09/01/2020

Faire silence, la boucler, s’émouvoir

Le cap de l’an n’est déjà plus qu’un souvenir: oubliés vos sifflets en carton, bombes à confettis et feux pyrotechniques. Une harmonie cotonneuse a enveloppé votre quartier pulliéran, de la route du Port jusqu’aux Désertes, conviant tout un chacun à des sommeils moins perturbés. Votre chat abyssin «Négus», et son compère chien «Tupolev», un barzoï de Russie, vous en sont reconnaissants car leurs tympans sont plus sensibles que les vôtres. A l’instar des sages de l’hindouisme et du Talmud, eux connaissent la valeur du silence. 

Or y a silence et silence. Celui d’abord qui se fait quand on se tait:«Veuillez faire silence!» clame le président du tribunal pour amortir le brouhaha de la salle. Ou quand un trop batoille cousin Raoul rabat son caquet avant que Pépé Gustave ne l’éconduise de la table dominicale. Il prend un tour plus tragique s’il est frauduleusement légalisé par des sociétés criminelles, comme la mafia sicilienne avec cet adage entendu jusqu’en Corse: «Garde le silence, et le silence te gardera.» 

Sachons que le mot omertà est une contraction d'omo, qui veut dire «homme », et d'umirtà, variante de umiltà, soit «humilité»…

Quant au caquetage frivole, longtemps et abusivement attribué aux femmes comme un fléau («la seule chose en or qu’elles détestent, c’est le silence», siffla venimeusement Anthony Burgess), l’actualité vient de le muer en un victorieux discours de libération. Pour tout le monde, sauf peut-être pour le Vaudois traditionnel, au naturel taiseux, et qui répond à ceux qui l’interrogeraient sur ses frangines par un très beckettien: «J’en ai déjà trop dit!» Ou un «quand on sait pas, on dit pas…»

 

Il y a itou le silence d’individus qui cherchent de l’émerveillement dans leur solitude, entamant un dialogue avec eux-mêmes. Un exercice ambitieux qui les mettra à l’abri du vacarme klaxonnant des rues alentour, mais aussi du verbiage d’Internet et des palabres fallacieux qui enfument les réseaux sociaux. En ce silence idéal, tout bruit inutile s’évanouit, toute «infox» se dissout, afin qu’en chacun s’allume une plénitude musicale, pareille à l’émotion collective qui suit un concert de Mozart - où l’on applaudit pas tout de suite. 

Ou à celle de l’enfant bengali qui fait remplir sa cruche au puits de son hameau: une fois pleine, elle ne gargouille plus, et son esprit s’éclaire.

Enfin, il y a le silence de personnes incapables d’entendre le moindre gargouillis, qui méconnaissent le clapotis de l’eau et toute voix enfantine, car elles sont sourdes de naissance. Or, contrairement à une croyance populaire, leur monde est constitué de sonorités intérieures qu’elles expriment par des gestes codés et des mouvements de lèvres. Elles savent porter leur imagination démultipliée et créatrice sur tout ce qui les environne. 

Mieux encore: elles se font puissamment comprendre par leurs seules prunelles éteintes, mais dans la nuit desquelles tout silence devient mozartien.

21/12/2019

Renouer ses lacets: un calvaire!

Soudain une vocifération retentit sous un escalier roulant de la gare de Lausanne: «Lucas, tu refais tes lacets, ou je te massacre!» Il est rare de voir humilier un enfant en public, et pour une bévue. La maman écumait de rage, pleurant aussi de se mettre en spectacle. Quant à son Lucas, il s’était accroupi sans gémir, mais ses petits doigts cramoisis par le froid tremblaient en passant les embouts des maudites cordelettes dans les oeillets de ses souliers. Cette gaucherie infantile, dramatisée par une exaspération maternelle, annonce-telle un destin jalonné de maladresses plus graves?

Certaines sont acquises avec l’âge, suite à de mauvais traitements parentaux ou d’une fréquentation de balourds. Il y a aussi des fillettes qui furent maladroites par timidité, telle Colette qui s’en félicitera plus tard quand elle deviendra l’auteur du Blé en herbe.  

