20/05/2013

Universelle solitude de Mlle Poucette

Elle est dans le bus pour La Coudraie, dans le métro de Dorigny, sur l’escalator d’un magasin, à une table du Bleu-Lézard ou chez son coiffeur-tatoueur. Elle resurgit à tous les tournants de rue - au risque d’entrer en collision frontale avec vous. Car la Petite Poucette du philosophe Michel Serres*, n’a pas le temps de regarder devant elle, ni la vie qui l’entoure; trop absorbée qu’elle est par celle qui vibrionne dans son smartphone. Pour l’épistémologue gascon à sourcils d’argent, cette étourdie incarne une humanité mutante, précocement initiée à l’usage des outils modernes de la communication et de l’enseignement. Elle les maîtrise si bien que ces deux institutions sont en perte de vitesse. S’il l’a baptisée comme ça, c’est bien sûr pour l’agilité de son pouce sur son joujou magique relié aux satellites, et qui envoie des textos, ou consulte avec une rapidité sans précédent un savoir que la mondialisation ne cesse de diversifier.

Respect donc à Petite Poucette, même quand elle ferait languir une file de gens à un guichet de gare, voire au desk des admissions du CHUV… A l’instar des vaches sacrées de l’Inde, elle crée des embouteillages où ça lui plaît. Même si ça vous met sur les nerfs, sachez que le cliquetis névrotique de ses doigts de gamine est une musique d’avenir.

Un autre son de cloche (pardon, de «ringtone») vient hélas ternir l’optimisme lumineux de Michel Serres: selon le designer étasunien au sourire d’éteignoir Ian Bogost, fondateur des Persuasive Games, un ordi de poche nuit à la santé quand il est compulsé en permanence. L’an passé, il s’en est vendu 720 millions dans le monde, ce qui correspond à autant de nouveaux «mobinautes» souffrant de stress, d’hyperdépendance maladive aux réseaux cybernétique. Et paradoxalement de solitude, malgré tous les potes de Facebook.

Si Miss Poucette égare son portable, elle se sent «débranchée», privée d’amitié, aux abois comme jamais elle ne l’a été lorsque c’est à domicile qu’elle était connectée à la Toile. A cette époque, elle prenait le temps de réfléchir avant de tripoter son clavier fixe. S’il n’y avait pas de réponse immédiate à ses courriels, elle ne se rongeait pas les sangs.

La pause était encore un art, une hygiène.

 

 

Petite Poucette, Ed. Le Pommier, 68 pp.

 

 

 

13/05/2013

Quand le Vaudois dit non pour dire oui

Au cap des années nonante, mon confrère Jean Rüf entendit dans la salle des pas perdus du Grand Conseil, alors place du Château, cet échange entre deux députés:

-         Il était bien ton laïus. Un petit peu ambigu quand même, non?

-         Oui et non…

Cette réponse éminemment vaudoise serait problématique de la part d’un marié, devant M. le pasteur, M. le curé ou le pétabosson. Mais dans la bouche d’un élu d’ici, elle ne fait pas dissonance. Elle ne choquerait même pas nos cousins de France, puisqu’ils ont fini par savoir – sans le comprendre - que les Suisses sont souvent appelés à voter oui pour signifier un non. Et vice versa. C’est à tort qu’ils la compareraient à une réponse dite de Normand, celle qui fait «p’tèt ben qu’oui ou p’tèt ben qu’non» - une expression remontant à quelque vieux règlement des marchés aux bestiaux de Rouen, Harfleur ou Honfleur, et qui autorisait un bouvier à se dédire d’un contrat de vente dans les 24 heures. Donc à un jargon de négoce.

Or le politicien vaudois n’est pas un maquignon de programmes, ni un marchandeur de voix électorales. Il ne dit pas oui ou non, à la normande. Il ne dit pas ni oui ni non, comme dans ces jeux d’enfants repopularisés par la télé, où le hic est de ne jamais prononcer aucun des deux mots. Il dit oui et non. Il s’affirme en sphinx indéboulonnable, en terrien héritier d’une posture résolument candide et lente et matoise. Il s’est fait sienne une tortueuse devise du grand Talleyrand, le plus cynique diplomate de l’Histoire: «Oui et non sont les mots les plus courts et les plus faciles à prononcer, et ceux qui demandent le plus d’examen.» Mais comme le cynisme moderne, disons à la Sarkozy, n’est pas son credo, il peut se rabattre sur le flegmatique Julien Green: «Les questions auxquelles on répond par oui ou par non sont rarement intéressantes.»

Son choix entre démentir et affirmer n’est donc pas exagérément crucial. Il pourrait s’identifier à ce paysan de Daillens, auquel un automobiliste parisien désorienté demande la direction de Vallorbe, et qui répond:

-         Quand on ne sait pas, on va pas!

Voire au grand cinéaste et humoriste Woody Allen, qui ne botte jamais en touche sans panache:

-         La réponse est oui, mais quelle était la question?

 

 

05/05/2013

Apprendre à manger avec les yeux

Mon amie Ludivine a le doigté d’un cordon-bleu et les plus beaux yeux du monde, eux aussi bleus. Sa kitchenette pulliérane mériterait trois étoiles du Michelin, or elle sait mieux allier les saveurs que les couleurs: on se damnerait pour son saint-pierre en croûte de sel et son émincé de salsifis, qui craque juste ce qu’il faut sous la dent. Hélas, de cette heureuse symbiose gustative seuls les fumets sont alléchants, pas l’approche visuelle. Car tout y est blanc, itou le plat en grès ovale hérité de sa grand-mère, et qui sert d’écrin. Il suffirait peut-être d’une demi-tomate étuvée à l’oseille; ou d’un frisottis de brocoli vert fluo pour améliorer le tableau…

Des cuisiniers plus chevronnés conviennent qu’un bon plat ne se savoure pas qu’à l’aveugle, que son aspect «pictural» allume les appétits. «C’est l’œil qui mange d’abord!» Aussi s’improvisent-ils peintres, en considérant leur garde-manger comme un nuancier qui se déclinerait de l’indigo foie de bœuf (ou betterave) au jaune du riz safrané, en passant par le potage au cerfeuil des Vaudois, ou le vert Véronèse d’un sorbet à la menthe fraîche inventé par quelque chef toqué du Puy-de-Dôme.

Inversement, de grands artistes se sont ingéniés à rendre leurs toiles comestibles, et pas seulement au figuré (pour l’«enrichissement de l’âme et de l’esprit»). En trempant leur pinceau dans les pigments les plus fauves de leur palette, Soutine et Bacon vous subliment un étal ordinaire de boucherie en un spectacle de chairs écorchées qui écœure les végétariens mais affriande les croqueurs de viande rouge. Double gageure! Des teintes-sauces moins violentes ont guidé d’autres maîtres vers la représentation de la bouffetance, pour sa symbolique, ou pour la métamorphose des ustensiles de cuisine à travers les âges. Intitulée Délices d’artistes, une nouvelle expo de l’Alimentarium* de Vevey, aligne sur cette thématique des œuvres à la fois belles et goûteuses de Picasso, Renoir, Giacometti, Tinguely. Ou de notre Abraham Hermanjat. En peignant trois pêches timides et rougissantes dans un bol blanc, ce grand orientaliste aubonniard en faisait restituait toute la bonne flaveur désaltérante et paysanne.

 

Alimentarium, jusqu’au 30 avril 2014

 

www.alimentarium.ch