01/03/2014

Un drame à l’Elysée, côté jardins

On n’a guère l’ambition - encore moins l’envie - de jouer les paparazzis de Closer en embuscade devant des grilles présidentielles parisiennes. L’Elysée qui fait l’objet de la présente chronique se situe à Lausanne, au 18 de l’avenue du même nom. Il abrite un des plus beaux musées de Suisse, fondé, il y a trente ans par Charles-Henri Favrod qui en a fait un havre mondial pour la photographie et les photographes. Sous l’égide de son timonier actuel, Sam Stourdzé, il conservera, on n’en doute pas, toute sa luminosité et son dynamisme après le grand déménagement de 2020. C’est la date envisagée de la création contestée du fameux «pôle muséal», place de la Gare, où ses collections seront installées contigûment* à celles du Mudac et du Musée des beaux-arts.

La comète favrodienne y perdra-t-elle son suffixe élyséen? Ce serait dommage: il l’a si élégamment empanachée lors d’expos itinérantes en Europe, en Amérique et jusqu’en Chine. Lausanne et son savoir-faire muséologique en furent associés à quelque féerie de l’antiquité, où l’Elysée symbolisait en même temps un enfer vaporeux et un paradis païen.

On sait combien cette mythologie évanescente inspira l’architecture des Lumières. Chez nous, elle se concrétisa notamment dans une zone viticole en amont de l’actuel quai d’Ouchy dont les parchets, en 1780, s’alignaient jusqu’au Denantou, lorsqu’un certain colonel de Montagny y fit édifier la maison de maître au style dépouillé qu’on peut admirer encore aujourd’hui. De préférence au crépuscule, quand les feux les plus vifs caressent les marbres et molasses ondulées en biseau de sa façade méridionale.

Ce joyau architectural taillé en diamant fut racheté en 1807 par l’orageuse Madame de Staël, reine des lettres et de l’intrigue. Elle fit jouer Andromaque de Racine dans une parcelle du parc réaménagée en amphithéâtre, sous des esplanades reliées par des rampes et des escaliers: un décor végétal à la française pour une dramaturgie en alexandrins. Après les avoir clamés au soleil du Léman, les acteurs pouvaient se rincer le gosier avec des sorbets à la rose ou au jasmin conservés dans une glacière. Elle était entretenue dans une cavité souterraine, au nord-ouest des jardins de l’Elysée.

 

15/02/2014

Jambes de dames, mollets de cyclistes

Les Lausannoises auraient les plus belles gambettes d’Europe (oui, elles sont Européennes!), en raison de la topographie escarpée de leur ville. Même juchées sur de hautes aiguilles Louboutin, elles arpentent le Petit-Chêne jusqu’au sommet de la rue de Bourg avec l’agilité de la chevrette du Pic-Chaussy. L’exercice ne les essouffle pas. Il ravive leur teint, rallume leurs prunelles et améliore la circulation veineuse de leurs membres inférieurs qu’il galbe et affine.

 

Nettement moins attrayantes sont les jambes du Lausannois, par faute déjà d’être masculines. L’intérêt porté à leur musculation relève de l’évaluation sportive, de l’hygiène: la marche à pied lui fait «maintenir son capital santé». La pratique du vélo aussi, si elle est régulière. Pédaler 30 minutes par jour dans les réseaux cyclables urbains renforce les articulations, «optimise les performances» des poumons et du cœur. Et d’une manière plus agréable qu’une longue séance de tortures au salon de fitness - un cachot sans ciel et sans oiseaux, où l’on ne respire pas l’odeur des saisons.

 

Une autre preuve de la supériorité du vélo des villes sur celui d’appartement: il permet de circuler! Et plus rapidement que la voiture sur les trajets inférieurs à six kilomètres…

A la grimpée, la posture du cycliste sur sa selle lui confère une silhouette de grand félin à l’affût. Mais en se haussant à la verticale pour dévaler le raidillon du Calvaire jusqu’à la place du Nord, «il est proche de la statuaire antique», écrit le Béthunois Didier Tronchet. «A hauteur de vélo, le monde est autre. Buste droit, menton haut, il flotte au-dessus de la multitude, sans mépris, mais sans non plus paraître concerné par les contingences désolantes du plancher des vaches.».

 

Résumons: le cycliste ne monte pas sur ses ergots, il rêve seulement d’envol. Pendant ce temps, ses mollets se dégraissent, s’allongent, se stylisent. Ce sont les seules parties inférieures de son anatomie que son atavique pudeur zwinglienne l’autorise à dénuder en public. Et s’il prend désormais le soin de les épiler, c’est moins par coquetterie que pour imiter timidement ses héros du Tour de France.

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Didier Tronchet: Petit traité de vélosophie: le monde vu de ma selle. Ed. Plon.

08/02/2014

Ne souriez pas, vous êtes infographié

Jadis le Vaudois et sa Vaudoise allaient se faire photographier chez le photographe. Par esprit de filiation, pour l’album familial, ou l’état civil. Côte à côte, ils posaient avec leurs enfants, le bouvier Fido et la bonne singinoise. Devant un appareil des années 30 à soufflet, avec trépied et flash à poudre de magnésium. L’usage voulait qu’ils se mettent en habits du dimanche: corsage ajusté sur une basque à plis nouée derrière pour Madame. Redingote rêche, affreusement étriquée, et un méchant papillon du même tissage gris pour Monsieur. Elle était coiffée d’un taffetas voilé d’un crêpe «georgette»; lui s’exhaussait d’un tuyau de poêle, le gibus, qui lui conférait une prestance godiche de ramoneur. Et si le photographe ne leur réclamait aucun sourire, ce n’était pas que pour la solennité de l’instant imprégnée de naphtaline. Il ne voulait pas que son tableau final fût déparé par des dentures délabrées. Ses clients non plus.

Dans l’instructif recueil d’entretiens que Charles-Henri Favrod accorda à Christophe Fovanna (Infolio 2010), le père du Musée de l’Elysée explique qu’au XIXe siècle, l’attrait des gens pour la photo est d’abord une quête identitaire: «Ceux qui n’ont pas les moyens de se payer un portrait peint sont habités par cette obsession…» Elle se résorbera 175 ans après: le 8e art a beau s’être renouvelé par des révolutions successives, désormais la Vaudoise et le Vaudois se portraiturent eux-mêmes avec des i-pads, dans de joyeuses parties de «selfies». Jusqu’à désacraliser leur identité en la divulguant sur Facebook. On se photographie parmi, on se filme en amateur, on n’a plus recours à un pro de l’image.

On échappe encore à la technique trop sophistiquée de l’infographiste: un imagier du 3e type, qui s’assiste d’un ordi pour prendre graphiquement le pouls du monde en temps réel. Un sorcier moderne, indispensable, auquel il arrive aussi de disséquer votre anatomie, de profil, comme le veau des appellations en boucherie. Incapable de capter votre âme – tel un Marcel Imsand, un Luc Chessex, un Philippe Pache - il scanne votre comportement en courbes et diagrammes édifiants: en 2013, le Vaudois a jeté aux ordures 265 kg de denrées alimentaires, perdu 30 000 cheveux, coupé (ou rongé) 34 cm d’ongles de ses mains et de ses pieds.

Une année record.