19/01/2014

Jardins suspendus et couple de ginkgos

 

La relative douceur de ce mois de janvier a été mise à profit pour l’émondage des arbres urbains. Les jardiniers du service Parcs et domaines se sont attifés en astronautes pour s’élever jusqu’au ciel grège de l’avenue de Rumine, et en dépouiller les marronniers jusqu’à une nudité presque impudique. Non pas avec une serpe de druide, celles des aventures d’Astérix le Vaudois, ou un banal sécateur en bec de canard, mais une tronçonneuse de film d’horreur: les hurlements des arbres meurtris ont retenti jusqu’au rond-point de la Perraudettaz. Il ne reste plus de leur élégante ramure que des trognons asymétriques et noirs s’alignant en caractères sumériens. Ou en alphabet décroché d’une planète méconnue.

En contrebas de l’avenue, dans l’arboretum de la promenade Jean-Jacques Mercier qui s’échelonne en zigzag, 350 essences ont, elles aussi, ravalé leur sève pour hiberner comme loirs et marmottes. Chacune à sa manière, car elles sont rares, exotiques, épinglées d’une fiche d’identité libellée en latin, la langue maternelle de Virgile, Lucrèce et Marguerite Yourcenar quand elle était enfant. Après traduction, on y reconnaîtra l’érable du Japon (acer japonicus), le micocoulier à écorce grise et lisse (celtis australis), et, au tournant, le tulipier de Virginie ou le grenadier d’Asie-Mineure qui s’est émacié et recroquevillé par manque de Méditerranée. Le soleil d’hiver lémanique n’est pour lui qu’un ersatz de lumière.

Remontons les raidillons anguleux de ce jardin vertical jusqu’à l’esplanade plane qui le surplombe. On y est accueilli par un couple d’arbres d’extrême-Asie qui viennent de perdre tous leurs atours. Ce sont des ginkgos bilobas, des «fossiles vivants», dont l’ascendance remonterait au Primaire. Leur végétation s’amorce délicatement au printemps pour se parer d’ors en automne: dépourvues de nervure centrale, leurs feuilles palmées flamboient alors comme paillettes au crépuscule.

Leur costume d’hiver est celui d’Adam pour le ginkgo mâle, et celui d’Eve pour son épouse. Oui, les gingkoacées sont sexués, à l’instar des animaux. Font-ils la bête à deux dos? Je l’ignore; en tout cas jamais en public, ni en plein jour dans des parcs où batifolent des enfants.

Je sais qu’en septembre, Madame est plantureuse à souhait et donne des fruits ronds comme des mirabelles, mais qui sentent le beurre rance, le vomi… Aussi lui préfère-t-on la compagnie de Monsieur - plus austère, plus élancé – dans les jardins d’agrément. Ou dans la coulée verte du m2, entre Délices et Jordils.

Sa durée de vie peut atteindre un millier d’années.

11/01/2014

L’hygiène des mains, plaisir mystique

 

Chez moi, se laver très souvent les mains n’est pas ce qu’un psy appellerait un «trouble obsessionnel convulsif» - comme chez d’autres vérifier vingt fois par jour les robinets du gaz. Juste une agréable marotte: la volupté de faire ruisseler entre ses phalanges de l’eau chaude, puis fraîche; voir la mousse savonneuse y égrener un rosaire de petites bulles éphémères. Incomparables furent les ablutions de Pilate, que des exégètes bibliques ont taxées de lâcheté, les assimilant à un jeu de défausse. Même si on peut les interpréter différemment, comme un geste symbolique, et démocratique:

 

- La foule réclame que je crucifie un innocent, se dit le procurateur romain de Judée en l’an un de notre ère. J’obéis à la foule, car on ne déroge pas à un vote collectif, même dévoyé. Mais affirmer publiquement mon dégoût de la saleté politique et mentale, je le peux.

 

Deux mille ans après, on aurait envie de suivre son exemple, après avoir serré des doigts de gens douteux, ou mouillé les siens dans certains cloaques d’internet. A l’église pulliérane où je fus servant de messe au début des années soixante, ce n’était pas dans une coupelle en or de péplum hollywoodien que le modeste, le très peu ponce-pilatien Abbé Marguet trempait chaque dimanche ses délicates mains - que les bigotes comparaient à des ailes de colombe. Mais dans un bassin en stuc, dont j’essuyai après la margelle avec un tissu  appelé «purificatoire».

 

Il psalmodiait en latin: «Lavabo inter innocentes manus meas». Soit: «Je laverai mes mains parmi les innocents». Dire que c’est de cette prière sacramentelle, précédant la distribution des hosties, que provient un mot désignant un appareil sanitaire fixe avec cuvette, robinetterie et système de vidange! De ces lavabos, qui devraient être – selon l’étymologie – des vasques de pureté, des bénitiers en quelque sorte, on en trouve jusque dans les WC publics, ou dans ceux de restaurants. On y rince des doigts souillés de fruits de mer ou d’huile de frites, mais pour les sécher on ne trouve plus de serviettes en tissu ni même en papier. On doit y enclencher des sèche-mains électriques à air chaud qui hurlent à l’oreille, ou d’autres «à air pulsé» qui vous parsèment de staphylocoques.

 

Le lavabo n’invite plus à la prière.

 

 

 

04/01/2014

Destin du cheval, du poêlon aux étoiles

 

On retiendra des actualités de 2013 qu’elles ont vilainement entaché l’honneur de la plus noble de nos conquêtes. Pour avoir été clandestinement substituée à celle du bœuf dans des barquettes en aluminium, la viande de cheval fut dénoncée en février comme suspecte. D’abord franco-suisse, le scandale alimentaire accède vite à une universalité qui lui fait mériter une appellation d’assonance yankee: le Horsegate. Dix mois plus tard, en décembre, la revoilà funeste après des expériences de laboratoire la rendant impropre à la consommation. De ces deux affaires, elle sort piteuse, dépréciée même par des hippophages - soit des amateurs de viande chevaline (précision destinée à de chers lecteurs qui me reprochent d’abuser de termes rares…). Elle serait même infectée d’une toxine au nom infernal: la phénylbutazone! Or, il ne s’agirait que d’un anti-inflammatoire banal qui convient autant à l’homme qu’aux animaux de trait ou de transport. Donc autant au cavalier qu’à sa monture.

Pour ma part, l’idée de manger la mienne ne m’est jamais venue. A mes six ans, elle était en bois et à bascule. Un «dada emballé», provenant du galetas odorant, tout scintillant de poussières blondes de Madame Golz, notre voisine du quartier de Montchoisi. Au carrefour, il y avait bien une boucherie chevaline, où l’on débitait itou du bœuf, du cochon, de l’agneau, du cabri, du lapin. Le cheval c’était surtout pour la Bourguignonne. Rarement pour du steak comme on en poêle en France, où l’hippophagie demeure une vertu nationale: selon des statistiques récentes (2012) nos voisins en ingurgiteraient encore jusqu’à 16 600 tonnes par an.

Quant à mon canasson en merisier de Montchoisi, dont les laques rouges s’écaillaient à chaque branle, il était immangeable mais féerique. Il me fit galoper vers les steppes de l’Asie et jusqu’aux saveurs indescriptibles des constellations les plus hautes, les plus endiamantées. Il devenait Pégase, le cheval ailé de la mythologie grecque, un signe du zodiaque.

En février prochain, il caracolera triomphalement dans l’horoscope lunaire des Chinois, pour lesquels l’an 2014 est l’année du Cheval. Il symbolise, disent-ils, la fougue, l’indépendance, la soif d’horizons neufs (s.v.p. sans lasagnes!)