Or il existe une maladresse qui, selon une étude française récente*, toucherait 5% des écoliers. C’est la dyspraxie - d’un mot homologué par l’Unesco signifiant en gros «trouble du comment faire». L’enfant qui en est affligé marche de traviole, se heurte contre des portes, tombe souvent. A table, il renverse les verres, éparpille la nourriture car il ne sait pas manier les couverts. A l’école, il est la risée de tous: ses dessins sont coloriés de guingois, et au foot, il envoie le ballon dans la mauvaise direction. C’est comme si chacun de ses gestes, il l’ effectuait pour la première fois.

Cette dyspraxie affecte une fameuse «mémoire procédurale» qui induit nos premiers automatismes nécessaires à la vie quotidienne: nouer des lacets mais, avant cela, placer un pied devant l’autre pour avancer. Plus tard évoluer dans une piscine sans boire la tasse, enfourcher un vélo, faire du ski…Moi-même enfant, je ne savais pas plier du papier pour fabriquer des avions. Et à la messe, j’emplissais le calice du curé davantage d’eau que de vin!

Mais on ne devient pas délibérément si maladroit comme je l’ai été et le suis un peu resté, et aucune lésion cérébrale n’est à l’origine de ces incohérences gestuelles - d’ailleurs non héréditaires. Des séances d’ergothérapie, bien adaptées à l’individu, parviennent à les résorber.

Tout ça, dira-t’on, pour des lacets? Oui, s’ils nous rattachent à la vie des autres.

www.inserm.fr › trouble-developpemental-coordination-ou-dyspraxie

14/12/2019

Miracle proustien et nostalgies lactées

Un siècle après l’attribution du Goncourt à Marcel Proust pour A l’ombre des jeunes filles en fleur, de belles âmes s’octroient dans les médias une «sensibilité proustienne » sans avoir lu l’entier de la Recherche, dont ce livre est le 2e tome. Et ils ne se réfèrent qu’à l’épisode de la madeleine qui advient dans le premier, quand le héros reconquiert toute la mémoire sensitive de son enfance, par la grâce d’une pâtisserie oubliée. Or, durant cette année jubilaire qui s’achève, leur «petite madeleine» à eux se réduisait à un match à la Pontaise, une cuite «maousse» entre potes à Paléo, un piercing chez un maître perceur aux bras tatoués du Rôtillon…Des expériences qui ont peut-être marqué un tournant de vie, mais leur dénuement de couleur odorante, de sonorité tactile, les rendent insipides. Il leur manque l’essentiel proustien: cette extase papillaire vous propulsant vers une énième dimension, stimulée par des saveurs soudaines qui portent «sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.» 

Si le romancier l’a magnifiée, ce bouleversement est à la portée de tout être attentif aux flaveurs du temps qui ondoient autour de lui et l’entraînent. Il possède dans son ADN une partition olfactive unique capable de les assembler en croches musicales. Jusqu’à l’heure où une seule note prédominera pour déclencher un éblouissement mémoriel qui réveillera toutes les autres.

Ça peut émaner du «plissage sévère et dévot» d’une brioche proustienne, mais aussi d’une sucrerie dévolue à des marmots de famille modeste. Pour ma part, il y en avait une dont le goût s’associait abusivement à ma Romandie adoptive, et dont je n’attendais pas le rejaillissement en moi plus tard de manière si éruptive. J’avoue honteusement que c’était un tube de lait condensé dont, à 6 ans, je suçotais le goulot fileté jusqu’à plus faim. Depuis je découvris de moins écoeurantes douceurs: la glace aux marrons d’un tea-room au Grand-Chêne; le fameux mille-feuille vanillé de Chez Lipp, à Paris…

 La soixantaine approchant, je n’étais déjà plus un bec à bonbons depuis longtemps, ne buvant que du café noir amer, quand un matin, apparut dans ma rue une fée de 6 ans qui se biberonnerait goulument de lait concentré à l’ancienne! 

Mon ciel aussitôt se moira des beaux émois de ma jeunesse.