08/03/2014

Le bel canto touristique de Paul Budry

Le sourcil broussailleux, l’œil un peu inquiet sous l’ellipse d’un front en majesté. Son pote Géa Augsbourg le chaussa de lunettes géantes et noua son cou de l’écharpe d’Aristide Bruant. Paul Budry (1883-1949), eut d’autres amis peintres de sa contrée – Charles Clément, Abraham Hermenjat, Edmond Bille – auxquels il consacra des monographies au style ampoulé à ravir. De personnages dessinés par Auberjonois, par exemple, il releva admirativement «l’opulente niaiserie, la vertu héronnière, la méchanceté verrouillée, le verni, le plaqué, le frappé, le mordu, le poncé, l’enflé et le vide…»

 

Né 5 ans après Ramuz, 4 après Cingria, dont il fut un frère d’arme et de plume, Budry fut le plus imprévisible de nos écrivains. Il aimait brouiller son image, même envers d’éminents auteurs et artistes qu’il rallia en 1913 à l’enseigne des fameux Cahiers vaudois. Originaire d’Ecoteaux, cet enfant de Vevey fit long feu à la Faculté de théologie libre pour aller étudier en Sorbonne, revenir irrégulièrement au bercail, fonder par ci des éditions sans lendemain, publier par là des histoires drolatiques aux titres peu austères, alors désinvoltes au pays de Pierre Viret et d’Alexandre Vinet: Pinget dans la cage aux lions, 1925, Le Hardi chez les Vaudois, 1928, Trois hommes dans une Talbot

 

Paul Budry est le héros «des déménagements, des départs, des enthousiasmes, de l’invention perpétuelle et savante», écrira Jacques Chessex en ses Saintes Ecritures, en 1972. Rappelant qu’il avait été onze ans durant, de 1934 à 1946 (une période peu propice à l’insouciance…), le directeur romand de l’Office national suisse du tourisme. Ce gagne-pain, surtout en temps de Mob, exigeait d’un fonctionnaire des écritures uniformément promotionnelles, voire propagandistes. Notre excentrique bougeon n’y dérogea jamais à son style viscéral, friand d’ors et d’émaillures, mais aussi de verticalité spirituelle. Dans un 4e tome de ses œuvres*, éditées par Yves Gerhard, il chante nos monts avec une inspiration pure, absente de notre cantique fédéral: «Toute la Suisse n’est pas dans les Alpes, mais les Alpes sont dans toute la Suisse, la baignant d’air, d’eau et de poésie.»

Une voix d’or, ce Budry.

 

 

La Suisse est belle. Cahiers de la Renaissance vaudoise, 234 p.

01/03/2014

Un drame à l’Elysée, côté jardins

On n’a guère l’ambition - encore moins l’envie - de jouer les paparazzis de Closer en embuscade devant des grilles présidentielles parisiennes. L’Elysée qui fait l’objet de la présente chronique se situe à Lausanne, au 18 de l’avenue du même nom. Il abrite un des plus beaux musées de Suisse, fondé, il y a trente ans par Charles-Henri Favrod qui en a fait un havre mondial pour la photographie et les photographes. Sous l’égide de son timonier actuel, Sam Stourdzé, il conservera, on n’en doute pas, toute sa luminosité et son dynamisme après le grand déménagement de 2020. C’est la date envisagée de la création contestée du fameux «pôle muséal», place de la Gare, où ses collections seront installées contigûment* à celles du Mudac et du Musée des beaux-arts.

La comète favrodienne y perdra-t-elle son suffixe élyséen? Ce serait dommage: il l’a si élégamment empanachée lors d’expos itinérantes en Europe, en Amérique et jusqu’en Chine. Lausanne et son savoir-faire muséologique en furent associés à quelque féerie de l’antiquité, où l’Elysée symbolisait en même temps un enfer vaporeux et un paradis païen.

On sait combien cette mythologie évanescente inspira l’architecture des Lumières. Chez nous, elle se concrétisa notamment dans une zone viticole en amont de l’actuel quai d’Ouchy dont les parchets, en 1780, s’alignaient jusqu’au Denantou, lorsqu’un certain colonel de Montagny y fit édifier la maison de maître au style dépouillé qu’on peut admirer encore aujourd’hui. De préférence au crépuscule, quand les feux les plus vifs caressent les marbres et molasses ondulées en biseau de sa façade méridionale.

Ce joyau architectural taillé en diamant fut racheté en 1807 par l’orageuse Madame de Staël, reine des lettres et de l’intrigue. Elle fit jouer Andromaque de Racine dans une parcelle du parc réaménagée en amphithéâtre, sous des esplanades reliées par des rampes et des escaliers: un décor végétal à la française pour une dramaturgie en alexandrins. Après les avoir clamés au soleil du Léman, les acteurs pouvaient se rincer le gosier avec des sorbets à la rose ou au jasmin conservés dans une glacière. Elle était entretenue dans une cavité souterraine, au nord-ouest des jardins de l’Elysée.

 

15/02/2014

Jambes de dames, mollets de cyclistes

Les Lausannoises auraient les plus belles gambettes d’Europe (oui, elles sont Européennes!), en raison de la topographie escarpée de leur ville. Même juchées sur de hautes aiguilles Louboutin, elles arpentent le Petit-Chêne jusqu’au sommet de la rue de Bourg avec l’agilité de la chevrette du Pic-Chaussy. L’exercice ne les essouffle pas. Il ravive leur teint, rallume leurs prunelles et améliore la circulation veineuse de leurs membres inférieurs qu’il galbe et affine.

 

Nettement moins attrayantes sont les jambes du Lausannois, par faute déjà d’être masculines. L’intérêt porté à leur musculation relève de l’évaluation sportive, de l’hygiène: la marche à pied lui fait «maintenir son capital santé». La pratique du vélo aussi, si elle est régulière. Pédaler 30 minutes par jour dans les réseaux cyclables urbains renforce les articulations, «optimise les performances» des poumons et du cœur. Et d’une manière plus agréable qu’une longue séance de tortures au salon de fitness - un cachot sans ciel et sans oiseaux, où l’on ne respire pas l’odeur des saisons.

 

Une autre preuve de la supériorité du vélo des villes sur celui d’appartement: il permet de circuler! Et plus rapidement que la voiture sur les trajets inférieurs à six kilomètres…

A la grimpée, la posture du cycliste sur sa selle lui confère une silhouette de grand félin à l’affût. Mais en se haussant à la verticale pour dévaler le raidillon du Calvaire jusqu’à la place du Nord, «il est proche de la statuaire antique», écrit le Béthunois Didier Tronchet. «A hauteur de vélo, le monde est autre. Buste droit, menton haut, il flotte au-dessus de la multitude, sans mépris, mais sans non plus paraître concerné par les contingences désolantes du plancher des vaches.».

 

Résumons: le cycliste ne monte pas sur ses ergots, il rêve seulement d’envol. Pendant ce temps, ses mollets se dégraissent, s’allongent, se stylisent. Ce sont les seules parties inférieures de son anatomie que son atavique pudeur zwinglienne l’autorise à dénuder en public. Et s’il prend désormais le soin de les épiler, c’est moins par coquetterie que pour imiter timidement ses héros du Tour de France.

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Didier Tronchet: Petit traité de vélosophie: le monde vu de ma selle. Ed. Plon.