24/08/2014

Le sabir des «djeuns», une poésie future

Madame Cruchonnet, la voisine du 3e,  est aux abois, depuis que son échalas de Robbie s’est spectaculairement métamorphosé : «Il a treize ans à peine et s’est fait tailler une tignasse en if de cimetière. Il ne dort plus sans son smartphone sous l’oreiller. Ses piercings aux gencives le font zozoter, et je comprends encore moins ce qu’il dit , car son vocabulaire est devenu celui de ses copains de collège. Un vocabulaire de djeuns, qu’ils disent.»

Comment expliquer à cette mère éplorée que, d’abord, il n’y a plus que de non-jeunes qui utilisent encore le vocable djeun pour désigner une marmaille mondialisée qui nous échappe. Que le langage des rues, auquel se rallie son Robbie adoré – pour s’affranchir un peu d’elle – évolue depuis la nuit des temps, et si vite que tout le monde patauge sur les berges marécageuses de son flux. A commencer par des parents d’élèves, oublieux qu’ils s’étaient eux aussi forgé en leur adolescence, des sabirs mystérieux et codés.

Plus tracassés sont les lexicographes du Petit Larousse et du Robert. Au passage, ils capturent çà et là des termes qui ne resteront pas forcément dans leurs inventaires: le mot chouette, synonyme d’agréable, y est depuis le XIXe siècle. Il avait failli être supplanté au mitan du suivant par l’adjectif bath, que la chanson de Boris Vian « J’suis snob», rendra célèbre. Bath est tombé dans l’oubli, or  chouette demeure.

Pour que la voisine Cruchonnet ne perde point le fil de la conversation avec son ado de fiston, nous lui conseillons de lire  le Dictionnaire du nouveau français, paru récemment aux Allary Editions. Son auteur, Alexandre des Isnards  y dépiaute et recisèle des reliquats des parlers d’antan. Cela pour mieux en saisir et actualiser la richesse poétique banlieusarde. L’oreille qu’on y tend accueillera sans regimber une nouvelle musicalité,  cousue de mots quotidiens différents, qui sonnent barbare mais annoncent un  avenir nuancé de lueurs et de pensée: le mot hype, par exemple (prononcer haïpe) ne renvoie pas seulement à un style vestimentaire en vogue troué aux genoux, mais à un état d’esprit en mouvement.

 

En cet inventif  baragouin-là, il arrive aussi que l’on s’enjaille de joie.  Enjailler, quel verbe lumineux! Il nous vient de Côte-d’Ivoire. Il nous rend tous subsahariens.

15/08/2014

Les petits matins des gens de l’art

Avec l’âge, les sommeils raccourcissent et l’on apprend à se lever en même temps que le jour. C’est ce qui arrive à mon généraliste qui, à l’orée de sa retraite, découvre les bienfaits du jogging dans la fraîcheur herbue des rosées. Un exercice qu’il recommandait à ses patients sans s’y être appliqué. «ça fait mieux que ragaillardir, ça produit des endorphines et augmente l’acuité mentale», prescrit cet homme de l’art éclairé.

J’ai eu l’honneur d’en connaître un autre qui l’était davantage, et professait son art différemment: Jacques Chessex, quinze ans avant sa mort 2009, ne guérissait les corps ni les âmes. En poète, l’auteur de Jonas décryptait courageusement l’incompréhension du monde, avec une fascination du Mal vers laquelle le conduisaient des velléités chrétiennes de croire au triomphe du Bien. Les grasses matinées, il les avait en horreur: «L’expression est déjà bien laide!» Et chez lui, à Ropraz, même après de successives insomnies hantées d’extases métaphysiques et de cognac espagnol (un poison dont il se libérera), je l’ai vu dispos et frais aux aurores, dès qu’il avisait les premiers embrasements des Alpes bernoises. «Voilà le lever du jour. On lève un jour, comme on lève un lièvre. On le débusque», souriait-il en foulant nu-pieds les prés enneigés du village que le mois de mars émaillait déjà de crocus bleus et de primevères.

Il y a des matins encore plus enchanteurs car plus candides: on pense à la 1e première partie du 3e tableau de Daphnis et Chloé, la radieuse symphonie chorégraphique de Ravel, créée en 1912, qui justement s’intitule Le lever du jour. Ses colorations orchestrales ont des fragrances de vieux lichen forestier. Des flûtes, des piccolos et une clarinette en bémol qui, à l’unisson, et en doubles croches, y évoquent le jaillissement des sources, le frémissement des feuillages, puis une ondée de pépites d’or annonciatrices du soleil.

On pense à enfin à sa librettiste de son autre chef-d’œuvre L’Enfant et les sortilèges (1924): la sensorielle Colette aux yeux diamantés. Dans son roman Le Blé en herbe, elle venait de livrer ce testament goûteux, floral comme elle: «Le monde m’est nouveau à mon réveil, chaque matin, et je ne cesserai d’éclore que pour cesser de vivre.»

09/08/2014

La lecture ne relaxe pas, elle rajeunit

Après quatre ans de recherche, une étude canadienne de la National Reading Company révèle que cette occupation n’est pas vaine. Que six minutes de lecture suivie (sur papier, tablette ou ce que vous voudrez) suffisent pour réduire votre stress de 60%. Plus fort qu’un anxiolytique! « Si, en plus, les textes sont rigolos, ça fait du bien aussi au corps, pas seulement à la tête», m’assure un vieux Veveysan de La Valsainte, qui a découpé la dépêche dans un journal gratuit auquel il est assidu. Or cet écluseur de chardonne peut vous étonner par de plus prestigieuses références en citant rien moins qu’Emmanuel Kant: «Une lecture amusante est aussi utile à la santé que l’exercice du corps.» Bref, en 6 minutes, en dix fois moins qu’une heure de votre existence, un bonheur mental et corporel vous est garanti sur-le-champ. Mais il faut d’abord déclencher une minuterie.

A cette citation surprenante du philosophe de Königsberg, dont jadis on avait lu des concepts catégoriels moins rigolards, on est en droit de préférer, comme moi, celle du poète Louis Aragon. Elle est extraite de Blanche ou l’oubli: «La lecture d’un roman doit jeter sur la vie une lumière.» La vie, c’est un programme plus long et plus aléatoire qu’un électrocardiogramme minuté d’une salle de fitness éclairée aux néons, car elle réclame de la lumière vraie,  du temps qui dure. Celui la nuit des temps, qui s’écoule à son gré, en méandres ou non, et en érodant ses berges comme font fleuves et rivières. Revoici le Chant de notre Rhône de Ramuz, paru en 1920, et dont le Pulliéran universel comparait la grosse flaque d’eau douce, que ce dieu fluvial avait creusée entre nos moraines et les Alpes de Savoie, à une «Méditerranée à nous, une petite mer avant la grande.» Plus modeste sera, 30 ans après, la tellement populaire «Venoge» de Jean Villard-Gilles. Une qui aurait «des airs de Colorado».

On n’oublie moins encore le vertigineux Danube mythique de Jacques Mercanton, où miroitent de subtiles douleurs adolescentes dans son chef-œuvre paru il y a juste 40 ans: L’Eté des Sept Dormants. On y embarque comme Rimbaud, dans des flots furibards et des maelstroms qui “dérèglent tous les sens”.

Sa lecture, ou relecture, est un bain de jouvence.