04/01/2014

Destin du cheval, du poêlon aux étoiles

 

On retiendra des actualités de 2013 qu’elles ont vilainement entaché l’honneur de la plus noble de nos conquêtes. Pour avoir été clandestinement substituée à celle du bœuf dans des barquettes en aluminium, la viande de cheval fut dénoncée en février comme suspecte. D’abord franco-suisse, le scandale alimentaire accède vite à une universalité qui lui fait mériter une appellation d’assonance yankee: le Horsegate. Dix mois plus tard, en décembre, la revoilà funeste après des expériences de laboratoire la rendant impropre à la consommation. De ces deux affaires, elle sort piteuse, dépréciée même par des hippophages - soit des amateurs de viande chevaline (précision destinée à de chers lecteurs qui me reprochent d’abuser de termes rares…). Elle serait même infectée d’une toxine au nom infernal: la phénylbutazone! Or, il ne s’agirait que d’un anti-inflammatoire banal qui convient autant à l’homme qu’aux animaux de trait ou de transport. Donc autant au cavalier qu’à sa monture.

Pour ma part, l’idée de manger la mienne ne m’est jamais venue. A mes six ans, elle était en bois et à bascule. Un «dada emballé», provenant du galetas odorant, tout scintillant de poussières blondes de Madame Golz, notre voisine du quartier de Montchoisi. Au carrefour, il y avait bien une boucherie chevaline, où l’on débitait itou du bœuf, du cochon, de l’agneau, du cabri, du lapin. Le cheval c’était surtout pour la Bourguignonne. Rarement pour du steak comme on en poêle en France, où l’hippophagie demeure une vertu nationale: selon des statistiques récentes (2012) nos voisins en ingurgiteraient encore jusqu’à 16 600 tonnes par an.

Quant à mon canasson en merisier de Montchoisi, dont les laques rouges s’écaillaient à chaque branle, il était immangeable mais féerique. Il me fit galoper vers les steppes de l’Asie et jusqu’aux saveurs indescriptibles des constellations les plus hautes, les plus endiamantées. Il devenait Pégase, le cheval ailé de la mythologie grecque, un signe du zodiaque.

En février prochain, il caracolera triomphalement dans l’horoscope lunaire des Chinois, pour lesquels l’an 2014 est l’année du Cheval. Il symbolise, disent-ils, la fougue, l’indépendance, la soif d’horizons neufs (s.v.p. sans lasagnes!)

 

21/12/2013

Revoilà la Chauchevieille!

 

La peur enfantine est un charmant mystère. Elle inspira des contes hantés par des loups (encore eux), des lutins à pompon et des ogresses à bedaine dans un paysage brumeux de Forêt-Noire, d’odeurs de biscôme à l’anis étoilé. Des monstres que la magie de Noël amadouait, rendait presque attendrissants! Les enfants adoraient.

 

Aujourd’hui, ils prisent autant les chimères de films étasuniens à gros budget, mais sans saveur pâtissière: humanoïdes géants en acrylonitrile, zombies verdâtres et filamenteux. Voire un visqueux python interstellaire aux dents de devant écartées. Un peu comme ceux de la veuve Fauchaire, la prétendue guérisseuse à cheveux jaunes qui squatte une guitoune isolée de votre village broyard. A son passage, les chiens de Cugnens-sur-Mérine n’aboient pas; ils gémissent d’angoisse - une rumeur dit qu’elle apprécie leur chair en goulache. Et quand vos marmots embusqués sur la berge surprennent son sourire aux sangsues qu’elle a capturées dans son épuisette, eux ne sourient plus. Ses menus chicots noirs terrifient plus que les incisives démesurées de n’importe quel reptile de SF: ça ne cisaille point les chairs d’enfant ni en mâche. Pire: ça ricane, c’est moins rigolo qu’au cinéma.

 

Les aïeules de la commune ont décrété que la Fauchaire est une réincarnation de la Chauchevieille. Une sorcière originaire du Pays-d’Enhaut qui faisait tourner le lait des vaches, embrouillait la laine des filandières et étouffait les braves gens en s’asseyant pesamment sur leur poitrine durant les nuits d’hiver. Bref, une méchante créature, qui n’amusait personne; aujourd’hui encore, les Ormonans n’aiment guère l’évoquer. Sauf à Genève, où, chaque début décembre, une communauté damounaise la fiance traditionnellement au Père Fouettard, dans un défilé carnavalesque, au débouché duquel leurs nez crochus en carton flamberont ensemble à la Jonction dans un bûcher de joie.

 

 Notre chablaisienne Chauchevieille aurait des cousines françaises: une certaine Chauchi-Vieilli en Isère, une Cauquevieille à Lyon. Et ce serait du prénom de la Picarde Cauquemare que dérive le mot cauchemar: «Un rêve pénible, vécu comme une perte de respiration.» Notons que son équivalent anglais «nightmare» a le même suffixe.

08/12/2013

Marchés de Noël sans chameau ni kébab

Pour des raisons d’économie, il n’y a donc pas de crèche vivante cette année à la place de la Louve. Le nettoyeur matinal en est attristé, car le mois de l’Avent rompait sa routine: le pavé de la Palud se jonchait de paillettes chues de fausses couronnes de Rois mages parmi des crottes de chameaux bibliques vert olive, «petites comme des saucisses de cocktail». Dans des effluves évoquant de lointains caravansérails, l’employé de la voirie se faisait une joie de les happer avec son aspirateur à déchets urbain: un glouton électrique qu’il promène partout comme un toutou à trompe, et qu’il sustente d’un peu de tout - mégots, épingles à cheveux, lotos à gratter. Bref, cette fois, les Lausannois se préparent à la Nativité sans exotisme oriental.

 

Au Marché de Noël de Montreux, plus vivace, plus opulent, on ne croise pas davantage de dromadaires ou d’enturbannés de carnaval. Mais la foule qui fourmille entre les petits chalets de la Grand-Rue et du quai de la Rouvenaz est cosmopolite en diable. Accents levantins, de Londres aussi et Chicago, inflexions russes, chinoises, rajasthanaises: un patchwork contrasté de badauds d’outre-monde découvrent, à l’ombre des rayons d’une grande roue à nacelles, le velouté grumeleux de notre soupe à la courge. Les vapeurs vineuses de la fondue moitié-moitié, et le rituel chronométré de la raclette (que des Texans charmés font rimer avec chicklet, même s’ils n’y retrouvent pas leur chère consistance caoutchouteuse). Sans oublier le taillé aux greubons, ou des friandises de fin d’année: biscômes, sablés étoilés, biscuits anisés. Certes, çà et là sur les rives du lac, des stands moins patriotes proposent de la pizza, des zakouski moscovites, des churros ibériques.

 

Des nourritures encore chrétiennes. Imaginons, entre deux cuves à vin chaud, un étalier turc jouant du sabre sur une rôtissoire à kébab… L’horreur! Le scandale s’est pourtant produit en 2010 au Marché de Noël des Champs-Elysées, au grand dam du maire du VIIIe arrondissement qui hurla à une dénaturation du christianisme. Des viandes halal pour fêter Notre Seigneur, ça vous choque? Lui-même, qui respectait les dogmes juifs de Moïse, mangeait bien de la viande cachère, soumise aux mêmes rites d’abattage.