01/02/2014

Chandelles de février

 Ce deuxième mois de l’année en inaugure le véritable commencement: samedi, 1er février, les Chinois sont entrés sous le signe du Cheval en se régalant d’omelettes aux feuilles de thé, de gaufrettes de navet. Le lendemain, les Vaudois ont fait voltiger de sempiternelles crêpes de la Chandeleur. De la main droite; en sorte qu’elles atterrissent dans la poêle sans déborder ni brûler personne. Dans sa cuisine des Charbonnières, votre tante Ida a fait tomber par terre sa spécialité aux épinards et à la tomme du Challottet – pour la grande joie miaulante de Bedoume et Badadia, un duo de gouttières que le végétarisme ne rebute pas. Le vent du Risoux mugissait aux fenêtres, faisant vaciller la flamme de bougies blêmes alignées sur leur appui.

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Car à la Chandeleur, il faut aussi des chandelles. On oublie qu’elle fut d’abord une fête chrétienne, une Festa candelarum, commémorant la présentation du jeune Jésus au temple de Jérusalem. C’est le pape Gélase Ier qui, au Ve siècle, la substitua à d’antiques processions païennes éclairées par des torches géantes. Depuis, ce sont de modestes cierges qu’on allume à minuit, en «symbole de purification».

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Des érudits nous rappelleront opportunément qu’en bas-latin, février se disait februarius: le mois purificateur. Les chandelles qu’on y allume encore (40 jours après Noël, et 36 semaines avant l’illumination de tombes dans les cimetières du Pays-d’Enhaut pour la Toussaint) ont des éclats que les agnostiques trouvent un brin bondieusards. Elles éclaireront pourtant des tête-à-tête amoureux de la Saint-Valentin, en y ornementant la conversation de tournures vieillottes:

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-Je te dois une fière chandelle ma jolie. Je t’en ferai voir trente-six…

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-Ok, chéri, mais ne la brûlons pas par les deux bouts.

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Au temps de Molière, cette mèche oblongue enrobée de suif était plus importante qu’une métaphore: un ustensile d’éclairage concret et onéreux. On en disposait par centaines sur les lustres du théâtre, ainsi que sur la rampe bordant la scène. Il fallait les moucher toutes les vingt minutes. Voilà pourquoi les plus grandes pièces du répertoire classique sont sectionnées en actes: entre deux levers de rideaux, un discret accessoiriste y éteignait puis rallumait le monde.

25/01/2014

Anglicismes tenaces et poncifs francophones

Les Vaudois ont beau se prendre eux-mêmes pour des ploucs, le grand Gilles (qui fut un des leurs, et des meilleurs) leur rappelle qu’ils ont le mérite d’avoir fait leurs «humanités». Aussi sont-ils foncièrement attachés à leur langue maternelle, autant qu’à leurs essarts et parchets. Il y a quatre décennies déjà, ils se sont ralliés par centaines au panache de fiers journalistes déterminés à sauvegarder la langue de Molière et Ramuz. A élever des digues contre l’afflux de tournures alémaniques qui détraquent sa syntaxe et, surtout, contre le tsunami incessant et triomphant d’américanismes qui contaminent son vocabulaire.

 

Dans son 20e bulletin, joliment animé et caustique, qui paraît 10 ans après sa création à Lausanne, une Association Défense du français, en égrène une série pas piquée des hannetons: un butin de perles et barbarismes qui ont été grappillés aux quatre coins de la Romandie.

 

A Fribourg par exemple, le mot harcèlement se dit «stalking» et un prochain forum universitaire sera à l’enseigne de Bluefactory. A Lausanne, capitale européenne des jardins, aura lieu en juin un Rolling Garden, et le futur parlement cantonal est déjà baptisé Rosebud. «Bouton de rose» sonnerait un peu trop joliment à l’oreille d’un député sérieux…

 

En cette même 20e «feuille de route», une lectrice lève un lièvre très pertinent:

Le français n’aurait-il que l’anglais comme seul ennemi? Que dire des thèmes qui deviennent des «thématiques», d’un accès qui devient une «accessibilité», d’un danger qui devient une «dangerosité?»

