01/12/2013

Visiteurs du crépuscule

Depuis le 27 octobre, l’heure d’hiver fait descendre le soir plus vite, glaçant tout et allumant les maisons habitées de Villars-sur-Ollon, Glion ou Epalinges. C’est l’instant propice où les fenêtres noires des maisons vides sont repérées par les nouveaux as de la cambriole. Des gens qui n’ont pas forcément les maxillaires du casseur patibulaire de Chicago, ni son tournemain à découper au diamant des ronds autour des espagnolettes. Point de feutrine à leurs semelles, ou de silencieux dans une poche-revolver: leurs nouveaux instruments high-tech vous démontent toute serrure en cinq sec. Munis aussi d’un os à moelle pour amadouer un éventuel chien de garde, ils s’introduisent dans votre foyer sans effraction spectaculaire, le cœur léger, en sifflotant un air d’insouciance. Et en prenant le temps qu’il faut pour y dénicher vos trésors les mieux dissimulés.

En septembre passé, 70 cambriolages de ce type auraient été enregistrés par la police vaudoise, qui furent perpétrés dans des villas et des immeubles locatifs. En octobre, il y en eut plus de cent. Avec la matoiserie d’un Arsène Lupin (mais sans ses prévenances, et sans poésie), votre visiteur a préparé son forfait à l’avance, en vous espionnant sur Twitter & Facebook. Vous y avez livré des indications précieuses sur votre agenda: «Demain soir, nous irons voir un film coréen à la Cinémathèque». «Je suis de garde au CHUV tout le week-end». «Bons baisers de Tasmanie»…

Les cambrioleurs d’antan avaient un goût du péril plus prononcé. Ils s’encombraient d’une sacoche lourde et trimballaient une scie à métaux, des pinces-monseigneur et des vilebrequins de tailles variées, du caoutchouc en rondelles pour amortir les chocs. Sans oublier l’échelle de corde à échelons de bois qui leur a conféré le surnom de monte-en-l’air. Les plus imaginatifs profitaient de la saison des amours animalières pour s’accompagner d’un crapaud vivant. Ils le laissaient goger et coasser dans la gouttière du castel qu’ils allaient dévaliser. Quand son chant métallique s’interrompait, ils renonçaient dare-dare à leurs manœuvres: le batracien avait perçu avant eux les pas approchants d’un importun sur le gravillon de la courette. Un silence d’alerte!

25/11/2013

Actualités du Petit Chaperon rouge

 

Si les ennemis du loup en rajoutent sur ses carnages dans nos préalpes, certains défenseurs de sa réintroduction affirment à tort qu’il n’a jamais été un mangeur d’hommes. Le conte du Petit Chaperon rouge n’a pas été qu’une fable: du XVIe au XIXe siècles, plus de 1500 Français à nos frontières (entre Bresse et Dauphiné), ont été méthodiquement mastiqués par celui qu’on surnommait à juste titre la «bête dévorante». L’histoire des famines et des guerres de Religion rappelle que, faute de bestiaux de ferme, de grives et même de merles, le loup s’était accoutumé à la chair humaine, celle de soldats restés sur les champs de bataille. Il y prit goût, et de charognard devint prédateur. Surtout d’enfants. Depuis, ses préférences culinaires l’ont reconduit à sa pitance originelle qui reste variée: mouflons de Torgon, en Valais, chamois fribourgeois de la vallée de Motélon, brebis et agnelets vaudois de Rossinière. Sans oublier le cabri juteux de la ferme à Joël, sous le lac de l’Hongrin.

 

 

Que c’est bon le cabri, surtout mariné avec du romarin! Petit de la chèvre, il porte aussi le nom de chevreau. Il a des cornes menues et duvetées, des oreilles en pétales de magnolia et un museau de niolu. Or il serait une espèce d’ancêtre du Petit Chaperon rouge cité plus haut! Des savants de l’université anglaise de Durham ont démontré (par une mathématique truffée de variantes et de variables) que le conte de Perrault a les mêmes origines qu’une légende allemande plus ancienne. Elle met en scène une bique qui doit quitter sa tanière en recommandant à ses petits de n’ouvrir à personne. Par ses astuces, le loup parviendra à s’y introduire pour les manger. Il y manque, direz-vous, une Mère-Grand. On la retrouvera, mais dans un conte chinois similaire, où cette fois c’est un tigre qui s’est attifé en aïeule…

Aujourd’hui, loups et tigres ne se coiffent plus d’une charlotte pour enjôler le Petit Chaperon rouge. Sachant qu’elle flâne en étourdie dans la forêt d’internet, ils peuvent en quelques clics changer de nature et d’âge et lui fixer un rendez-vous périlleux qui ne sera pas virtuel. Pour la sauver de leurs griffes, un site de prévention qui porte son nom a été créé par la police vaudoise.

 

 

www.petitchaperonrouge.com

 

 

18/11/2013

Les toniques frimas de novembre

Au cap de sa première quinzaine, le moins aimé des mois devient franchement exécrable: on nous annonce que l’Europe va tomber en faillite, qu’une animatrice de télé rousse a divorcé d’un champion d’échecs blond pour en épouser un autre de baseball qui est chauve. Et que la cave de votre tante Eulalie, à Dolondin-sur-Orbe, vient d’être inondée. Après les averses, la bise (la noire de Berne), s’est mise à souffler méchamment sur son modeste potager, emportant comme des fantômes blancs les couvre-lits et toiles géotextiles qui le protégeaient. «Bricelet», son bichon maltais les a pourchassés en jappant jusqu’à l’horizon flou du pied du Jura, mais il en est revenu bredouille, plus trempé qu’une serviette éponge, et grippé. Elle l’essorera avec vigueur et tendresse, puis versera dans sa gamelle en similor du bouillon-blanc antitussif.

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Voilà quelques-uns des désastres de novembre, quand il atteint sa plénitude saisonnière, sa rudesse proverbiale. Pour accabler le tableau, le smog industriel apporte une touche d’obscurité supplémentaire. Pourtant, le froid pré-hivernal de novembre peut instiller en nous des moments poétiques de bonheur, surtout si sa mélancolie est grise et ses colères atmosphériques. On ira crier sous les épicéas de Sauvabelin: «Loup, loup, y es-tu?» Ysengrin n’y est point, mais le vent l’imitera dans le remuement des cimes – accompagné des trois fameux cors d’un conte musical universel de Serge Prokofiev. On les humera à pleins poumons, en nous persuadant que le froid du dehors «tue les microbes», qu’il nous ragaillardit les sangs.

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De la Saint-Odon à la Sainte-Cécile (du 18 au 22), en passant par la Saint-Colomban, c’est un mois qui peut stimuler le randonneur forcené jusqu’à l’euphorie. Levé avant l’aube, il s’est chaussé de bottes étanches pour traverser l’humus jaunâtre et détrempé d’anciennes houillères entre Maracon et Semsales, soit entre Vaud et Fribourg, donc un peu nulle part. Les aulnes et les trembles seront nus et transis. Les labours vides et plus noirs que la nuit mourante. Une rosée givrée couvrira les buttes mamelonnées qui les entourent. Aux premiers rayons du jour, elles fumeront comme des tourtes aux épinards – un vrai festin des dieux.