11/01/2014

L’hygiène des mains, plaisir mystique

 

Chez moi, se laver très souvent les mains n’est pas ce qu’un psy appellerait un «trouble obsessionnel convulsif» - comme chez d’autres vérifier vingt fois par jour les robinets du gaz. Juste une agréable marotte: la volupté de faire ruisseler entre ses phalanges de l’eau chaude, puis fraîche; voir la mousse savonneuse y égrener un rosaire de petites bulles éphémères. Incomparables furent les ablutions de Pilate, que des exégètes bibliques ont taxées de lâcheté, les assimilant à un jeu de défausse. Même si on peut les interpréter différemment, comme un geste symbolique, et démocratique:

 

- La foule réclame que je crucifie un innocent, se dit le procurateur romain de Judée en l’an un de notre ère. J’obéis à la foule, car on ne déroge pas à un vote collectif, même dévoyé. Mais affirmer publiquement mon dégoût de la saleté politique et mentale, je le peux.

 

Deux mille ans après, on aurait envie de suivre son exemple, après avoir serré des doigts de gens douteux, ou mouillé les siens dans certains cloaques d’internet. A l’église pulliérane où je fus servant de messe au début des années soixante, ce n’était pas dans une coupelle en or de péplum hollywoodien que le modeste, le très peu ponce-pilatien Abbé Marguet trempait chaque dimanche ses délicates mains - que les bigotes comparaient à des ailes de colombe. Mais dans un bassin en stuc, dont j’essuyai après la margelle avec un tissu  appelé «purificatoire».

 

Il psalmodiait en latin: «Lavabo inter innocentes manus meas». Soit: «Je laverai mes mains parmi les innocents». Dire que c’est de cette prière sacramentelle, précédant la distribution des hosties, que provient un mot désignant un appareil sanitaire fixe avec cuvette, robinetterie et système de vidange! De ces lavabos, qui devraient être – selon l’étymologie – des vasques de pureté, des bénitiers en quelque sorte, on en trouve jusque dans les WC publics, ou dans ceux de restaurants. On y rince des doigts souillés de fruits de mer ou d’huile de frites, mais pour les sécher on ne trouve plus de serviettes en tissu ni même en papier. On doit y enclencher des sèche-mains électriques à air chaud qui hurlent à l’oreille, ou d’autres «à air pulsé» qui vous parsèment de staphylocoques.

 

Le lavabo n’invite plus à la prière.

 

 

 

04/01/2014

Destin du cheval, du poêlon aux étoiles

 

On retiendra des actualités de 2013 qu’elles ont vilainement entaché l’honneur de la plus noble de nos conquêtes. Pour avoir été clandestinement substituée à celle du bœuf dans des barquettes en aluminium, la viande de cheval fut dénoncée en février comme suspecte. D’abord franco-suisse, le scandale alimentaire accède vite à une universalité qui lui fait mériter une appellation d’assonance yankee: le Horsegate. Dix mois plus tard, en décembre, la revoilà funeste après des expériences de laboratoire la rendant impropre à la consommation. De ces deux affaires, elle sort piteuse, dépréciée même par des hippophages - soit des amateurs de viande chevaline (précision destinée à de chers lecteurs qui me reprochent d’abuser de termes rares…). Elle serait même infectée d’une toxine au nom infernal: la phénylbutazone! Or, il ne s’agirait que d’un anti-inflammatoire banal qui convient autant à l’homme qu’aux animaux de trait ou de transport. Donc autant au cavalier qu’à sa monture.

Pour ma part, l’idée de manger la mienne ne m’est jamais venue. A mes six ans, elle était en bois et à bascule. Un «dada emballé», provenant du galetas odorant, tout scintillant de poussières blondes de Madame Golz, notre voisine du quartier de Montchoisi. Au carrefour, il y avait bien une boucherie chevaline, où l’on débitait itou du bœuf, du cochon, de l’agneau, du cabri, du lapin. Le cheval c’était surtout pour la Bourguignonne. Rarement pour du steak comme on en poêle en France, où l’hippophagie demeure une vertu nationale: selon des statistiques récentes (2012) nos voisins en ingurgiteraient encore jusqu’à 16 600 tonnes par an.

Quant à mon canasson en merisier de Montchoisi, dont les laques rouges s’écaillaient à chaque branle, il était immangeable mais féerique. Il me fit galoper vers les steppes de l’Asie et jusqu’aux saveurs indescriptibles des constellations les plus hautes, les plus endiamantées. Il devenait Pégase, le cheval ailé de la mythologie grecque, un signe du zodiaque.

En février prochain, il caracolera triomphalement dans l’horoscope lunaire des Chinois, pour lesquels l’an 2014 est l’année du Cheval. Il symbolise, disent-ils, la fougue, l’indépendance, la soif d’horizons neufs (s.v.p. sans lasagnes!)

 

21/12/2013

Revoilà la Chauchevieille!

 

La peur enfantine est un charmant mystère. Elle inspira des contes hantés par des loups (encore eux), des lutins à pompon et des ogresses à bedaine dans un paysage brumeux de Forêt-Noire, d’odeurs de biscôme à l’anis étoilé. Des monstres que la magie de Noël amadouait, rendait presque attendrissants! Les enfants adoraient.

 

Aujourd’hui, ils prisent autant les chimères de films étasuniens à gros budget, mais sans saveur pâtissière: humanoïdes géants en acrylonitrile, zombies verdâtres et filamenteux. Voire un visqueux python interstellaire aux dents de devant écartées. Un peu comme ceux de la veuve Fauchaire, la prétendue guérisseuse à cheveux jaunes qui squatte une guitoune isolée de votre village broyard. A son passage, les chiens de Cugnens-sur-Mérine n’aboient pas; ils gémissent d’angoisse - une rumeur dit qu’elle apprécie leur chair en goulache. Et quand vos marmots embusqués sur la berge surprennent son sourire aux sangsues qu’elle a capturées dans son épuisette, eux ne sourient plus. Ses menus chicots noirs terrifient plus que les incisives démesurées de n’importe quel reptile de SF: ça ne cisaille point les chairs d’enfant ni en mâche. Pire: ça ricane, c’est moins rigolo qu’au cinéma.

 

Les aïeules de la commune ont décrété que la Fauchaire est une réincarnation de la Chauchevieille. Une sorcière originaire du Pays-d’Enhaut qui faisait tourner le lait des vaches, embrouillait la laine des filandières et étouffait les braves gens en s’asseyant pesamment sur leur poitrine durant les nuits d’hiver. Bref, une méchante créature, qui n’amusait personne; aujourd’hui encore, les Ormonans n’aiment guère l’évoquer. Sauf à Genève, où, chaque début décembre, une communauté damounaise la fiance traditionnellement au Père Fouettard, dans un défilé carnavalesque, au débouché duquel leurs nez crochus en carton flamberont ensemble à la Jonction dans un bûcher de joie.

 

 Notre chablaisienne Chauchevieille aurait des cousines françaises: une certaine Chauchi-Vieilli en Isère, une Cauquevieille à Lyon. Et ce serait du prénom de la Picarde Cauquemare que dérive le mot cauchemar: «Un rêve pénible, vécu comme une perte de respiration.» Notons que son équivalent anglais «nightmare» a le même suffixe.