calorique s’effectue par le crâne?

 Dame Gladys, elle-même, ne s’aventure jamais en dehors de son appentis sans s’être «suffisamment coiffée chaudement». Allergique à la laine, elle love sa vieille crinière dans une chapka en lapin noir que son homme défunt avait acheté en Union Soviétique. Un bonnet viril qui fait rigoler les enfants à la ronde.

 Or, sans le vouloir,  tante Gladys de Ruchonnens-sur-Villette, a précédé une vogue vestimentaire qui fait fureur à Paris: il y est de bon goût, pour les femmes «à caractère» de porter un borsalino, comme les gangsters de Chicago, ou Belmondo et Delon dans le film éponyme (mais je n’oublie pas la très féminine Jean Seberg dans «A bout de souffle »). Le plus énigmatiques se coiffent d’un melon noir pour ressembler à Boy George, à Hercule Poirot. Voire à Dupond et Dupont! Que font-elles du képi ? Du casque à pointe ?

 

 

 

 

06/10/2014

Toutes et tous des bêtes à Bon Dieu

Il n’y a pas que la coccinelle qui peut se vanter de monter jusqu’aux cieux. La chevrette du Pic Chaussy les rejoint par la tangente vertigineuse du raidillon des Pierriers. La vache de nos alpages les atteindra à son rythme, lent, plus serein: à l’instar de toute créature, elle s’enivre de la fraîcheur des cimes. On n’oublie pas l’envol sinusoïdal du toucan au bec d’or, ni les efforts de l’alpiniste qui conquiert l’Himalaya après avoir vaincu le Cervin. On admire itou le grutier qui rafistole la toiture de la tour lausannoise de Bel-Air.

- T’es jamais tombé? lui fait un copain admiratif.

- Chez nous, on ne tombe qu’une fois, rétorque sobrement l’ouvrier, qui a appris à tutoyer le firmament.

 

C’est dire si le paradis chrétien (les Saintes Ecritures en tout cas l’affirment) est aussi promis aux humains. Le dimanche 4 octobre, ils furent donc autorisés à accompagner leurs chiens, chats, lapins et autres hamsters domestiques au Forum de la SVPA de Sainte-Catherine, près de Chalet-à-Gobet, pour une rituelle bénédiction des animaux. Une cérémonie insolite mais prise très au sérieux par ses célébrants. Depuis une dizaine d’années, elle perpétue un peu partout en Suisse une liturgie à fragrances païennes, mais qui remonterait à François d’Assise. L’immense figure sainte du XIIIsiècle, qui renonça glorieusement à tous ses biens, préconisa la vertu de pauvreté, la charité. Mais aussi l’amour porté à l’alouette et aux palombes, au loup sauvage – n’en déplaise à certains de nos cousins valaisans.

En 1979, le Poverello a été officiellement proclamé par Jean-Paul II «patron céleste des écologistes». Au calendrier des Fêtes majeures, la fête du bel oiseleur est agendée au 4 octobre. C’est donc naturellement sous son égide symbolique et poétique, que la bénédiction des animaux s’est déroulée dimanche à la SVPA lausannoise, sous la présidence d’un officiant qui croit profondément à un partenariat équilibré entre l’homme et la bête.

La messe est traditionnelle, mais sans distribution d’hosties… Et sans recueillement silencieux imposé: miaulements, aboiements, cris de perruches et autres dissonances animales peuvent résonner ensemble. Un chahut hétéroclite et joyeux, la plus spontanée des prières.