18/11/2013

Les toniques frimas de novembre

Au cap de sa première quinzaine, le moins aimé des mois devient franchement exécrable: on nous annonce que l’Europe va tomber en faillite, qu’une animatrice de télé rousse a divorcé d’un champion d’échecs blond pour en épouser un autre de baseball qui est chauve. Et que la cave de votre tante Eulalie, à Dolondin-sur-Orbe, vient d’être inondée. Après les averses, la bise (la noire de Berne), s’est mise à souffler méchamment sur son modeste potager, emportant comme des fantômes blancs les couvre-lits et toiles géotextiles qui le protégeaient. «Bricelet», son bichon maltais les a pourchassés en jappant jusqu’à l’horizon flou du pied du Jura, mais il en est revenu bredouille, plus trempé qu’une serviette éponge, et grippé. Elle l’essorera avec vigueur et tendresse, puis versera dans sa gamelle en similor du bouillon-blanc antitussif.

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Voilà quelques-uns des désastres de novembre, quand il atteint sa plénitude saisonnière, sa rudesse proverbiale. Pour accabler le tableau, le smog industriel apporte une touche d’obscurité supplémentaire. Pourtant, le froid pré-hivernal de novembre peut instiller en nous des moments poétiques de bonheur, surtout si sa mélancolie est grise et ses colères atmosphériques. On ira crier sous les épicéas de Sauvabelin: «Loup, loup, y es-tu?» Ysengrin n’y est point, mais le vent l’imitera dans le remuement des cimes – accompagné des trois fameux cors d’un conte musical universel de Serge Prokofiev. On les humera à pleins poumons, en nous persuadant que le froid du dehors «tue les microbes», qu’il nous ragaillardit les sangs.

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De la Saint-Odon à la Sainte-Cécile (du 18 au 22), en passant par la Saint-Colomban, c’est un mois qui peut stimuler le randonneur forcené jusqu’à l’euphorie. Levé avant l’aube, il s’est chaussé de bottes étanches pour traverser l’humus jaunâtre et détrempé d’anciennes houillères entre Maracon et Semsales, soit entre Vaud et Fribourg, donc un peu nulle part. Les aulnes et les trembles seront nus et transis. Les labours vides et plus noirs que la nuit mourante. Une rosée givrée couvrira les buttes mamelonnées qui les entourent. Aux premiers rayons du jour, elles fumeront comme des tourtes aux épinards – un vrai festin des dieux.

12/11/2013

Un âne qui souffre devient mon frère

Après avoir aboli la corrida en 2010, le Parlement de Catalogne prohibera l’an prochain toute participation animale dans les jeux du cirque. Les enfants de Barcelone ne riront plus du phoque de l’Alaska qui fait tourner un ballon sur son nez, ni du triple salto arrière du tigre de Sibérie. Et ils ne feront des tours de manège que sur des poneys de bois. Cette actualité réjouit les défenseurs de la faune meurtrie mais scandalise les dompteurs professionnels: ces homo sapiens se prévalent d’une tradition ancestrale qui les autoriserait à instrumentaliser - avec bien sûr «respect et dignité» - des êtres inférieurs qu’Esope et La Fontaine avaient pourtant rendus philosophes.

Nos dresseurs de fauves se récrient en victimes parce qu’on leur confisque leur cravache. Qu’ils rejoignent donc le chœur geignard des chasseurs de palombes italiens, ou des Pyrénées-Atlantiques. Des protestataires anti-écolos mieux équipés, des as de la gâchette qui, chaque année, exterminent 30% des pigeons migrateurs traversant notre continent: un trophée royal. Et l’on voudrait priver de ce sport noble et séculaire de si preux chevaliers!

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Moi je suis plus couard que preux; la vue de tout sang me révulse. Il m’est arrivé d’éclaffer une fourmi, un moucheron, ou de pulvériser au xylophène un gros frelon qui s’engouffrait dans ma chambre. Or le seul être dont j’aie provoqué la mort avec application (et euthanatiquement) fut justement un pigeon, échoué par hasard sur ma véranda de la Gottettaz, près de Béthusy. Consultée par téléphone, la SPA de Lausanne m’enjoignit de devenir bourreau, me prescrivant à distance des directives pour noyer mon visiteur blessé dans du chloroforme… L’opération fut maladroite, agitée, désastreuse. 30 ans après, le regard argileux de l’oiseau me fixe encore.

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Plus douloureux, violemment humain et fraternel, sera celui d’un âne espagnol qu’en 1985, je verrai bastonner à mort dans un village de l’Estrémadure à la mi-carême. Très avinés, ses persécuteurs hurlaient qu’ils remportaient une victoire au nom du Christ (sic!). Quant à leur vaincu, il expira en silence, la gorge submergée de sang, ses hautes oreilles dressées vers les dieux.

Il ne fit pas hi-han, comme dans les contes de mon enfance.

 

26/10/2013

Des corbeaux de Mimi aux applis de Jordy

Dimanche, Mireille Pouchon, de Jonzy-sur-Villette, a accueilli ses arrière-petits-enfants dans sa ferme vigneronne. Elle leur avait préparé un gâteau aux pruneaux, des biscuits au nillon, du sirop de sureau, ainsi qu’un jeu de l’oie couleur sépia qui fleurait bon le grenier familial. «Fallait pas le déballer, Mimi, fit Sigourney, l’aînée de la turbulente escouade débarquée de Lausanne. Ce jeu, nous l’avons déjà en application sur nos iPad. On pourrait engager une partie sans être obligés de s’asseoir à une même table. Moi j’irai au cellier, Jordan dans la pergola. Zelda restera dans ta cuisine.»

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«Je ne veux pas rester à la cuisine, chouina la cadette. Et j’aime pas le jeu de l’oie. C’est trop vieux, trop gentil. Je préfère mon appli de Fiercecrow, le corbeau venu de l’espace pour nous gober les yeux!» «Moi, j’ai même pas envie de jouer du tout, mugit à son tour le gros Jordan. Je veux écouter de la K-pop coréenne sur mon iPhone.»

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Faut-il le préciser? la trop prévenante aïeule a été prise au dépourvu devant ce charabia high-tech dont tout lui échappait.

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- Mes petits, je ne saisis pas votre interprétation du mot application. Un programme informatique? De mon temps, il était synonyme de travail bien fait, d’assiduité à l’école. Il nous arrivait de nous égayer, mais nos jouets étaient moins compliqués que les vôtres: il y avait ce jeu de l’oie-là qui ne clignote pas. Son mérite était justement de nous réunir autour d’une même planche en carton, de permettre des échanges de regards. Nous jouions aussi à la marelle, à zig-zag-zoug, à d’autres jolies gamineries vaudoises tombées dans l’oubli: un-deux-trois-bobinette, le pèdze-guillon, le ranguille-moineau… Voyez, je peux aussi vous épater par un jargon qui vous échappe!

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-Tu ne chantais pas, Mimi?

- Oui, Jordy, mais pas de la pop coréenne. Des rondes de la vieille France, comme A la claire fontaine. Ou des comptines vaudoises qu’on entonnait avec tout le bon lait cru de notre accent. Il m’en revient une:

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Quoi, quoi, quoi

Les corbeaux sont dans les bois

Ils mangent de la soupe aux pois

Avec une cuillère en bois…

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»Voyez, dans les amusements de mon enfance il y avait déjà des corbeaux. Mais ça dévorait du potage, pas des yeux d’enfants."