07/04/2015

Ramuz trop vénéré car trop méconnu?

 

Près de septante ans après sa mort, certains observateurs de la scène culturelle romande confèrent à l’auteur de Derborence, le profil écrasant de la statue du Commandeur du Don Giovanni de Mozart. D’un maître à penser qui sortirait de sa tombe pulliérane pour foudroyer quiconque en Romandie publierait des romans, des poèmes autrement qu’à son aune. Voilà Charles Ferdinand Ramuz (sans trait d’union s.v.p.), que Céline et Beckett tenaient pour un génie de la langue française, réduit au rôle d’un patriarche régional. Et son style incomparable - tout en même temps pictural et métaphysique - à un conformisme littéraire lui aussi local. Une chasse gardée.

 

 

 

Non, Ramuz n’était pas un Procuste. Ce brigand mythologique qui couchait des badauds sur une planche de torture pour raccourcir à la hache leurs membres qui dépassaient et y étirer ceux qui étaient trop courts. Il abominait non seulement les demi-mesures, comme Dieu, dit-on, vomit les tièdes, mais toute mensuration idéologique. Rappelons qu’en 1937, il intitula Besoin de grandeur un manifeste éclatant qui voulait affranchir l’homme de ses appartenances.

 

 

 

Six ans plus tôt, dans la revue Aujourd’hui, qu’il dirigea de 1929 à 1931, il avait exprimé plus fermement son mépris des conventions en une chronique intitulée Conformisme. Un très beau texte polémique: à des conseillers fédéraux qui avaient proclamé que la Suisse était un «pays de hauteur moyenne», il donna cette belle leçon d’exhaussement: «Plus ils s’acharnent à perfectionner une moyenne, plus ils deviennent hostiles par là-même à tout ce qui tendrait à la dépasser."

 

 

 

Mais des mots plus vigoureux traduisaient sa vive inquiétude pour les générations futures. Voici un extrait où l’écrivain songe à elles, en leur insufflant son besoin de grandeur: «Les jeunes gens quand ils naissent à eux-mêmes et cherchent à prendre leur essor, voilà qu’ils se heurtent partout à un mur. (…) Ils sont dans ce pays comme s’ils n’y étaient pas. Là est leur risque, car ils ont au moins besoin d’un risque; et c’est précisément l’existence du même risque que le conformisme n’admet pas.»

 

Charles Ferdinand Ramuz, aimait donner des leçons, mais il n’était pas Procuste, ni un pape littéraire.

        

 

       

28/03/2015

Le lait ne nourrit plus son héros

 

Depuis une quinzaine d’années, une mauvaise réputation est faite aux produits lactés. Pour quelques nutritionnistes, le lait, les yoghourts et les fromages provoquent des embarras digestifs ou articulatoires. Pire: ils font tousser autant que le tabac! Ils leur substituent de faux laitages à base d’un brouet non animal, où l’on a trempé, dépelliculé et broyé des graines de soja cuites avec de l’eau. Et cet ersatz affriande de plus en plus d’adeptes. A leurs adversaires, qui soutiennent que le lait (de vache, de chèvre, de brebis, de femme aussi…) est indispensable à la santé humaine depuis des millénaires, ils opposent des arguments modernes irréfutables – testés en laboratoire: carence d’oméga 3 dans le contenu industriel des berlingots des supermarchés. Traces résiduelles de pesticides et d’antibiotiques que l’herbivore aurait mâchouillées et ingurgitées en son innocente et misérable inconscience.

 

 

 

Pour scientifiques qu’elles soient, ces vérités choquent vivement mon amie chablaisienne Sylvette Pouchon, fromagère de mère en fille près de Corbeyrier: «Nos vaches sont plus intelligentes que ces savants des villes qui n’en ont jamais trait aucune. Elles trient ce qu’elles mangent, et le lait qu’elles nous donnent est depuis toujours une offrande du Bon Dieu. Elles ne sont pas idiotes, moi non plus d’ailleurs. Si je suis en bonne santé, c’est pour avoir bu le lait de ma maman. C’était du lait, pas du soja! Et si mon fils cadet Jordan n’avait pas été nourri au mien, il ne serait pas devenu en 2013 champion suisse junior à la culotte à Berthoud!»

 

 

 

C’est dire si le lait bovin – tout comme l’humain – a pu ragaillardir de grands héros. Contester cette vérité offense, au passage, des siècles de splendeurs picturales qui représentent, depuis la Renaissance italienne, le sein de la femme comme une source de spiritualité plus qu’un symbole érotique. Ce serait insulter les Trois Grâces de Rubens, les Grandes Baigneuses de Cézanne, les mamelues Tahitiennes de Gauguin, la Vénus endormie de Giorgione qui se trouve au Musée de Dresde. Une galerie ininterrompue de poitrines nues ou «pigeonnantes» qui ont traversé l’Histoire du monde sans nous y faire perdre le goût doux et sacré du lait.

 

 

 

 

 

22/03/2015

Chants d'oiseaux et volière de poche

L'éclipse un rien décevante du premier jour du printemps ne leur a pas coupé la chique. Ils s'égosillaient déjà dans les ramures du Denantou, du parc de Milan. Ou à Derrière-Bourg, à deux pas de Saint-François, de son brouhaha qui n'a rien de champêtre – et de ses pigeons gris bitume au roucoulement monotone et invariable. Les oiseaux dont je vous parle sont plus petits, plus gais: des passereaux d'humeur migratrice qui respectent l'horloge universelle et la rotation des saisons.

De branche en branche, d'aubier en aubier, vagabonde toute une symphonie de gazouillements contrastés, de sifflements, de ramages multicolores. Selon Jeff Compondu, mon voisin ornithologue qui connaît leur morphologie ailée, mais aussi leur âme, ces zoziaux printaniers vocalisent chacun à la façon. Pour prévenir des congénères d'un danger, ou pour inspirer de l'amour à quelque oiselle.

Leur chant, qui peut très précisément se noter sur la partition des tonalités (jusqu'à rendre jaloux les ténors d'opéra) – jaillit de la syrinx. Un minuscule organe vocal situé sous leur gorge, et dont le nom inspira en 1913 à Claude Debussy un air en solo pour flûte. On y entend une voix humaine qui rêve d’être plus aérienne.

Comment distinguer leurs chants? En attendant que la technologie mette au point une application sur smartphone pour les identifier, on peut relire L'almanach des quatre saisons d'Alexandre Vialatte, paru chez Julliard en 2001. Le grand Auvergnat les répertorie avec sa délicieuse sagesse débridée: «L'alouette grisolle, la caille carcaille, le corbeau croasse, le geai cajole, les gélinottes gloussent, le merle siffle ou flûte et le moineau pépie, la pie jase ou jacasse, et la perdrix cacabe. L'épervier fait kr, kr, kr; le geai, polyglotte, parle comme l'homme, miaule comme la buse (en faisant fiuu, mais aussi quelquefois tchée, tchée) et hulule comme le chat-huant…»

 

Sachez aussi que le bouvreuil, si cher au poète Gustave Roud, a le chant plaintif et doux (diu diu). Que l'hirondelle de cheminée, l'annonciatrice la plus traditionnelle de la saison, elle fait tswit, tswit.
Ou tout simplement twit. Elle twitte à l'américaine comme votre téléphone de poche. Qui, lui, est sans grâce et sans ailes.