12/08/2013

Nouveaux prénoms d’ici et petits noms

L’Office fédéral de la statistique vient de publier son inventaire annuel des prénoms les plus fréquemment attribués aux nouveau-nés du pays. Un rituel aussi monotone que les herd-books d’un marché aux bestiaux. On y entendrait une voix aseptisée de croupier annonçant qu’en 2012, ce sont encore les Emma qui ont triomphalement remporté la première place - et pour 8e fois consécutive – reléguant loin derrière les Léa, Lara, ou Chloé. Voilà pour nos nouvelles citoyennes. Du côté des garçons, les Gabriel écrasent désormais tous ces Noah, Nathan, et autres Lucas qui naguère firent la fortune des bookmakers de l’état civil. Leurs compères d’outre-Manche n’ont pas essuyé pareille déveine en pariant, il y a neuf mois, que l’arrière-petit-héritier d’Elisabeth II s’appellerait George.

Aux antipodes de ces compétitions graduées qui font la une des médias, on voit essaimer dans les faire-part de naissance des prénoms fantaisistes, élucubrés par des parents au cerveau exagérément inspirés et au cœur peu soucieux de l’avenir social de leur enfant: John-Magic, Anne-Pomme, Jarjar, Marie-Gottéron, etc.

D’aucuns auraient tenté (en vain, Dieu merci) celui de Lucifer. Leur argument: «Mais ça veut dire porteur de lumière; c’est le plus beaux des anges!»

Il fut un temps où, pour les Vaudois, le choix du prénom d’un nouveau-né était plus limité. Une affaire clanique, un acte de piété filiale. La fille aînée recevait celui d’une de ses grand-mères, quitte à défier les modernités du XXe siècle et ses lazzis en restant fidèlement une Eulalie, une Euphrosyne. Le fils aîné, lui, reprenait celui de son grand-père paternel, sinon de son propre père. Cette loi des mâles onomastique avait fini par créer dans nos villages de telles confusions que le syndic, le régent et même le pasteur s’embrouillaient ensemble quand il leur fallait, par exemple, rendre un hommage public à un de leurs concitoyens prénommé Louis. Il y en avait tant dans le même lignage! Pour qu’ils se distinguent les uns des autres, on avait opté pour l’exutoire du surnom - le cognomen des Romains. Des «petits noms», comme on dit chez nous, et qui sonnaient bien joliment à l’oreille.

Ecoutez-voir: la Puce, le Pitchon, le Paindouille, le Zizet, le Zouze…

 

08/08/2013

Une petite mer offerte aux vents

Pardonnons au ciel du Léman ses petites crises nerveuses dont ont pâti ses riverains durant la première moitié de l’été. Il a été tour à tour glacial, crachotant comme en novembre; torride et étouffant comme une oasis andalouse. Puis orageux par intermittence pour singer la mousson des antipodes. Concédons-lui déjà le mérite d’être devenu un sujet de conversation en une contrée franco-suisse peuplée de taiseux. «Votre préoccupation est le temps qu’il fait, me dit une étudiante tunisienne de Dorigny. Vous en avez de la chance! Chez moi, on est condamné à parler de tragédies plus concrètes. Mais votre lac est beau par tous les temps!» L’élégante Amal aux yeux d’ambre a raison: le Léman est un spectacle permanent de clartés et de coloris versatiles. Ce qui le rendrait encore plus météorologique que le lac Baïkal, en Sibérie - quarante fois plus vaste et cinquante fois plus profond!

Notre «grande eau» à nous, tel que l’appelaient les Celtes, est aussi réputée pour sa singulière rose des vents. Plus souvent convergents que diffluents, ils jouent au billard en faisant rouler les flots, chacun à son rythme, d’une rive à l’autre - de la française à la suisse, ou de l’embouchure valaisanne du Rhône aux écluses genevoises. Les dominants sont la bise, qui souffle du nord, frigorifie le sans-abri mais «nettoie le temps», et le sudois, alias le vent tout court, qui convoie des nuages à pluies depuis l’Espagne et l’Aquitaine pour faire ruisseler les pavés de la rue de Bourg. D’autres vents, plus régionaux, ont des noms fruités comme le fraidieu, le dézaley, le môlan et la molaine. Ou fleurant bon l’accent vaudois: le rebat qui rime avec ressat. Le jaman, le joran et le bornand avec «un p’tit coup de blanc», etc. Or il arrive qu’il n’y ait plus de vent du tout dans notre lémanosphère. L’air divin n’y circule plus, je suffoque dans mes insomnies. Par défi, j’ai voulu en créer moi-même chez moi en achetant un ventilateur. Hélas, il est en pièces détachées et je suis incapable de les assembler, n’étant point un manuel, ni un émule du Bon Dieu. Oh comme Voltaire avait raison, à propos de la création du monde: «Je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger.»

 

28/07/2013

Les saintes ratures de Jacques Roman

Depuis qu’on écrit des lettres ou des poèmes d’amour sur ordinateur, on ne se sert plus d’une gomme pour effacer nos erreurs et redondances. Je pense à celle en caoutchouc rose Bazooka de nos dix ans, mais qui ne se mastiquait pas. Moins antédiluvienne, l’odeur acétique du tipex a elle aussi disparu de nos vies. Les actuels correcteurs électroniques sont inodores, automatiques et croient vous faire plaisir en devançant votre pensée aux instants délicats où elle se cherche encore. Où fructueusement elle se met douter. Ils lui interdisent tout choix spontané entre une proposition longue, nonchalante, modulée, et une autre qui serait abrupte et concise. Les programmateurs de cette machine à broyer les hésitations n’auraient voulu rendre service qu’aux plus impatients. Qu’importe qu’ils n’aient pas lu Proust ni des haïkus japonais: la littérature est assez élastique pour que ces deux modes littéraires, ainsi que tant d’autres, se rejoignent dans le fleuve des siècles. En revanche, j’engage vivement ces techniciens à découvrir un nouveau texte* de notre bel écrivain lausannois Jacques Roman, lui aussi jailli de ces maelströms. L’auteur de L’ouvrage de l’insomnie (Prix Edouard Rod 2000) et de Je ne me souviens pas (2005) n’a aucune nostalgie de la gomme ou de toute autre espèce d’effaceur. Après l’avoir si longtemps honnie et crainte, il fait l’apologie de la rature. Il la sanctifie…

Oui on parle bien de la rature, de la biffure, de la barre que l’on trace d’un stylo tremblant – «séismique» - sur une phrase que l’on croyait juste et qui ne l’est plus. Jadis, il pensait que ces souillures à l’encre défiguraient ses manuscrits, au point qu’il n’osait les relire lui-même avant de les livrer à son éditeur. A présent, Jacques Roman les aime parce qu’elles confèrent à ses feuillets en folie une beauté de chantier. Les ratures sont des plaies mal fermées, avec leur message éconduit qui reste encore lisible au-dessus de l’écriture qui recommence: «La rature dit que ça tâtonne, que ça erre, que ça hésite, que ça tombe, se relève, s’impatiente, dit qu’il y a du jeu et de la marge là où ça s’engage.» Elle est à la page ce que la lézarde est au mur, une crevasse.

Le dit du raturé, ed. Isabelle Sauvage, 64 p.