08/02/2014

Ne souriez pas, vous êtes infographié

Jadis le Vaudois et sa Vaudoise allaient se faire photographier chez le photographe. Par esprit de filiation, pour l’album familial, ou l’état civil. Côte à côte, ils posaient avec leurs enfants, le bouvier Fido et la bonne singinoise. Devant un appareil des années 30 à soufflet, avec trépied et flash à poudre de magnésium. L’usage voulait qu’ils se mettent en habits du dimanche: corsage ajusté sur une basque à plis nouée derrière pour Madame. Redingote rêche, affreusement étriquée, et un méchant papillon du même tissage gris pour Monsieur. Elle était coiffée d’un taffetas voilé d’un crêpe «georgette»; lui s’exhaussait d’un tuyau de poêle, le gibus, qui lui conférait une prestance godiche de ramoneur. Et si le photographe ne leur réclamait aucun sourire, ce n’était pas que pour la solennité de l’instant imprégnée de naphtaline. Il ne voulait pas que son tableau final fût déparé par des dentures délabrées. Ses clients non plus.

Dans l’instructif recueil d’entretiens que Charles-Henri Favrod accorda à Christophe Fovanna (Infolio 2010), le père du Musée de l’Elysée explique qu’au XIXe siècle, l’attrait des gens pour la photo est d’abord une quête identitaire: «Ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un portrait peint sont habités par cette obsession…» Elle se résorbera 175 ans après: le 8e art a beau s’être renouvelé par des révolutions successives, désormais la Vaudoise et le Vaudois se portraiturent eux-mêmes avec des i-pads, dans de joyeuses parties de «selfies». Jusqu’à désacraliser leur identité en la divulguant sur Facebook. On se photographie parmi, on se filme en amateur, on n’a plus recours à un pro de l’image.

On échappe encore à la technique trop sophistiquée de l’infographiste: un imagier du 3e type, qui s’assiste d’un ordi pour prendre graphiquement le pouls du monde en temps réel. Un sorcier moderne, indispensable, auquel il arrive aussi de disséquer votre anatomie, de profil, comme le veau des appellations en boucherie. Incapable de capter votre âme – tel un Marcel Imsand, un Luc Chessex, un Philippe Pache - il scanne votre comportement en courbes et diagrammes édifiants: en 2013, le Vaudois a jeté aux ordures 265 kg de denrées alimentaires, perdu 30 000 cheveux, coupé (ou rongé) 34 cm d’ongles de ses mains et de ses pieds.

Une année record.

01/02/2014

Chandelles de février

 Ce deuxième mois de l’année en inaugure le véritable commencement: samedi, 1er février, les Chinois sont entrés sous le signe du Cheval en se régalant d’omelettes aux feuilles de thé, de gaufrettes de navet. Le lendemain, les Vaudois ont fait voltiger de sempiternelles crêpes de la Chandeleur. De la main droite; en sorte qu’elles atterrissent dans la poêle sans déborder ni brûler personne. Dans sa cuisine des Charbonnières, votre tante Ida a fait tomber par terre sa spécialité aux épinards et à la tomme du Challottet – pour la grande joie miaulante de Bedoume et Badadia, un duo de gouttières que le végétarisme ne rebute pas. Le vent du Risoux mugissait aux fenêtres, faisant vaciller la flamme de bougies blêmes alignées sur leur appui.

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Car à la Chandeleur, il faut aussi des chandelles. On oublie qu’elle fut d’abord une fête chrétienne, une Festa candelarum, commémorant la présentation du jeune Jésus au temple de Jérusalem. C’est le pape Gélase Ier qui, au Ve siècle, la substitua à d’antiques processions païennes éclairées par des torches géantes. Depuis, ce sont de modestes cierges qu’on allume à minuit, en «symbole de purification».

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Des érudits nous rappelleront opportunément qu’en bas-latin, février se disait februarius: le mois purificateur. Les chandelles qu’on y allume encore (40 jours après Noël, et 36 semaines avant l’illumination de tombes dans les cimetières du Pays-d’Enhaut pour la Toussaint) ont des éclats que les agnostiques trouvent un brin bondieusards. Elles éclaireront pourtant des tête-à-tête amoureux de la Saint-Valentin, en y ornementant la conversation de tournures vieillottes:

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-Je te dois une fière chandelle ma jolie. Je t’en ferai voir trente-six…

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-Ok, chéri, mais ne la brûlons pas par les deux bouts.

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Au temps de Molière, cette mèche oblongue enrobée de suif était plus importante qu’une métaphore: un ustensile d’éclairage concret et onéreux. On en disposait par centaines sur les lustres du théâtre, ainsi que sur la rampe bordant la scène. Il fallait les moucher toutes les vingt minutes. Voilà pourquoi les plus grandes pièces du répertoire classique sont sectionnées en actes: entre deux levers de rideaux, un discret accessoiriste y éteignait puis rallumait le monde.

25/01/2014

Anglicismes tenaces et poncifs francophones

Les Vaudois ont beau se prendre eux-mêmes pour des ploucs, le grand Gilles (qui fut un des leurs, et des meilleurs) leur rappelle qu’ils ont le mérite d’avoir fait leurs «humanités». Aussi sont-ils foncièrement attachés à leur langue maternelle, autant qu’à leurs essarts et parchets. Il y a quatre décennies déjà, ils se sont ralliés par centaines au panache de fiers journalistes déterminés à sauvegarder la langue de Molière et Ramuz. A élever des digues contre l’afflux de tournures alémaniques qui détraquent sa syntaxe et, surtout, contre le tsunami incessant et triomphant d’américanismes qui contaminent son vocabulaire.

 

Dans son 20e bulletin, joliment animé et caustique, qui paraît 10 ans après sa création à Lausanne, une Association Défense du français, en égrène une série pas piquée des hannetons: un butin de perles et barbarismes qui ont été grappillés aux quatre coins de la Romandie.

 

A Fribourg par exemple, le mot harcèlement se dit «stalking» et un prochain forum universitaire sera à l’enseigne de Bluefactory. A Lausanne, capitale européenne des jardins, aura lieu en juin un Rolling Garden, et le futur parlement cantonal est déjà baptisé Rosebud. «Bouton de rose» sonnerait un peu trop joliment à l’oreille d’un député sérieux…

 

En cette même 20e «feuille de route», une lectrice lève un lièvre très pertinent:

Le français n’aurait-il que l’anglais comme seul ennemi? Que dire des thèmes qui deviennent des «thématiques», d’un accès qui devient une «accessibilité», d’un danger qui devient une «dangerosité?»

 

Dans la foulée, j’avise d’autres nouveaux poncifs ampoulés, d’un snobisme un peu tarte, qui prolifèrent un peu partout. En voici un échantillon épars: «montée en puissance», «traçabilité», «en même temps» pour pourtant, «méprisance» au lieu de mépris (Sarkozy), attitude «citoyenne», au lieu de civique. S’inviter - «et la pluie s’invita au match…» Ou le verbe cher à Jacques Derrida «déconstruire», quand «détruire» suffirait. Le philosophe parisien, mort en 2004, déconstruisait l’opposition entre présence et absence. A Grognens-sur-Orbe, Spencer Baudat, le fils à Firmin, a déconstruit le silo à fourrages familial pour y mettre un parking.

 

www. defensedufrancais. ch. Ou case postale 68, 1001 Lausanne