12/10/2014

Se coiffer pour l’hiver ou par coquetterie

Cet été indien inespéré est condamné à s’étioler. Il serait donc judicieux de se prémunir contre un retour vengeur des frimas, à une baisse cruelle de la température qui ferait rosir les oreilles en pétale d’orchidée de Kevin, le nouveau facteur du village à vélo (c’est le cadet du laitier Bourgnoud). Atteint de calvitie déjà à 24 ans, il est menacé d’une grippe crânienne, après qu’il l’eut été durant les rares dernières canicules par l’insolation qui frappa de torpeur et de blancheur aveuglante les sentiers en zigzag de Lavaux. Il y avait encouru les feux du soleil, le voici bientôt en proie aux averses glacées de la fin d’automne. On ne saurait assez conseiller à ce maladroit de bien se coiffer. Soit d’un chapeau en bonne et due forme, comme on en confectionne parfois chez de rares chapeliers professionnels. Sinon du bonnet oblong à oreilles flottantes que lui tricotera sa tante Gladys - la belle-sœur du laitier – et qui en imbibera abondamment les pans de laine temporaux d’huile de camphre, très souverain contre les rhumatismes.

 

 Face au miroir de l’antichambre de leur ferme vigneronne, le Kevin s’éplore:

 -Tantine, je me trouve ridicule. J’ai l’air d’une otarie du Cirque Knie.

 -On se fout des apparences, c’est la santé qui prime. Savais-tu que 40% de la perte calorique s’effectue par le crâne?

 Dame Gladys, elle-même, ne s’aventure jamais en dehors de son appentis sans s’être «suffisamment coiffée chaudement». Allergique à la laine, elle love sa vieille crinière dans une chapka en lapin noir que son homme défunt avait acheté en Union Soviétique. Un bonnet viril qui fait rigoler les enfants à la ronde.

 Or, sans le vouloir,  tante Gladys de Ruchonnens-sur-Villette, a précédé une vogue vestimentaire qui fait fureur à Paris: il y est de bon goût, pour les femmes «à caractère» de porter un borsalino, comme les gangsters de Chicago, ou Belmondo et Delon dans le film éponyme (mais je n’oublie pas la très féminine Jean Seberg dans «A bout de souffle »). Le plus énigmatiques se coiffent d’un melon noir pour ressembler à Boy George, à Hercule Poirot. Voire à Dupond et Dupont! Que font-elles du képi ? Du casque à pointe ?

 

 

 

 

06/10/2014

Toutes et tous des bêtes à Bon Dieu

Il n’y a pas que la coccinelle qui peut se vanter de monter jusqu’aux cieux. La chevrette du Pic Chaussy les rejoint par la tangente vertigineuse du raidillon des Pierriers. La vache de nos alpages les atteindra à son rythme, lent, plus serein: à l’instar de toute créature, elle s’enivre de la fraîcheur des cimes. On n’oublie pas l’envol sinusoïdal du toucan au bec d’or, ni les efforts de l’alpiniste qui conquiert l’Himalaya après avoir vaincu le Cervin. On admire itou le grutier qui rafistole la toiture de la tour lausannoise de Bel-Air.

- T’es jamais tombé? lui fait un copain admiratif.

- Chez nous, on ne tombe qu’une fois, rétorque sobrement l’ouvrier, qui a appris à tutoyer le firmament.

 

C’est dire si le paradis chrétien (les Saintes Ecritures en tout cas l’affirment) est aussi promis aux humains. Le dimanche 4 octobre, ils furent donc autorisés à accompagner leurs chiens, chats, lapins et autres hamsters domestiques au Forum de la SVPA de Sainte-Catherine, près de Chalet-à-Gobet, pour une rituelle bénédiction des animaux. Une cérémonie insolite mais prise très au sérieux par ses célébrants. Depuis une dizaine d’années, elle perpétue un peu partout en Suisse une liturgie à fragrances païennes, mais qui remonterait à François d’Assise. L’immense figure sainte du XIIIsiècle, qui renonça glorieusement à tous ses biens, préconisa la vertu de pauvreté, la charité. Mais aussi l’amour porté à l’alouette et aux palombes, au loup sauvage – n’en déplaise à certains de nos cousins valaisans.

En 1979, le Poverello a été officiellement proclamé par Jean-Paul II «patron céleste des écologistes». Au calendrier des Fêtes majeures, la fête du bel oiseleur est agendée au 4 octobre. C’est donc naturellement sous son égide symbolique et poétique, que la bénédiction des animaux s’est déroulée dimanche à la SVPA lausannoise, sous la présidence d’un officiant qui croit profondément à un partenariat équilibré entre l’homme et la bête.

La messe est traditionnelle, mais sans distribution d’hosties… Et sans recueillement silencieux imposé: miaulements, aboiements, cris de perruches et autres dissonances animales peuvent résonner ensemble. Un chahut hétéroclite et joyeux, la plus spontanée des prières.

 

 

 

28/09/2014

Vitraux d’octobre et gelée blanche

De tous les mois que fait l’an, le 10e remporte les suffrages les plus affectueux, après mai et juin. Car le calendrier du cœur humain – à l’exemple du règne vivant en son ensemble – se conjugue dans la loi des lumières: les printanières sont vert pomme, vanillées d’un pollen qui fait pleurer les victimes de rhinite.

Au début de l’automne 2014, elles sont variables, différemment odorantes car elles répandent encore des senteurs de barbecues – les derniers probablement qui font danser à Vidy nos amis lausannois d’origine gitane autour de braseros de joie tristounette, et des vapeurs paprikantes d’une goulasch qui pimente délicieusement les crépuscules du Léman. Bientôt, elles fraîchiront. Devenant, de jour en jour, plus colorées et contrastées, dans une tessiture qui s’échelonne du vert chlorophylle (les sapins du Risoux), à l’anthocyane indigo, voire betterave, des hêtraies du Jorat. En passant par une panoplie infinie d’ocres clairs ou sombres qui enluminent les feuillus du parc de Mon-Repos. Gabriel Fauré y aurait méditativement déambulé, en 1912, avant de composer à Lausanne son poème lyrique de «Pénélope».

 

En cette gamme végétale s’enchevêtrent la xanthophylle (du grec xanthos, «jaune») et le carotène qui instille dans les feuillages une sève orangée. Celle aussi d’un légume potager familier, qui plaît autant à Mlle Choupignard, votre voisine de palier de Florimont, qu’à Fridolin, son lapin domestique. En la même promenade lausannoise, ce pigment doré fait rougeoyer une mosaïque de minuscules petites lucarnes polychromes, qu’on imaginerait serties dans l’armature en plomb de vitraux montant jusqu’au ciel gris-bleu du Tribunal fédéral. On y entre dans une Sainte-Chapelle, disons en une plus modeste que celle de l’île de la Cité, mais qui serait bâtie sur un jardin à l’anglaise striée d’allées et aux pelouses humides. Au petit matin, le parc s’enveloppe d’une brume vagabonde, née d’une rosée, appelée parfois «gelée blanche», qui fait tout scintiller. La buée qui s’en élève voudrait tout poudroyer et blanchir. Elle s’évanouira comme un rêve à l’heure de votre premier café croissant. Celle où, enfin «dégelé», le monde réel vous réapparaîtra avec ses mélancoliques petites habitudes.