02/08/2014

Un chant de berger pour la patrie

Pour faire un sort au désuet cantique de Zwyssig & Widmer, composé à Zoug en 1841 mais qui nous sert d’hymne officiel seulement depuis 33 ans, la Société suisse d’utilité publique a donc lancé un concours pour en créer un nouveau. Un qui serait musicalement différent – du rock? de la house? du rap? L’innovation devra surtout porter sur les paroles «lourdes de style, peu actuelles». Mais elles seront chantées dans les 4 langues nationales, pas encore en slang des USA. Après tout, il s’agit de patriotisme… Le concours a fait mouche: 208 propositions ont été soumises à fin juin à un aréopage d’experts, qui opérera une présélection dans cette panoplie disparate d’alternatives au Cantique suisse, dont 129 sont en allemand, 60 en français, 7 en italien, 10 en romanche. La mouture du meilleur finaliste sera désignée par le public, et c’est le Conseil fédéral qui, en 2015, l’entérinera ou non.

Entendu dans un salon des Trois-Couronnes cet avis d’un retraité bristolien qui vit à Vevey depuis longtemps: «Quand une démocratie, ancienne et respectable comme la vôtre envisage de répudier son hymne national, c’est pas bon signe. Elle avait déjà renoncé, en 1961, à un antérieur dont la mélodie était la même que celui de mon pays, God save the Queen. Vous n’avez pas suffisamment le goût de la durabilité.»

S’il faut vraiment un changement, ne pourrait-on se contenter d’une pièce orchestrale sans paroles? Sans l’obligation pour nos sportifs de se ridiculiser dans un mauvais «karaoké d’estrade», comme dirait en France Mme Taubira? «Non, c’est plus beau s’il y a des phrases dedans, rétorque Beatriz, ma voisine d’origine madrilène, car ça peut se chanter pendant la lessive». Il est vrai que celui de l’Espagne n’en a point: la Marcha Reale est l’exécution seulement instrumentale d’une marche militaire remontant à 1770.

Pour exprimer mon attachement à la Suisse qui m’a fait grandir, j’opterais moi pour une chanson tendrounette de mon enfance. Celle du Petit chevrier, qui «connaît tous les sentiers bordés de noisetiers». Composée le Vaudois Gustave Doret, (1866-1943) sur des vers du magnifique humoriste genevois Pierre Girard (1892-1956), on l’imagine entonnée par des footballeurs adultes dans un stade olympique international. On y verserait les plus belles larmes de sa jeunesse perdue.

 

 

22/07/2014

De la philosophie du bronzage

S’il existe des bustes en bronze de grands hommes (Voltaire, Rousseau, Beethoven, le syndic Firmin Milliquet) on peut douter qu’un bronzage prolongé au soleil rende tout estivalier philosophe. En janvier 2014, Franck, un vieux camarade de Champittet devenu gestionnaire de fortune à Genève, a éprouvé ce phénomène aux Maldives: «Je voulais profiter de mes vacances pour relire des bouquins de Michel Foucault et tout Schopenhauer sur la plage de Kurumba. Rien à faire, le soleil de l’océan Indien vous cloue sur la chaise longue en vous vidant l’esprit.» On lui rétorquera, par politesse, qu’un début de sagesse consiste justement à chasser de son cerveau tous ces chiffres, histogrammes en 3D, statistiques sinusoïdales et autres graphiques en forment camembert qui le polluent. Selon les bouddhistes du Mont-Pèlerin - pour lesquels le Léman a d’ailleurs une ampleur océanique – l’évacuation des désirs et des tracas, leur anéantissement, sont des étapes vers le nirvana, la sérénité suprême. S’il s’ensuit une recharge, c’est mieux… (Accessoirement, j’ai suggéré à Franck un projet de villégiature prochaine en Sicile: moins coûteux, plus intéressant, tant au plan culturel que celui de la gastronomie.)

La formule «bronzer idiot» serait devenue caduque: même les hygiénistes les plus suspicieux avouent que l’exposition de l’anatomie d’un banquier genevois au soleil (dont la lumière est orangée) lui est intellectuellement plus favorable que son face-à-face routinier avec un ordi bleuâtre de la rue de Hesse. Ça aiguise en lui le don d’écoute, harmonise les humeurs et régule les flux du sommeil par l’augmentation de la sérotonine. Ça fortifie tous les os: la colonne vertébrale jusqu’aux phalangines et phalangettes. Et accessoirement, ça caramélise son épiderme - façon carambar pour le faciès, les avant-bras et les mains. Sous l’anneau nuptial, la peau reste rose. De même qu’en d’autres parties que la décence interdit d’exhiber en public.  Imaginons-le nu, à quatre pattes et de profil: sa cartographie cutanée évoquera ces tableaux de découpe porcine que l’on trouve encore dans quelques boucheries à l’ancienne. Avec des pointillés fuchsia qui délimitent le carré de côtes et séparent les travers du filet mignon.

 

 

12/07/2014

Calligraphier, c’est mémoriser

Stanley Bolomey, d’Essertes-le-Jux, s’est senti tout godiche l’autre jour en recevant une plume à encre pour son 35anniversaire. Après en avoir caressé le fuselage d’ébonite et fait scintiller à la lumière du jour le bec d’argent (poinçonné d’une étoile à branches stylisée), il ne savait comment l’emmancher. En la serrant avec les cinq doigts comme un poignard? Entre l’index et le pouce, qui suffisent pour parafer au bic contrats, récépissés, contraventions, registres de mariage? Il oublia d’y associer le majeur, comme au temps où il était écolier.

 

Voilà deux pleines décennies que Stanley, en son paradis cathodique de Watson & Bolomey & Co, à Renens, n’écrit plus vraiment. Il type: prononcer «taïpe». Il tapote, pianote, saisit, copie-colle et clique-glisse. Sous ses manchettes d’impeccable bureaucrate geek, il n’y a plus de cahier Clairefontaine, mais un dispositif numérique sophistiqué offrant tous les miracles possibles - sauf encore celui de la téléportation jusqu’au règne de la reine Berthe. Du coup, il considère cette plume de luxe, destinée à la calligraphie sur vélin, comme un cadeau maudit. Voire salissant: contre des taches à l’encre de Chine sur des bras de chemise blanche, même l’eau de Javel n’y peut rien.

 

Quand j’étais en primaire à l’Ecole de Montchoisi, l’encre qui coulait du bec de ma sergent-major pour maculer mes doigts et mon museau était violette et sentait la macération de gentiane. C’était l’odeur sacrée de l’instruction: pour tracer sur la page les pleins dodus et les fluets déliés, il fallait apprendre des mouvements, quasi chorégraphiques, qui conféraient aux lettres leurs formes respectives. On dessinait les mots, et la pensée suivait, les enregistrant - via nos doigts, notre poignet, notre avant-bras - dans nos jeunes ciboulots. Et on ne les oubliait plus.

 

Selon des chercheurs français en neurosciences du CNRS, l’intrusion de l’ordinateur dans les premiers cours scolaires, et sa généralisation, sont un danger. Car «les enfants qui ont appris à écrire à la main reconnaissent mieux les lettres que ceux qui les ont appris au clavier».

 

Quand je tapote sur un ordi, ma main ne fait qu’obéir à un programme. Elle n’invente rien, elle ne danse pas.