25/08/2013

Les Vaudois mesurent tout à leur façon

Repéré sur le blog d’un politicien qui se situe au centre; terme vague qui ne voudrait pas forcément indiquer un nombril: «Les Vaudoises et les Vaudois aiment le sens de la mesure, de l’équilibre et du juste milieu.» On ne pouvait plus sagement saluer la modestie d’un canton qui se prend pour un pays à part entière, et de citoyens qui finalement s’aiment beaucoup. Jusqu’à l’humour de soi, puisque le grand Jean Villard-Gilles leur a appris à chanter en refrain un fameux «y en a point comme nous!» (Ils en rient encore.)

Le goût du juste milieu leur est effectivement atavique, car ils abominent les idéologies trop affirmées, les extrémismes partisans. Les extrémités tout court, si j’ose dire, en évoquant la tête du major Davel. En gros, il leur tient à cœur de couper tout ce qui dépasse. Et lorsque l’un d’entre eux fanfaronne parce qu’il a reçu le Prix Goncourt, tel Jacques Chessex, il y a juste 40 ans, c’est à peine s’ils atténuent leur vindicte: «Hélas, il a du talent, ça, il faut le lui laisser…» Auraient-ils pu, ou seulement osé, le lui retirer?

Le Vaudois est un jardinier modèle qui fait régner une régularité absolue dans ses jardins et vergers, en y émondant les excroissances farfelues. Pas de pitié pour la ramille d’une pivoine qui outrepasserait l’alignement qu’il a lui-même tiré au cordeau: tchak! fait son sécateur, pour punir la fleur vagabonde. Tchak-tchak! faisait le sabre de l’aubergiste Procuste, en tranchant les jambes de ses hôtes qui étaient trop grands. Et s’ils étaient plus petits que le lit où il les avait attachés, il les étirait jusqu’à ce qu’ils atteignent la taille requise.

Ce brigand de la mythologie grecque, saint patron des maniaques et des psychorigides, a-t-il fait de lointains émules en terre vaudoise? J’ai cru en apercevoir dans les allées du marché de La Palud, entre Saint-Laurent et La Madeleine, se réclamant de la police du commerce. Oh, ils ne trimballaient pas de lit à lanières! Leur seul instrument de torture était un ruban gradué de géomètre, et leurs victimes de timides fleuristes dont les stands étaient trop distants, ou une brave maraîchère qui surveillait peu ses poireaux: «Voyez bien Madame qu’ils débordent… ça gêne la circulation.» Retchak!

 

 

17/08/2013

Un trouble des sens tombé du ciel

Avec l’âge, dit-on, les sensations s’émoussent: papy Samy de Correvon ne s’énerve plus du rodéo des motards sur la route de Thierrens qui font s’envoler pies et alouettes, et tourner le lait du bétail. Il ne les entend plus, et les vaches sont celles du voisin. Après les fortes chaleurs de cet été, c’est grâce à la vigilance du sien qu’Antoinette Perruchon est toujours en vie: seule dans son deux-pièces d’Echandens, elle ignorait qu’elle avait chaud et soif! A Vevey, le couple Stucki, dont les croisées s’ouvrent sur la Grande Place, ne renâcle plus sur les fumets de kebab qui s’en élèvent les jours de marché. Frappés d’asnomie, ils ont perdu le sens de l’odorat…

Quant au soussigné, il est marqué depuis l’enfance d’un trouble opposé, qui s’aggrave à l’approche de la soixantaine et porte un nom aussi barbare: la synesthésie. Du grec ancien sunaishêsis (perception simultanée) il désigne un dysfonctionnement qui fait de vous une éponge universelle. Vous êtes perméable à tout, et tout vous imbibe, parfois malgré vous: les couleurs, les sons, les odeurs, la rugosité d’une écorce de chêne, celle d’un sac en carton. Vous devinez à distance que la main du monsieur qui vient vous saluer est moite et son veston sprayé au vétiver. Et, allez savoir pourquoi, la diphtongue œ, que vous voyez jaune, vous pique la langue d’une saveur amère…

Ces sensations se combinent avec une immédiateté presque abusive. Il me suffit d’entendre une cloche lointaine pour que me revienne en bouche le brouet au Maggi d’un internat et, sous mes doigts, la viscosité froide et anthracite des nappes plastifiées du réfectoire. Je ne contrôle plus mes narines, ni mes papilles. Mes coloris préférés échappent à mes yeux. Je me console au souvenir de la grande Colette, elle aussi frappée de synesthésie. Or elle sut en convertir les démangeaisons en gourmandises de romancière. Avant elle, il y eut Chateaubriand: «Je croyais entendre la clarté de la lune chanter dans les bois.» Puis bien sûr Baudelaire: «Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.» Le compositeur Scriabine, qui préférait les notes aux mots, se délivra du même mal en créant en 1915 un clavier à lumières. Pour les génies, ce mal devient un cadeau des dieux.

 

 

12/08/2013

Nouveaux prénoms d’ici et petits noms

L’Office fédéral de la statistique vient de publier son inventaire annuel des prénoms les plus fréquemment attribués aux nouveau-nés du pays. Un rituel aussi monotone que les herd-books d’un marché aux bestiaux. On y entendrait une voix aseptisée de croupier annonçant qu’en 2012, ce sont encore les Emma qui ont triomphalement remporté la première place - et pour 8e fois consécutive – reléguant loin derrière les Léa, Lara, ou Chloé. Voilà pour nos nouvelles citoyennes. Du côté des garçons, les Gabriel écrasent désormais tous ces Noah, Nathan, et autres Lucas qui naguère firent la fortune des bookmakers de l’état civil. Leurs compères d’outre-Manche n’ont pas essuyé pareille déveine en pariant, il y a neuf mois, que l’arrière-petit-héritier d’Elisabeth II s’appellerait George.

Aux antipodes de ces compétitions graduées qui font la une des médias, on voit essaimer dans les faire-part de naissance des prénoms fantaisistes, élucubrés par des parents au cerveau exagérément inspirés et au cœur peu soucieux de l’avenir social de leur enfant: John-Magic, Anne-Pomme, Jarjar, Marie-Gottéron, etc.

D’aucuns auraient tenté (en vain, Dieu merci) celui de Lucifer. Leur argument: «Mais ça veut dire porteur de lumière; c’est le plus beaux des anges!»

Il fut un temps où, pour les Vaudois, le choix du prénom d’un nouveau-né était plus limité. Une affaire clanique, un acte de piété filiale. La fille aînée recevait celui d’une de ses grand-mères, quitte à défier les modernités du XXe siècle et ses lazzis en restant fidèlement une Eulalie, une Euphrosyne. Le fils aîné, lui, reprenait celui de son grand-père paternel, sinon de son propre père. Cette loi des mâles onomastique avait fini par créer dans nos villages de telles confusions que le syndic, le régent et même le pasteur s’embrouillaient ensemble quand il leur fallait, par exemple, rendre un hommage public à un de leurs concitoyens prénommé Louis. Il y en avait tant dans le même lignage! Pour qu’ils se distinguent les uns des autres, on avait opté pour l’exutoire du surnom - le cognomen des Romains. Des «petits noms», comme on dit chez nous, et qui sonnaient bien joliment à l’oreille.

Ecoutez-voir: la Puce, le Pitchon, le Paindouille, le Zizet, le Zouze…