22/03/2014

Voyages au coeur d’un sac féminin

Il est revenu le temps des «à-fonds» et du «poutzage». Un rituel qui répand par les fenêtres des fragrances d’encaustique, de désinfectant. Cousine Marinette s’est enturbannée d’une serviette éponge fuchsia et gantée de caoutchoucs de la même couleur pour anéantir la poussière de sa demeure. Armée d’un ustensile à moteur ou, plus efficacement d’un plumeau et d’un chiffon en microfibre, elle astique tout ce qu’elle peut: les rainures du vaisselier de la cuisine, la channe et les six gobelets en «étain satin» que lui avait légués son papy Samy de Chardonne. Dans la foulée, les pattes de son chat de gouttière dont les coussinets deviennent rugueux avec l’âge. 

Après ça, elle s’attelle à une tâche herculéenne: le nettoyage printanier de son sac à main. En cuir souple vert pistache, ansé de lanières en oreilles de chimpanzé, il est de taille moyenne,  mais si l’on en croit Alexandre Vialatte, de contenance incommensurable: «Il contient de tout, plus un bas de rechange, des ballerines pour conduire, un parapluie, une petite lampe pour fouiller dans le sac, des choses qui brillent parce qu’elles sont dorées, un capuchon en plastique transparent, et la lettre qu’on cherchait partout depuis trois semaines. Il y a aussi, sous un mouchoir, une grosse paire de souliers de montagne…»

Occasion d’évoquer itou un sketch mémorable du prince de tous les humoristes de scène, Raymond Devos, à l’enseigne de ses Objets inanimés: «Ah Mesdames, l’intérieur de votre sac! Quel fouilli! Les parois de satin rose, les petits mouchoirs de dentelle teintés de rouge à lèvres, le fume-cigarette en or, les cliquetis, les clés, la brosse en soie bleue, les parfums, les arômes! J’y ai vécu les heures les plus éblouissantes de mon existence!

 

Dans le fourbi de la sacoche à manoilles pistache de notre cousine Marinette, Devos aurait déchanté: la dentelle a été supplantée par des serviettes jetables en cellulose. Et il serait tombé sur deux opni (objets portables non identifiés): un tube en plastique en guise de fume-cigarette, qui clignote en dégageant des vapeurs à la vanille, ou à la menthe. Puis sur un astronef de poche, en forme de plaque de chocolat à écran tactile, mais désespérément inodore: le smartphone. Il l’aurait peut-être fait rimer avec Perséphone, la reine des enfers.

08/03/2014

Le bel canto touristique de Paul Budry

Le sourcil broussailleux, l’œil un peu inquiet sous l’ellipse d’un front en majesté. Son pote Géa Augsbourg le chaussa de lunettes géantes et noua son cou de l’écharpe d’Aristide Bruant. Paul Budry (1883-1949), eut d’autres amis peintres de sa contrée – Charles Clément, Abraham Hermenjat, Edmond Bille – auxquels il consacra des monographies au style ampoulé à ravir. De personnages dessinés par Auberjonois, par exemple, il releva admirativement «l’opulente niaiserie, la vertu héronnière, la méchanceté verrouillée, le verni, le plaqué, le frappé, le mordu, le poncé, l’enflé et le vide…»

 

Né 5 ans après Ramuz, 4 après Cingria, dont il fut un frère d’arme et de plume, Budry fut le plus imprévisible de nos écrivains. Il aimait brouiller son image, même envers d’éminents auteurs et artistes qu’il rallia en 1913 à l’enseigne des fameux Cahiers vaudois. Originaire d’Ecoteaux, cet enfant de Vevey fit long feu à la Faculté de théologie libre pour aller étudier en Sorbonne, revenir irrégulièrement au bercail, fonder par ci des éditions sans lendemain, publier par là des histoires drolatiques aux titres peu austères, alors désinvoltes au pays de Pierre Viret et d’Alexandre Vinet: Pinget dans la cage aux lions, 1925, Le Hardi chez les Vaudois, 1928, Trois hommes dans une Talbot

 

Paul Budry est le héros «des déménagements, des départs, des enthousiasmes, de l’invention perpétuelle et savante», écrira Jacques Chessex en ses Saintes Ecritures, en 1972. Rappelant qu’il avait été onze ans durant, de 1934 à 1946 (une période peu propice à l’insouciance…), le directeur romand de l’Office national suisse du tourisme. Ce gagne-pain, surtout en temps de Mob, exigeait d’un fonctionnaire des écritures uniformément promotionnelles, voire propagandistes. Notre excentrique bougeon n’y dérogea jamais à son style viscéral, friand d’ors et d’émaillures, mais aussi de verticalité spirituelle. Dans un 4e tome de ses œuvres*, éditées par Yves Gerhard, il chante nos monts avec une inspiration pure, absente de notre cantique fédéral: «Toute la Suisse n’est pas dans les Alpes, mais les Alpes sont dans toute la Suisse, la baignant d’air, d’eau et de poésie.»

Une voix d’or, ce Budry.

 

 

La Suisse est belle. Cahiers de la Renaissance vaudoise, 234 p.

01/03/2014

Un drame à l’Elysée, côté jardins

On n’a guère l’ambition - encore moins l’envie - de jouer les paparazzis de Closer en embuscade devant des grilles présidentielles parisiennes. L’Elysée qui fait l’objet de la présente chronique se situe à Lausanne, au 18 de l’avenue du même nom. Il abrite un des plus beaux musées de Suisse, fondé, il y a trente ans par Charles-Henri Favrod qui en a fait un havre mondial pour la photographie et les photographes. Sous l’égide de son timonier actuel, Sam Stourdzé, il conservera, on n’en doute pas, toute sa luminosité et son dynamisme après le grand déménagement de 2020. C’est la date envisagée de la création contestée du fameux «pôle muséal», place de la Gare, où ses collections seront installées contigûment* à celles du Mudac et du Musée des beaux-arts.

La comète favrodienne y perdra-t-elle son suffixe élyséen? Ce serait dommage: il l’a si élégamment empanachée lors d’expos itinérantes en Europe, en Amérique et jusqu’en Chine. Lausanne et son savoir-faire muséologique en furent associés à quelque féerie de l’antiquité, où l’Elysée symbolisait en même temps un enfer vaporeux et un paradis païen.

On sait combien cette mythologie évanescente inspira l’architecture des Lumières. Chez nous, elle se concrétisa notamment dans une zone viticole en amont de l’actuel quai d’Ouchy dont les parchets, en 1780, s’alignaient jusqu’au Denantou, lorsqu’un certain colonel de Montagny y fit édifier la maison de maître au style dépouillé qu’on peut admirer encore aujourd’hui. De préférence au crépuscule, quand les feux les plus vifs caressent les marbres et molasses ondulées en biseau de sa façade méridionale.

Ce joyau architectural taillé en diamant fut racheté en 1807 par l’orageuse Madame de Staël, reine des lettres et de l’intrigue. Elle fit jouer Andromaque de Racine dans une parcelle du parc réaménagée en amphithéâtre, sous des esplanades reliées par des rampes et des escaliers: un décor végétal à la française pour une dramaturgie en alexandrins. Après les avoir clamés au soleil du Léman, les acteurs pouvaient se rincer le gosier avec des sorbets à la rose ou au jasmin conservés dans une glacière. Elle était entretenue dans une cavité souterraine, au nord-ouest des jardins de l’Elysée.