28/09/2013

Les lavis pacifiques d’un soldat de Dieu

Quand les injustices d’ici ou d’ailleurs lui insufflaient des colères viscérales, il les apaisait à l’aquarelle. Le pasteur Daniel Pache (1931-2011) n’avait pas attendu l’élection à Rome du pape François, deux ans après sa mort à Morges, pour considérer la maison de Dieu comme un «hôpital de campagne après une bataille», et devenir un fer de lance du christianisme social. Il était déjà un émule, en tonalité réformée, de l’universel Poverello d’Assise: il orienta la flamme de son sacerdoce sur l’assistance aux laissés-pour compte. Aux pauvres d’ici, à ceux venus d’ailleurs, aux ouvriers congédiés, aux prostituées bafouées, aux homosexuels humiliés. Et cela à l’orée des années septante, dès qu’il reprit les rênes du Centre social protestant, à Lausanne, pour en repoétiser la vocation: «Pro-tester (être défenseur) à l’intention des plus faibles auxquels le Christ s’est identifié».

Au culte du dimanche, le Pache était un prédicateur de vigoureuse éloquence, qui préférait les mots simples et colorés au prêchi-prêcha désincarné de certains moralisateurs. Sa langue se déliait de même en politique: au législatif morgien, où il siégea dès sa retraite en 1996, il osa proposer, sans succès, une motion qui acterait l’abandon définitif de l’invocation divine au début des séances du Conseil communal. De la part d’un ministre de Dieu, quel scandale!

Un chouia lassé par ses propres esclandres, assagi aussi par une santé déclinante, il consacra ses dernières années à peindre et repeindre les beautés saisonnières de Morges, ses toitures à convexité variable, ses volets peints, ses châteaux alentour – qui ont aussi figuré sur de fameuses boîtes d’allumettes du CSP. Et surtout son Léman particulier, si microclimatique (si exclusivement morgien, donc pachien) avec ses deux guérites, ses jetées en bois, ses voiliers nacrés sur fond de brume, ou d’orage, de ciel bleu cobalt, bleu électrique, vert d’eau. En chacune de ses aquarelles, dont 140 sont exposées ces jours à la Fondation Bolle*, fulmine une luminance intérieure. Elle a jailli d’un cœur qui aimait trop intimement Notre Seigneur pour se permettre de l’invoquer.

 

Rue Louis-de-Savoie-73, Morges. www.fondationbolle.ch. Jusqu’au 3 novembre.

 

07/09/2013

Les coloquintes de la mi-septembre

Passée la première semaine de septembre, un déclic se produit dans la biosphère du Léman. Les perceptions y sont brouillées; ou c’est comme si un cinéaste divin avait déplacé les sources de lumière, en faisant flamboyer l’échine du Salève et en noircissant les dents creuses des Mémises.

Au dernier étage de votre immeuble, le changement est plus frappant: la jeune institutrice qui ne souriait plus dans l’ascenseur a renoncé au régime minceur (blancs d’œuf, spirulines à base d’algues, levures, potions émétiques) qu’elle s’était infligé pour ses vacances aux Baléares. Elle a perdu son bronzage, mais son retour à la viande rouge, à la gibelotte de lapin, aux bricelets du Jorat a profité à son teint. Et elle répond à votre bonjour!

Mais pour saisir la subtile métamorphose induite par septembre, il suffit de passer une journée dans le jardin vétuste de votre tante Gladys, à Trouffonnens-sur-Rolle. Le péclet rouillé du clédar couine sous vos doigts au tout petit matin. Puis vous pénétrez dans une roseraie, de seconde floraison, qu’aurait peinte au XIXe siècle Henri Fantin-Latour. Pourtant c’est l’odeur du céleri froid qui prédomine, suivie de celle camphrée de la sauge. De la campagne alentour vous en parviennent d’autres qui sont de chaumes et de friches. La montée du soleil vous fera rougeoyer dans une palissade une fragile constellation de fraises, dite des «quatre-saisons».

Mais c’est au potager que cette lumière pré-automnale fait resplendir sa créature la plus singulière: j’ai nommé la coloquinte. Dans la famille des cucurbitacées, elle incarne une espèce de cousine excentrique, un peu foutraque. Plus petite que le potiron, plus verruqueuse que le pâtisson, sa particularité est d’avoir des couleurs diverses: elle peut être vert foncé, vert pâle, jaune safran, crayeuse, zébrée, tavelée. Et d’être immangeable: elle contient une toxine qui provoque des indigestions douloureuses, des saignements.

Une sale bête de plante, en somme, mais qui fait le bonheur des fleuristes, des décorateurs de vitrines, et surtout des enfants. Sans regimber, elle se laisse évider pour devenir lumignon, hérisser d’épingles pour ressembler à un extraterrestre.

Accessoirement, elle peut servir de ballon dans les préaux.

31/08/2013

Edmond Vullioud, masque et plume

Accusé délicieusement de «trop beau langage» et de prolixité excentrique quand il est à la ville, Edmond Vullioud est unanimement reconnu comme un comédien de haut vol sur les planches romandes et d’ailleurs. Notamment lorsqu’il y vivifie de longues tirades classiques qui, dites par d’autres, pourraient être ennuyeuses. Parallèlement, c’est un fervent lecteur des récits feuilletonesques de Dumas-Père, qui aimait tirer à la ligne avec le bon génie qu’on sait. Or c’est en publiant une douzaine d’histoires courtes que le disert Edmond vient d’affirmer sa propre veine narrative! Des short stories à l’anglaise, peut-être conçues dans le sillage caustique et drolatique d’un de ses auteurs préférés: Saki, alias Hector Hugh Muro (1870-1916). Un maître de l’humour noir qui inventa, entre autres, le personnage fringant de Clovis Sangrail, un expert en facéties auquel notre conteur révélé est en droit de s’identifier.

Qu’un acteur soit tenté par l’écriture, rien de plus naturel. Donner chair et voix à des mots qui ne vous appartiennent pas, mais à des dramaturges qui ont pensé à votre place, pourquoi à la longue ne pas en devenir un? Ce fut la théorie triomphante d’un certain Molière, d’un Roland Dubillard, du Genevois Michel Viala, décédé le 22 août passé. Plus nombreux sont ceux qui, franchi le cap de la célébrité, optent pour la prose autobiographique, très souvent assistée, et qui n’est point littéraire comme la romanesque. L’art du roman est une aventure autrement plus risquée: il réclame de la verve, de l’imagination descriptive et stratégique - pour les rebondissements. Plus difficile encore est la discipline de la nouvelle, à laquelle s’est courageusement, et brillamment, astreint Edmond Vullioud, car sa loi première est bien entendu la concision éloquente. Ou comment, en un seul paragraphe, dire et faire ressentir le plus de choses sans rien résumer. Concision donc,  et ciselure: l’auteur des «Amours étranges» (Jean-Louis Kuffer en a fait un compte rendu précis et lucide dans 24 heures du 3 août) n’est pas orfèvre, pourtant il sait diablement ciseler. Explication: il est né, le 26 novembre 1956, à la vallée de Joux, une patrie d’horlogers.

Edmond Vullioud: Les amours étranges, l’Age d’Homme, 224 p.

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L’auteur lira des extraits de ses nouvelles dans le cadre du Livre sur les quais, le samedi 7 septembre, dès 13h30, à la Librairie, Morges.