14/02/2015

Sagesses piquantes d’une dent-de-lion

Il ne faudrait la manger qu’à l’orée du printemps. Désormais, on la cultive pour la faire figurer dès Noël sur la carte des restaurants. Il y a 30 ans, les cuisines émaillées de bleu et blanc du Café Romand, alors sous le règne de la famille Péclat, ne servaient que de la dent-de-lion «sauvage». La précieuse denrée leur était rituellement fournie par un couple de vieillards, chenus comme neige mais aux jambes alertes et chaudement chaussés. A la mi-février, ces Philémon et Baucis vaudois arpentaient à la fraîche nos tertres et collines pour la cueillir au naturel dans des orées secrètes, aussi mystérieuses que des «coins à bolets». Là où la dicotylédone anémochore (son nom scientifique) montre dans le froid le bout de son nez, avant d’éployer ses languettes effilées et ses nageoires végétales. C’est parce qu’elles sont dentelées en crocs de fauve, découpées aux ciseaux de quelque décoratrice de théâtre d’ombres, qu’on a appelé la plante entière comme ça.

 

Mais pour qu’elles ne piquent point la langue et trouvent une pleine saveur, il faut les réduire davantage, les hacher le plus finement possible, au point qu’elles se passeraient de tout assaisonnement. La dent-de-lion en devient elle-même un condiment; pourquoi lui ajouter du sel et du poivre? Une larme d’huile, deux lardons, plus une émiettée d’œuf dur et de câpres italiennes suffiront pour ériger cette gentille salade de saison en plat royal.

 

Dent-de-lion, convenons-le, est un romandisme dont d’assonance est nettement plus appétissante que son synonyme parisien pissenlit. Etymologiquement trop diurétique quand on se met à table. Et désagréablement associé à une locution populaire qui voudrait faire de sa racine un repas post mortem. Or elle peut être dégustée aussi par les vivants, s’ils la montent par exemple en purée crémeuse parsemée de cerfeuil. De ses fleurs, quand elles sont bien épanouies et jaunes, on fait des biscuits, du miel, des confitures.

 

Par courtoisie poétique, épargnez en une. Qu’elle ait le temps de flétrir, et de se coiffer d’un pompon gazeux et argentée d’akènes. Vous savez, ces petites graines du savoir que le souffle de la Dame du Larousse (dessinée par le Lausannois Eugène Grasset en 1890) sème à tous les vents, pour piquer l’esprit universel.

07/02/2015

Quelques nuances de la couleur verte

 

Le vert serait-il devenu une exclusivité de la religion musulmane, son apanage? Des actualités tragiques, nées de confusions qui font brandir des oriflammes mensongères, le feraient penser. Certes, ce fut la couleur favorite de Mahomet son fondateur (Mohammed en langues islamiques), qui la trouvait «ravissante pour les yeux comme une verdure». Au point qu'il en fit celle des turbans sacrés et de ses étendards médiévaux. Quatre siècles plus tard, elle ondoie sur le drapeau national de nombreux pays du monde qui se sont ralliés au panache du grand prophète. S’y ajoutent par-ci par-là, du blanc, du rouge, un croissant de lune, une ou plusieurs étoiles.

 

Mais les armoiries du canton de Vaud ont, elles aussi, leur part de vert: du sinople héraldique, coupé d'argent. Et même d'or pour enluminer une timide et peu belliqueuse devise: «Liberté et patrie». Cette petite contrée lémanique s'est autorisée à verdir ses emblèmes pour des raisons qui relèvent de la puissante nature qui lui sert d'écrin: turquoises sont les filaments sinueux qui s'échappent du delta de la Dranse quand les vents du Léman se rassérènent. Vert-de-gris sont les troncs noueux des platanes du quai d'Ouchy. Celui, gigantesque, qui prospère sur l’île de Peilz, au large de Villeneuve, vire à la céruse blanche des excréments de mouettes et de cormoran. (Plus de 250 oiseaux y nichent ou s'y reposent.)

 

Emeraude devient le scintillement des iris de «Lucifer», le chat noir aux ondulations couleuvrines des voisins, à l'instant où il repère au jardin un papillon vert pomme qui butine. C'est dire si le vert est un pigment répandu dans la nature. Les grands peintres l'ont d'abord détesté, car il était difficile à fixer quand il provenait d'une matière végétale et ne résistait pas à la lumière. Le vert minéral était trop cher. Quant à l'oxyde de cuivre, aux effets clinquants, il lustrait somptueusement les velours de leurs modèles princiers, mais brûlait leurs propres yeux et leurs doigts fragiles: ce vert-là contient du cyanure…
Depuis, l'art pictural est devenu plus précautionneux. Cousine Paulette se met des gants en nitrile chirurgicaux quand elle recrée au pinceau la colonnade des Mémises depuis son petit balcon pulliéran.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

31/01/2015

Non, le mot n'est pas de Voltaire…

 

Son esprit vif, aigrelet, mais désinfectant, souffle depuis trois siècles dans nos cités et nos champs. Des traces du passage météorique à mille panaches de ce Monsieur François-Marie Arouet ont marqué toute la mémoire romande. Jacques Chessex la revivifia dans le plus aérien de ses romans, paru en 1995. Dans le quartier sous-gare de Lausanne, une rue porte son nom: l'auteur de Candide y avait séjourné dans la «campagne dite de Montriond». Plus en amont, au parc de Mon Repos, un édicule ornemental s'est mué en bistrot estival rebaptisé Folie Voltaire. Evocation d'un théâtre de verdure proche, où furent créées des tragédies oubliées du philosophe des Lumières. Il convoita aussi en 1754, le château d'Allaman sur la Côte, mais y renonça avoir reçu du bailli cette missive comminatoire: «On dit que vous avez écrit contre la religion. Dieu vous pardonnera dans sa grande clémence. Gardez-vous d'écrire contre Leurs Excellences de Berne, elles ne vous le pardonneront jamais.» En dépit de cet échec transactionnel, Voltaire conservera des relations d'amitié avec le Pays romand, qu'il jugeait «plus moderne» que sa France natale.

 

Pourquoi l'évoquer si instamment en cette chronique? A cause d'une riposte qui, depuis longtemps, fait le tour du monde, mais n'a jamais été autant galvaudée que depuis le massacre, le 7 janvier, à Paris, de satiristes qui défendaient la liberté d'expression. Elle sonne comme une devise: «Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire.» On a tort de l'attribuer à Voltaire, même si toute la sagesse de son Traité sur la tolérance (1763) s'y retrouve. Elle n'y figure pas en ces termes-là, et pas davantage dans une lettre qu'il aurait adressée avant sa mort à un prêtre dont il désapprouvait les théories, sans le dissuader de les exprimer.

 

Elle a été inventée en 1906 par Mrs Eveline Béatrice Hall, une historiographe anglaise qui ne voulait que résumer – non sans pertinence - une conviction que son mentor n'aurait pas désavouée: «I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it', was his attitude now». Mais peut-être que Voltaire l’aurait formulée différemment.