29/03/2014

Dans les pas de Roud et de Giacometti

Une étude de l’EPFL révèle que, désormais, les citadins de l’arc lémanique renoncent plus souvent à la voiture pour se déplacer à vélo, en trottinette ou, plus librement encore, pedibus et gambis - avec pieds et jambes. Et selon un minisondage paru dans 24 heures le 26 mars, la marche serait le mode de locomotion préféré de 12% de nos lecteurs. Ces chiffres réjouissent le soussigné, car il la pratique depuis sa lointaine jeunesse sur les rives du lac, ou par préalpes et vallons. Avec une prédilection pour la pénéplaine, celle que Gustave Roud enlumina de mots polychromes, en mosaïste accompli: «C’est toute une gamme sourde et précieuse de verts où chaque nuance annonce une autre céréale. Ce vert bleuâtre et sombre, c’est le froment d’automne; ce vert glauque moiré de brun sous la bise – on dirait la robe d’un cheval nu frissonnante sous les taons – c’est le seigle qui a fini de fleurir. L’avoine est un lac de savon; le blé, l’orge de printemps ont le vert gai des jeunes prairies, et l’orge d’automne, la première à mûrir, est déjà touchée de sourdes taches d’or au-dessus de quoi s’avive et s’alourdit le bleu du ciel.»

 

Le poète de Carouge n’avançait que seul dans ces dioramas, accompagné de croches de Debussy, du chant du bouvreuil, d’élégies extatiques ou douloureuses jaillies de son propre cœur. Avancer seul, et durant des heures comme je le fais sur ses brisées, ça revigore la chair, ça rallume la pensée. Au finale, on s’identifie à l’Homme qui marche d’Alberto Giacometti: une sculpture grise et efflanquée incarnant l’individu à la croisée de sa destinée. On dirait qu’elle bouge, or elle ne quitte pas son socle. En fait elle ne bouge pas. Ce sont les paysages, le monde, qui lui «viennent contre».

Marcher, c’est déjà se tenir debout – la posture franche qui plaisait davantage au dieu des Evangiles que la génuflexion béate des «tièdes». Puis un jour, un vilain soir arrive, à l’improviste, le moment où l’on doit flancher quand même. On le croyait prévisible. Du même Giacometti, l’Homme qui chavire, démontre qu’il n’en est rien. Sa chute sculptée, gracieuse comme une danse, est actuellement exposée au Musée des beaux-arts de Lausanne, jusqu’à fin avril.

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www.musees.vd.ch/musee-des-beaux-arts

 

 

 

 

22/03/2014

Voyages au coeur d’un sac féminin

Il est revenu le temps des «à-fonds» et du «poutzage». Un rituel qui répand par les fenêtres des fragrances d’encaustique, de désinfectant. Cousine Marinette s’est enturbannée d’une serviette éponge fuchsia et gantée de caoutchoucs de la même couleur pour anéantir la poussière de sa demeure. Armée d’un ustensile à moteur ou, plus efficacement d’un plumeau et d’un chiffon en microfibre, elle astique tout ce qu’elle peut: les rainures du vaisselier de la cuisine, la channe et les six gobelets en «étain satin» que lui avait légués son papy Samy de Chardonne. Dans la foulée, les pattes de son chat de gouttière dont les coussinets deviennent rugueux avec l’âge. 

Après ça, elle s’attelle à une tâche herculéenne: le nettoyage printanier de son sac à main. En cuir souple vert pistache, ansé de lanières en oreilles de chimpanzé, il est de taille moyenne,  mais si l’on en croit Alexandre Vialatte, de contenance incommensurable: «Il contient de tout, plus un bas de rechange, des ballerines pour conduire, un parapluie, une petite lampe pour fouiller dans le sac, des choses qui brillent parce qu’elles sont dorées, un capuchon en plastique transparent, et la lettre qu’on cherchait partout depuis trois semaines. Il y a aussi, sous un mouchoir, une grosse paire de souliers de montagne…»

Occasion d’évoquer itou un sketch mémorable du prince de tous les humoristes de scène, Raymond Devos, à l’enseigne de ses Objets inanimés: «Ah Mesdames, l’intérieur de votre sac! Quel fouilli! Les parois de satin rose, les petits mouchoirs de dentelle teintés de rouge à lèvres, le fume-cigarette en or, les cliquetis, les clés, la brosse en soie bleue, les parfums, les arômes! J’y ai vécu les heures les plus éblouissantes de mon existence!

 

Dans le fourbi de la sacoche à manoilles pistache de notre cousine Marinette, Devos aurait déchanté: la dentelle a été supplantée par des serviettes jetables en cellulose. Et il serait tombé sur deux opni (objets portables non identifiés): un tube en plastique en guise de fume-cigarette, qui clignote en dégageant des vapeurs à la vanille, ou à la menthe. Puis sur un astronef de poche, en forme de plaque de chocolat à écran tactile, mais désespérément inodore: le smartphone. Il l’aurait peut-être fait rimer avec Perséphone, la reine des enfers.

08/03/2014

Le bel canto touristique de Paul Budry

Le sourcil broussailleux, l’œil un peu inquiet sous l’ellipse d’un front en majesté. Son pote Géa Augsbourg le chaussa de lunettes géantes et noua son cou de l’écharpe d’Aristide Bruant. Paul Budry (1883-1949), eut d’autres amis peintres de sa contrée – Charles Clément, Abraham Hermenjat, Edmond Bille – auxquels il consacra des monographies au style ampoulé à ravir. De personnages dessinés par Auberjonois, par exemple, il releva admirativement «l’opulente niaiserie, la vertu héronnière, la méchanceté verrouillée, le verni, le plaqué, le frappé, le mordu, le poncé, l’enflé et le vide…»

 

Né 5 ans après Ramuz, 4 après Cingria, dont il fut un frère d’arme et de plume, Budry fut le plus imprévisible de nos écrivains. Il aimait brouiller son image, même envers d’éminents auteurs et artistes qu’il rallia en 1913 à l’enseigne des fameux Cahiers vaudois. Originaire d’Ecoteaux, cet enfant de Vevey fit long feu à la Faculté de théologie libre pour aller étudier en Sorbonne, revenir irrégulièrement au bercail, fonder par ci des éditions sans lendemain, publier par là des histoires drolatiques aux titres peu austères, alors désinvoltes au pays de Pierre Viret et d’Alexandre Vinet: Pinget dans la cage aux lions, 1925, Le Hardi chez les Vaudois, 1928, Trois hommes dans une Talbot

 

Paul Budry est le héros «des déménagements, des départs, des enthousiasmes, de l’invention perpétuelle et savante», écrira Jacques Chessex en ses Saintes Ecritures, en 1972. Rappelant qu’il avait été onze ans durant, de 1934 à 1946 (une période peu propice à l’insouciance…), le directeur romand de l’Office national suisse du tourisme. Ce gagne-pain, surtout en temps de Mob, exigeait d’un fonctionnaire des écritures uniformément promotionnelles, voire propagandistes. Notre excentrique bougeon n’y dérogea jamais à son style viscéral, friand d’ors et d’émaillures, mais aussi de verticalité spirituelle. Dans un 4e tome de ses œuvres*, éditées par Yves Gerhard, il chante nos monts avec une inspiration pure, absente de notre cantique fédéral: «Toute la Suisse n’est pas dans les Alpes, mais les Alpes sont dans toute la Suisse, la baignant d’air, d’eau et de poésie.»

Une voix d’or, ce Budry.

 

 

La Suisse est belle. Cahiers de la Renaissance vaudoise, 234 p.