01/11/2014

Une radio visuelle, une télé acoustique

Il y eut une ère antédiluvienne où des sauriens infestaient l’arc lémanique, alors cerclé de moraines glaciaires qui frigorifiaient les pieds des gens. Vos aïeux réchauffaient les leurs devant un poêle en fonte en écoutant Radio Sottens et le «Disque préféré de l’auditeur» de Mlle Golay. Le museau proéminent d’un brontosaure se frottait à leurs fenêtres - après avoir ingurgité deux plants de pétunias, trois bacs de géraniums et d’autres vivaces de balcon. Cela ne distrayait pas leur concentration, car dans les années trente Angèle Golay était une «speakerine» très appréciée, une vedette romande radiogénique. Elle se laissait appeler familièrement Hortense. De même, son son collègue Marcel Suès (1899-1989), qui fut un roi des premiers reportages sportifs – et un commentateur politique au bagout vif et onctueux - s’était affublé du sobriquet drolatique de Squibbs. D’un mot anglais signifiant magicien.

 
En ce temps-là, la radio, c’était un florilège de timbres féminins ou virils reconnaissables entre vingt et cent. Des récits et commentaires tissés par des voix qui nous devenaient familières, sans que nous éprouvions forcément l’envie de leur mettre des visages. Ou alors, on les imaginait.
Il y avait une espèce féerie, qui vient de s’étioler en ce début du XXIsiècle où la prédominance du génie internautique révolutionne images et sons chaque matin (au profit d’une technologie mobile de smartphones ou d’autres robots de poche), quitte à tout enchevêtrer. L’avènement en France, donc demain en Suisse, d’émissions «radiofilmées» nous dévoile déjà sur une chaîne publique des chemises mal repassées, sans cravate. Des fronts de journalistes et animateurs suants sous les néons du studio, et pas poudrés par quelque maquilleuse. Les voici pris en flagrant délit d’attitude naturelle. Quelle horreur! Mais un de leurs PDG épris de modernité affirme qu’«aujourd’hui on doit pouvoir regarder la radio». Tôt ou tard, ses subalternes devront se farder et s’attifer comme des gens de télé. Un média respectable, mais que mon voisin Jeannot T. ne regarde plus depuis 30 ans. Il ne l’allume que dans des hôtels à l’étranger. Et encore, c’est pour créer dans sa chambre un fond sonore qui bercera son sommeil.

 

 

 

26/10/2014

Des fleurs de smog pour nos défunts

Les jonchées du bois de Sauvabelin sont enfin détrempées, son humus régénéré, son oxygène refroidi, avec des essaims de pigments poivrés qui vont pleuvoir sur la ville. L’été indien d’octobre a-t-il été exagérément long? «Trop de beau temps tue le beau temps» dit un adage que je viens d’inventer pour singer un tour syntaxique à la mode, et donner raison à ceux qui préfèrent le cycle traditionnel du climat aux saisons hybrides.

 

Notre smog urbain se nuera de lumières agricoles brunes évoquant la couleur des terres vides de novembre, la mort d’une végétation vouée à refleurir. Celle aussi de gens qui nous sont chers et ont été programmés à un processus quasi scientifique de résurrection – telle est du moins ma certitude de catholique.

Certes, leur souvenir flamboie davantage dans nos cœurs que sous la pierre tumulaire glacée où ils sont inhumés, et c’est pourquoi de nombreux Lausannois – parmi eux des athées- iront se recueillir le week-end prochain sur la tombe de Maman, de Papa. Ou d’une vieille tante Edwige qui avait de la barbe aux joues, mais dont les onctueuses tartes à la rhubarbe délectent la mémoire.

Les 1er et 2 novembre qui viennent auront les odeurs camphrées du chrysanthème, qui est une fleur impériale au Japon, mais une fleur de tristesse dans les cimetières de notre ville. Au plan du patrimoine, le plus important est celui du Bois-de-Vaux, à Vidy: le séjour des morts le plus majestueux de Suisse, car conçu avec une haute sagesse symétrique, en 1922, par le grand architecte Alphonse Laverrière. Celui de Montoie, créé 50 ans après plus en amont, évoque, lui, un parc à l’anglaise, plus «moderne». Il a pour mérite principal d’être doté d’un parking, destiné à des endeuillés pressés, et d’échoppes de fleuristes qui vendent des gerbes aux chagrinés de dernière minute.

A la fin du XVIIIe siècle, Lausanne vouait aux macchabées ordinaires plus de compassion: farouchement luthérienne, rejetant le culte des saints, elle a protégé avec une bonté œcuménique avant l’heure des carrés funéraires «papistes» situés alors à Sainf, ou à la Madeleine, en surplomb de la Riponne. Leurs croix étaient ornées de chapelets et de roses en faïence. L’affliction était déjà universellement respectée.

 

 

 

19/10/2014

Papa, dessine-moi une dysplasie rénale

Les interrogations enfantines les plus désarmantes ne se rattachent pas qu’au nombre d’étoiles qu’il y a dans le ciel, ni à pourquoi les petits bateaux ont des ailes. En Suisse, une minorité méconnue de parents tente de répondre, avec amour, à celles d’une petite Ludivine aux yeux d’or, d’un Jonathan à dégaine animale d’enjôleur annonçant un futur Don Juan. A ces marmots atteints de maladie rénale rare, et trop souvent soumis à des examens médicaux, comment répondre sans rien dramatiser?

 

 

- C’est vrai, Maman, que je suis malade comme Papy qui est à Rive-Neuve? Chouette, j’aurai une télé pour moi toute seule!

 

Primo, il convient de botter en touche par un demi-mensonge:

 

- Papy va bientôt mourir de vieillesse, alors que toi, ma petiote, tu as une grande vie devant toi. Tu n’as que de la fièvre.

 

Le mal rénal s’envenimant, et les traitements s’intensifiant, le vocabulaire jeune patient se diversifie: «C’est quoi un rein?» Jusqu’alors, il ignorait qu’il possédait un, voire deux. Deux gros haricots géants situés de part et d’autre vers l’arrière de son petit ventre. Deux légumes oblongs qui pourriront son futur.

Avant son âge dit de raison, il est frappé d’une précocité inhabituelle et terrifiante qui lui fait connaître l’intérieur de son anatomie, à l’heure où ses camarades d’école primaire commencent seulement à compter le nombre de leurs doigts et orteils. Il apprendra à prononcer des mots plus compliqués encore: Dysplasie rénale multitykisque, polykystose, glomérulosclérose, etc.

 

Autant de maladies rénales qui ont le tort d’être peu médiatisées, et moins secourues financièrement que le cancer, le sida, ou d’autres fléaux majeurs. Elles n’en sont pas pour autant moins secourables: voilà juste dix ans, une Association pour l’information et la recherche sur les maladies rénales d’origine génétique (AIRG), sous l’égide charismatique du grand néphrologue vaudois Jean-Pierre Guignard – qui œuvra jadis au Vietnam pour les causes humanitaires de la Centrale sanitaire suisse - s’évertue à les faire connaître pour mieux les résorber définitivement. Une récolte de fonds est évidemment nécessaire.

 

www.airg-suisse.org