09/08/2014

La lecture ne relaxe pas, elle rajeunit

Après quatre ans de recherche, une étude canadienne de la National Reading Company révèle que cette occupation n’est pas vaine. Que six minutes de lecture suivie (sur papier, tablette ou ce que vous voudrez) suffisent pour réduire votre stress de 60%. Plus fort qu’un anxiolytique! « Si, en plus, les textes sont rigolos, ça fait du bien aussi au corps, pas seulement à la tête», m’assure un vieux Veveysan de La Valsainte, qui a découpé la dépêche dans un journal gratuit auquel il est assidu. Or cet écluseur de chardonne peut vous étonner par de plus prestigieuses références en citant rien moins qu’Emmanuel Kant: «Une lecture amusante est aussi utile à la santé que l’exercice du corps.» Bref, en 6 minutes, en dix fois moins qu’une heure de votre existence, un bonheur mental et corporel vous est garanti sur-le-champ. Mais il faut d’abord déclencher une minuterie.

A cette citation surprenante du philosophe de Königsberg, dont jadis on avait lu des concepts catégoriels moins rigolards, on est en droit de préférer, comme moi, celle du poète Louis Aragon. Elle est extraite de Blanche ou l’oubli: «La lecture d’un roman doit jeter sur la vie une lumière.» La vie, c’est un programme plus long et plus aléatoire qu’un électrocardiogramme minuté d’une salle de fitness éclairée aux néons, car elle réclame de la lumière vraie,  du temps qui dure. Celui la nuit des temps, qui s’écoule à son gré, en méandres ou non, et en érodant ses berges comme font fleuves et rivières. Revoici le Chant de notre Rhône de Ramuz, paru en 1920, et dont le Pulliéran universel comparait la grosse flaque d’eau douce, que ce dieu fluvial avait creusée entre nos moraines et les Alpes de Savoie, à une «Méditerranée à nous, une petite mer avant la grande.» Plus modeste sera, 30 ans après, la tellement populaire «Venoge» de Jean Villard-Gilles. Une qui aurait «des airs de Colorado».

On n’oublie moins encore le vertigineux Danube mythique de Jacques Mercanton, où miroitent de subtiles douleurs adolescentes dans son chef-œuvre paru il y a juste 40 ans: L’Eté des Sept Dormants. On y embarque comme Rimbaud, dans des flots furibards et des maelstroms qui “dérèglent tous les sens”.

Sa lecture, ou relecture, est un bain de jouvence.

02/08/2014

Un chant de berger pour la patrie

Pour faire un sort au désuet cantique de Zwyssig & Widmer, composé à Zoug en 1841 mais qui nous sert d’hymne officiel seulement depuis 33 ans, la Société suisse d’utilité publique a donc lancé un concours pour en créer un nouveau. Un qui serait musicalement différent – du rock? de la house? du rap? L’innovation devra surtout porter sur les paroles «lourdes de style, peu actuelles». Mais elles seront chantées dans les 4 langues nationales, pas encore en slang des USA. Après tout, il s’agit de patriotisme… Le concours a fait mouche: 208 propositions ont été soumises à fin juin à un aréopage d’experts, qui opérera une présélection dans cette panoplie disparate d’alternatives au Cantique suisse, dont 129 sont en allemand, 60 en français, 7 en italien, 10 en romanche. La mouture du meilleur finaliste sera désignée par le public, et c’est le Conseil fédéral qui, en 2015, l’entérinera ou non.

Entendu dans un salon des Trois-Couronnes cet avis d’un retraité bristolien qui vit à Vevey depuis longtemps: «Quand une démocratie, ancienne et respectable comme la vôtre envisage de répudier son hymne national, c’est pas bon signe. Elle avait déjà renoncé, en 1961, à un antérieur dont la mélodie était la même que celui de mon pays, God save the Queen. Vous n’avez pas suffisamment le goût de la durabilité.»

S’il faut vraiment un changement, ne pourrait-on se contenter d’une pièce orchestrale sans paroles? Sans l’obligation pour nos sportifs de se ridiculiser dans un mauvais «karaoké d’estrade», comme dirait en France Mme Taubira? «Non, c’est plus beau s’il y a des phrases dedans, rétorque Beatriz, ma voisine d’origine madrilène, car ça peut se chanter pendant la lessive». Il est vrai que celui de l’Espagne n’en a point: la Marcha Reale est l’exécution seulement instrumentale d’une marche militaire remontant à 1770.

Pour exprimer mon attachement à la Suisse qui m’a fait grandir, j’opterais moi pour une chanson tendrounette de mon enfance. Celle du Petit chevrier, qui «connaît tous les sentiers bordés de noisetiers». Composée le Vaudois Gustave Doret, (1866-1943) sur des vers du magnifique humoriste genevois Pierre Girard (1892-1956), on l’imagine entonnée par des footballeurs adultes dans un stade olympique international. On y verserait les plus belles larmes de sa jeunesse perdue.

 

 

22/07/2014

De la philosophie du bronzage

S’il existe des bustes en bronze de grands hommes (Voltaire, Rousseau, Beethoven, le syndic Firmin Milliquet) on peut douter qu’un bronzage prolongé au soleil rende tout estivalier philosophe. En janvier 2014, Franck, un vieux camarade de Champittet devenu gestionnaire de fortune à Genève, a éprouvé ce phénomène aux Maldives: «Je voulais profiter de mes vacances pour relire des bouquins de Michel Foucault et tout Schopenhauer sur la plage de Kurumba. Rien à faire, le soleil de l’océan Indien vous cloue sur la chaise longue en vous vidant l’esprit.» On lui rétorquera, par politesse, qu’un début de sagesse consiste justement à chasser de son cerveau tous ces chiffres, histogrammes en 3D, statistiques sinusoïdales et autres graphiques en forment camembert qui le polluent. Selon les bouddhistes du Mont-Pèlerin - pour lesquels le Léman a d’ailleurs une ampleur océanique – l’évacuation des désirs et des tracas, leur anéantissement, sont des étapes vers le nirvana, la sérénité suprême. S’il s’ensuit une recharge, c’est mieux… (Accessoirement, j’ai suggéré à Franck un projet de villégiature prochaine en Sicile: moins coûteux, plus intéressant, tant au plan culturel que celui de la gastronomie.)

La formule «bronzer idiot» serait devenue caduque: même les hygiénistes les plus suspicieux avouent que l’exposition de l’anatomie d’un banquier genevois au soleil (dont la lumière est orangée) lui est intellectuellement plus favorable que son face-à-face routinier avec un ordi bleuâtre de la rue de Hesse. Ça aiguise en lui le don d’écoute, harmonise les humeurs et régule les flux du sommeil par l’augmentation de la sérotonine. Ça fortifie tous les os: la colonne vertébrale jusqu’aux phalangines et phalangettes. Et accessoirement, ça caramélise son épiderme - façon carambar pour le faciès, les avant-bras et les mains. Sous l’anneau nuptial, la peau reste rose. De même qu’en d’autres parties que la décence interdit d’exhiber en public.  Imaginons-le nu, à quatre pattes et de profil: sa cartographie cutanée évoquera ces tableaux de découpe porcine que l’on trouve encore dans quelques boucheries à l’ancienne. Avec des pointillés fuchsia qui délimitent le carré de côtes et séparent les travers du filet mignon.