06/12/2014

DES PAPILLOTES POUR SACRER MME LA DINDE .

Aline, votre petite-fille, croyait que les dindes naissaient et grandissaient dans une barquette en cellulose des supermarchés. En même temps que le gigot d’agneau, les lasagnes précuites – avec cheval ou sans. Qu’elles étaient fabriquées en série, juste pour Noël et Nouvel-An, par les mêmes gens qui font des boules pour le sapin, rembourrent de peluche synthétique l’ourson destiné à Lionel son petit frère. Puis un matin de froidure qui couvrait de brume lilas la crinière sombre des Aiguilles de Baumes, en amont ouest de Champvent, elle tomba avec épouvante sur une dinde bien vivante. Toute en plumes, sur pattes griffues et squameuses, qui glougloutait en son enclos fermier, à grillage électrisé (pour éconduire Messire Renard), et surtout obèse. Telle une Mère-Grand sortie de son vieux fauteuil à pose-pieds pour inspecter l’état de son potager. Elle y claudique pareillement de traviole, non pas en raison d’une scoliose, mais pour avoir été exagérément nourrie.

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Telle est la nature réelle et originelle de cette imposante pièce de boucherie que Tantine Gladys farcit, avant chaque 25 décembre, ou pour la Saint-Sylvestre, de châtaignes et de choux de Bruxelles avant de l’enfourner dans une cuisine qui s’échauffera de plus en plus. En répandant partout à la ronde des fragrances de non seulement de volaille, mais d’estragon, d’échalotes confites dans du miel, d’un anis étoilé qui roulera et scintillera dans les bouches comme l’astre des Rois mages.

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La nutrition de cette volaille d’origine amérindienne, – au cou infiniment long et maigre sous lequel tremblotent des replis de peau écarlate comme on en imaginerait à des sauriens de l’ère jurassique – est devenue hélas une affaire plus commerciale et agroalimentaire que mythologique.

Si dans la plupart des fermes du Jorat, on la nourrit de granulés à base de blé ou de maïs. Puis, de protéines, puis de vitamines grossissantes, on la choit comme une princesse, destinée à la royauté qu’on sait. Quand elle naquit, elle n’était qu’un oisillon ne pesant rien: 3 grammes. En trois mois, son poids s’est trois fois miraculeusement fois centuplé. Oui, elle sera reine, impératrice, mais sans couronne.

Mais Tantine Gladys la gantera de royales papillotes à manchon en papier.

 

 

 

 

 

29/11/2014

Clartés contrastées de décembre

De plantureuses astrologues télégéniques qui se fardent à la diable, nous disent que décembre fait entrer le soleil dans la constellation du Capricorne. Un cataclysme paisible, si l’on permet cet oxymore: les dernières feuilles des marronniers lausannois tomberont sans fracas sur les trottoirs de l’avenue de Rumine. Et si le soleil devient enfin hivernal - plus blanc que blond - ce sera pour aveugler le randonneur endurci des dimanches. L’obliger à river ses yeux sur le bout fangeux de ses chaussures. Pour avoir désastreusement pataugé dans les sentiers détrempés du bois de la Dame, au départ de Thierrens, elles ont piètre allure dès qu’elles foulent le gravillon immaculé du cimetière de Neyruz-sur-Moudon. Un enclos modeste, mais où l’alignement géométrique des stèles funéraires fait rayonner une austérité délicieusement protestante. Le poète de Carrouge Gustave Roud aimait s’y asseoir sur un banc noir pour ne scruter que le ciel. Le ciel joratois, dont son œil juste déblayait les brumes en y repérant un bleu pur ancien. Le bleu marial de Nicolas Poussin, son peintre favori.

D’autres promeneurs sont moins délicats, se mouchent bruyamment jusqu’à faire s’envoler de la futaie les oiseaux de décembre. Par dépit le choucas lui renvoie des cris plus rauques encore.

Telles sont les joies grippales du dernier mois de l’an. En ville, elles sont moins élégiaques: les façades de magasins huppés tentent une énième fois de réinventer la magie de Noël, et rajeunir le calendrier de l’Avent que ma grand-maman trouvait déjà désuet dans les années soixante: «Ces petites fenêtres en carton sont ridicules, elles n’annoncent aucunement la naissance de Notre Seigneur.» Elle évoquait des lucarnes s’ouvrant sur des oursons en peluche, des angelots piètrement imités de Raphaël. Un demi-siècle plus tard, ces calendriers clignotent en panneaux géants sur les murs des cités. Ceux qu’on épingle à la cuisine sont plus miroitants encore et plus «trash»: ils ne révèlent que des tablettes électroniques, des muffins américains immangeables. Ou des figures légendaires non plus issues de l’Evangile mais de quelque guerre des étoiles. Le bon mage Melchior s’y est fait remplacer par un moins souriant Dark Vador.

 

 

 

 

16/11/2014

Des psaumes pour égrener nos jours

D’un conférencier au discours soporifique, on dit qu’il ânonne ou, moins vulgairement qu’il psalmodie, à cause du timbre monocorde de sa voix. Or le vénérable instrument auquel ce verbe est étymologiquement associé fait vibrer plusieurs cordes, en boyaux ou en laiton et que l’on pince avec un plectre, sinon directement avec ses doigts. Il y en a 15 paires, fixées par des chevilles, sur la caisse de résonance du psaltérion. Une espèce de calebasse plate en forme de «groin de porc» - la comparaison remonte au Xsiècle. Petit-cousin européen du qanûn arabo-persan, il fut l’ancêtre des cithares, et son nom procède évidemment du chant des psaumes, qu’il accompagna dans les monastères catholiques pour y ponctuer, et enluminer vocalement, une liturgie dite des Heures.

Depuis que le Christ a convié ses disciples à prier sans discontinuer, tout moine fidèle à ses vœux se sent condamné à psalmodier de l’aube jusqu’aux feux or et noirs du crépuscule. Pensionnaire au collège pulliéran de Champittet, j’y ai eu l’honneur d’admirer à la sauvette un père retraité qui, dans les années septante, observait à la lettre (et au chiffre!) une règle bénédictine instituée il y a 1500 ans. A l’aurore, heure liturgique dite des Matines, il raclait le graillon de sa voix ensommeillée pour entonner le 1er des psaumes, celui comparant le Seigneur à un arbre fruitier. A 6 heures, celle des Laudes, il en chantait d’autres sans plus tousser. A 9, celle de la Tierce, sa voix devenait de miel pour annoncer la grand-messe, suivie par son repas de midi… Après, il y avait la Sexte, la None et enfin des Vêpres chantées avant 18 heures. Notre chanoine n’allait point au lit sans avoir murmuré d’ultimes complies, tout en souriant aux ados qui se gaussaient de sa bigoterie. Pour mieux comprendre ces abnégations monacales, je vous incite à découvrir un très bel essai sur l’histoire des Psaumes, qu’ils fussent chrétiens en grec ou en latin, ou en hébreu. L’auteur est le lumineux Georges Athanasiadès, un musicologue qui connaît précisément les notes qui montent directement vers son Dieu, mais tient à rester un modeste chanoine de l’abbaye Saint-Maurice. Un lieu riche de 1500 ans de ferveur.

 

Psaumes, Ed. Saint-Augustin, 144 pages.