 

Dans la foulée, j’avise d’autres nouveaux poncifs ampoulés, d’un snobisme un peu tarte, qui prolifèrent un peu partout. En voici un échantillon épars: «montée en puissance», «traçabilité», «en même temps» pour pourtant, «méprisance» au lieu de mépris (Sarkozy), attitude «citoyenne», au lieu de civique. S’inviter - «et la pluie s’invita au match…» Ou le verbe cher à Jacques Derrida «déconstruire», quand «détruire» suffirait. Le philosophe parisien, mort en 2004, déconstruisait l’opposition entre présence et absence. A Grognens-sur-Orbe, Spencer Baudat, le fils à Firmin, a déconstruit le silo à fourrages familial pour y mettre un parking.

 

www. defensedufrancais. ch. Ou case postale 68, 1001 Lausanne

19/01/2014

Jardins suspendus et couple de ginkgos

 

La relative douceur de ce mois de janvier a été mise à profit pour l’émondage des arbres urbains. Les jardiniers du service Parcs et domaines se sont attifés en astronautes pour s’élever jusqu’au ciel grège de l’avenue de Rumine, et en dépouiller les marronniers jusqu’à une nudité presque impudique. Non pas avec une serpe de druide, celles des aventures d’Astérix le Vaudois, ou un banal sécateur en bec de canard, mais une tronçonneuse de film d’horreur: les hurlements des arbres meurtris ont retenti jusqu’au rond-point de la Perraudettaz. Il ne reste plus de leur élégante ramure que des trognons asymétriques et noirs s’alignant en caractères sumériens. Ou en alphabet décroché d’une planète méconnue.

En contrebas de l’avenue, dans l’arboretum de la promenade Jean-Jacques Mercier qui s’échelonne en zigzag, 350 essences ont, elles aussi, ravalé leur sève pour hiberner comme loirs et marmottes. Chacune à sa manière, car elles sont rares, exotiques, épinglées d’une fiche d’identité libellée en latin, la langue maternelle de Virgile, Lucrèce et Marguerite Yourcenar quand elle était enfant. Après traduction, on y reconnaîtra l’érable du Japon (acer japonicus), le micocoulier à écorce grise et lisse (celtis australis), et, au tournant, le tulipier de Virginie ou le grenadier d’Asie-Mineure qui s’est émacié et recroquevillé par manque de Méditerranée. Le soleil d’hiver lémanique n’est pour lui qu’un ersatz de lumière.

Remontons les raidillons anguleux de ce jardin vertical jusqu’à l’esplanade plane qui le surplombe. On y est accueilli par un couple d’arbres d’extrême-Asie qui viennent de perdre tous leurs atours. Ce sont des ginkgos bilobas, des «fossiles vivants», dont l’ascendance remonterait au Primaire. Leur végétation s’amorce délicatement au printemps pour se parer d’ors en automne: dépourvues de nervure centrale, leurs feuilles palmées flamboient alors comme paillettes au crépuscule.

Leur costume d’hiver est celui d’Adam pour le ginkgo mâle, et celui d’Eve pour son épouse. Oui, les gingkoacées sont sexués, à l’instar des animaux. Font-ils la bête à deux dos? Je l’ignore; en tout cas jamais en public, ni en plein jour dans des parcs où batifolent des enfants.

Je sais qu’en septembre, Madame est plantureuse à souhait et donne des fruits ronds comme des mirabelles, mais qui sentent le beurre rance, le vomi… Aussi lui préfère-t-on la compagnie de Monsieur - plus austère, plus élancé – dans les jardins d’agrément. Ou dans la coulée verte du m2, entre Délices et Jordils.

Sa durée de vie peut atteindre un millier d’années.