05/10/2013

Eloge de la noix et du brou

 

En raison des tiédeurs moites de ce début d’octobre, le marchand de glaces hésite à se recycler déjà en marchand de marrons chauds. Ou plutôt de châtaignes: chacun sait que ces cabochons bruns et elliptiques qui chatoient sous les marronniers de l’avenue de Rumine sont alléchants mais incomestibles. Aux écoliers lausannois qui encore confondraient les deux arbres, je conseille d’aller se rafraîchir en aiguisant leur curiosité dans les châtaigneraies du Chablais vaudois, entre Saint-Triphon et le Vieux-Rhône. Accessoirement, je leur apprends que, dans le jargon des journalistes, le marronnier désigne un sujet rebattu d’actualité, reparaissant saisonnièrement - la Saint-Valentin, la canicule, le Comptoir à Beaulieu, les vendanges. Et, avant ces dernières qui cette année sont tardives, la fructification d’une troisième essence majestueuse de nos paysages: le noyer qui, selon le Robert, est une «juglandacée à fleurs disposées en chatons pendants, et dont le fruit est la noix». Les plus vigoureux spécimens de ce végétal se trouvent à Sévery, en amont de Morges, et je reconnais qu’il revient régulièrement en cette chronique: le noyer, l’arbre des druides, est, si j’ose dire le marronnier des chroniqueurs.

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A chaque automne, ils en célèbrent les coques aux moulures harmonieuses, si semblables aux rainures du cerveau humain. Puis l’écale verdâtre de la drupe, dont on extrait un brou noir, une espèce d’encre brune, plus chaude que le bistre, et que peintres et menuisiers emploient comme lavis. (Dans le Périgord, les mères-grand la macèrent en liqueur indigo aux vertus astringentes, souveraines contre la dysenterie.) C’est l’occasion aussi d’entonner une délicieuse chanson de Charles Trenet: «Qu’y a-t-il dans une noix? Qu’est-ce qu’on y voit?» D’y répondre, plus savamment, en citant le grand James Joyce: The whole world in a nutshell – «tout l’univers dans une coquille de noix». Ou son seul devancier anglophone, le Shakespeare de Hamlet: «Je pourrais être enfermé dans une noix, et me regarder comme roi d’un espace infini, si je n’avais pas de mauvais rêves.»

 

Plus prosaïquement, rappelons que l’expression «à la noix» est péjorative. En anglais, ça se traduirait par «peanuts». Des cacahuètes.

28/09/2013

Les lavis pacifiques d’un soldat de Dieu

Quand les injustices d’ici ou d’ailleurs lui insufflaient des colères viscérales, il les apaisait à l’aquarelle. Le pasteur Daniel Pache (1931-2011) n’avait pas attendu l’élection à Rome du pape François, deux ans après sa mort à Morges, pour considérer la maison de Dieu comme un «hôpital de campagne après une bataille», et devenir un fer de lance du christianisme social. Il était déjà un émule, en tonalité réformée, de l’universel Poverello d’Assise: il orienta la flamme de son sacerdoce sur l’assistance aux laissés-pour compte. Aux pauvres d’ici, à ceux venus d’ailleurs, aux ouvriers congédiés, aux prostituées bafouées, aux homosexuels humiliés. Et cela à l’orée des années septante, dès qu’il reprit les rênes du Centre social protestant, à Lausanne, pour en repoétiser la vocation: «Pro-tester (être défenseur) à l’intention des plus faibles auxquels le Christ s’est identifié».

Au culte du dimanche, le Pache était un prédicateur de vigoureuse éloquence, qui préférait les mots simples et colorés au prêchi-prêcha désincarné de certains moralisateurs. Sa langue se déliait de même en politique: au législatif morgien, où il siégea dès sa retraite en 1996, il osa proposer, sans succès, une motion qui acterait l’abandon définitif de l’invocation divine au début des séances du Conseil communal. De la part d’un ministre de Dieu, quel scandale!

Un chouia lassé par ses propres esclandres, assagi aussi par une santé déclinante, il consacra ses dernières années à peindre et repeindre les beautés saisonnières de Morges, ses toitures à convexité variable, ses volets peints, ses châteaux alentour – qui ont aussi figuré sur de fameuses boîtes d’allumettes du CSP. Et surtout son Léman particulier, si microclimatique (si exclusivement morgien, donc pachien) avec ses deux guérites, ses jetées en bois, ses voiliers nacrés sur fond de brume, ou d’orage, de ciel bleu cobalt, bleu électrique, vert d’eau. En chacune de ses aquarelles, dont 140 sont exposées ces jours à la Fondation Bolle*, fulmine une luminance intérieure. Elle a jailli d’un cœur qui aimait trop intimement Notre Seigneur pour se permettre de l’invoquer.

 

Rue Louis-de-Savoie-73, Morges. www.fondationbolle.ch. Jusqu’au 3 novembre.

 

07/09/2013

Les coloquintes de la mi-septembre

Passée la première semaine de septembre, un déclic se produit dans la biosphère du Léman. Les perceptions y sont brouillées; ou c’est comme si un cinéaste divin avait déplacé les sources de lumière, en faisant flamboyer l’échine du Salève et en noircissant les dents creuses des Mémises.

Au dernier étage de votre immeuble, le changement est plus frappant: la jeune institutrice qui ne souriait plus dans l’ascenseur a renoncé au régime minceur (blancs d’œuf, spirulines à base d’algues, levures, potions émétiques) qu’elle s’était infligé pour ses vacances aux Baléares. Elle a perdu son bronzage, mais son retour à la viande rouge, à la gibelotte de lapin, aux bricelets du Jorat a profité à son teint. Et elle répond à votre bonjour!

Mais pour saisir la subtile métamorphose induite par septembre, il suffit de passer une journée dans le jardin vétuste de votre tante Gladys, à Trouffonnens-sur-Rolle. Le péclet rouillé du clédar couine sous vos doigts au tout petit matin. Puis vous pénétrez dans une roseraie, de seconde floraison, qu’aurait peinte au XIXe siècle Henri Fantin-Latour. Pourtant c’est l’odeur du céleri froid qui prédomine, suivie de celle camphrée de la sauge. De la campagne alentour vous en parviennent d’autres qui sont de chaumes et de friches. La montée du soleil vous fera rougeoyer dans une palissade une fragile constellation de fraises, dite des «quatre-saisons».

Mais c’est au potager que cette lumière pré-automnale fait resplendir sa créature la plus singulière: j’ai nommé la coloquinte. Dans la famille des cucurbitacées, elle incarne une espèce de cousine excentrique, un peu foutraque. Plus petite que le potiron, plus verruqueuse que le pâtisson, sa particularité est d’avoir des couleurs diverses: elle peut être vert foncé, vert pâle, jaune safran, crayeuse, zébrée, tavelée. Et d’être immangeable: elle contient une toxine qui provoque des indigestions douloureuses, des saignements.

Une sale bête de plante, en somme, mais qui fait le bonheur des fleuristes, des décorateurs de vitrines, et surtout des enfants. Sans regimber, elle se laisse évider pour devenir lumignon, hérisser d’épingles pour ressembler à un extraterrestre.

Accessoirement, elle peut servir de ballon dans les préaux.