05/04/2014

Gilles et le chapeau de Zéphirine

En sortant l’autre midi de l’envoûtante caverne de Rétro-Magazine, au 5 bis de la Riponne (où l’on peut désormais acheter le journal du jour de sa naissance en même temps qu’un bon vin du même millésime*), j’ai dégoté un joyau littéraire sur l’étal d’un marchand d’occasions de la place. Il s’agit d’un petit bouquin de 220 pages suavement décaties par 70 ans d’âge, et dont l’écriture dégage un bouquet de miel d’acacia et d’amande flétrie, tel un noble Dézaley authentifié de 1943.

Cette année-là, Jean Villard-Gilles animait avec Edith Burger son cabaret lausannois du Coup de Soleil, en y soufflant l’esprit de la résistance française, et très courageusement de l’ironie antinazie. Notre chansonnier à œil de merle avait 48 ans. Et dans son sulfureux caf’conc’ de la rue de la Paix, il fit perler aussi tout l’humour que les Vaudois ont d’eux-mêmes. Les Editions Nouvelles, de Lausanne, en tirèrent alors ce florilège d’anecdotes et d’historiettes, dont voici une qui respire les belles candeurs de nos campagnes d’antan:

«Le ciel sur la vallée se gonfle lentement et va accoucher bientôt d’un orage. La nature est tendue à l’extrême et les hirondelles volent bas. Au village les montagnards regardent le ciel et s’apprêtent à se garer sous l’auvent des chalets. La vieille Zéphirine descend le raidillon. Elle se hâte pour aller jusque chez le cordonnier. Mais en plein raidillon, voilà l’orage qui pète! Un coup de cymbale, un feu roulant de batteries célestes qui vous éventrent le ciel de plomb, et voilà les cataractes d’eau sur la vallée. Le vent s’engouffre avec la pluie dans le raidillon, des feuilles mortes sont jetées en gerbes vers les toits déjà ruisselants.

»La vieille Zéphirine ne fait ni une ni deux, elle attrape ses jupes à pleins bras, les rejette par-derrière par-dessus sa tête pour se protéger et se met à courir de toutes ses vieilles jambes qu’on voit maintenant jusqu’aux cuisses. Sur le pas de la porte il y a le petit Théodule, un sale gamin effronté, mal embouché qui, devant le tableau, se met à crier:

-         Hé! la vieille, on voit ton cul!

Et la vieille de répondre sans se laisser démonter:

-         Mon cul, je m’en f…, il a 67 ans, mais mon chapeau est tout neuf!

 

www.retro-magazines.ch

 

 

 

 

 

 

 

29/03/2014

Dans les pas de Roud et de Giacometti

Une étude de l’EPFL révèle que, désormais, les citadins de l’arc lémanique renoncent plus souvent à la voiture pour se déplacer à vélo, en trottinette ou, plus librement encore, pedibus et gambis - avec pieds et jambes. Et selon un minisondage paru dans 24 heures le 26 mars, la marche serait le mode de locomotion préféré de 12% de nos lecteurs. Ces chiffres réjouissent le soussigné, car il la pratique depuis sa lointaine jeunesse sur les rives du lac, ou par préalpes et vallons. Avec une prédilection pour la pénéplaine, celle que Gustave Roud enlumina de mots polychromes, en mosaïste accompli: «C’est toute une gamme sourde et précieuse de verts où chaque nuance annonce une autre céréale. Ce vert bleuâtre et sombre, c’est le froment d’automne; ce vert glauque moiré de brun sous la bise – on dirait la robe d’un cheval nu frissonnante sous les taons – c’est le seigle qui a fini de fleurir. L’avoine est un lac de savon; le blé, l’orge de printemps ont le vert gai des jeunes prairies, et l’orge d’automne, la première à mûrir, est déjà touchée de sourdes taches d’or au-dessus de quoi s’avive et s’alourdit le bleu du ciel.»

 

Le poète de Carouge n’avançait que seul dans ces dioramas, accompagné de croches de Debussy, du chant du bouvreuil, d’élégies extatiques ou douloureuses jaillies de son propre cœur. Avancer seul, et durant des heures comme je le fais sur ses brisées, ça revigore la chair, ça rallume la pensée. Au finale, on s’identifie à l’Homme qui marche d’Alberto Giacometti: une sculpture grise et efflanquée incarnant l’individu à la croisée de sa destinée. On dirait qu’elle bouge, or elle ne quitte pas son socle. En fait elle ne bouge pas. Ce sont les paysages, le monde, qui lui «viennent contre».

Marcher, c’est déjà se tenir debout – la posture franche qui plaisait davantage au dieu des Evangiles que la génuflexion béate des «tièdes». Puis un jour, un vilain soir arrive, à l’improviste, le moment où l’on doit flancher quand même. On le croyait prévisible. Du même Giacometti, l’Homme qui chavire, démontre qu’il n’en est rien. Sa chute sculptée, gracieuse comme une danse, est actuellement exposée au Musée des beaux-arts de Lausanne, jusqu’à fin avril.

.

www.musees.vd.ch/musee-des-beaux-arts

 

 

 

 

22/03/2014

Voyages au coeur d’un sac féminin

Il est revenu le temps des «à-fonds» et du «poutzage». Un rituel qui répand par les fenêtres des fragrances d’encaustique, de désinfectant. Cousine Marinette s’est enturbannée d’une serviette éponge fuchsia et gantée de caoutchoucs de la même couleur pour anéantir la poussière de sa demeure. Armée d’un ustensile à moteur ou, plus efficacement d’un plumeau et d’un chiffon en microfibre, elle astique tout ce qu’elle peut: les rainures du vaisselier de la cuisine, la channe et les six gobelets en «étain satin» que lui avait légués son papy Samy de Chardonne. Dans la foulée, les pattes de son chat de gouttière dont les coussinets deviennent rugueux avec l’âge. 

Après ça, elle s’attelle à une tâche herculéenne: le nettoyage printanier de son sac à main. En cuir souple vert pistache, ansé de lanières en oreilles de chimpanzé, il est de taille moyenne,  mais si l’on en croit Alexandre Vialatte, de contenance incommensurable: «Il contient de tout, plus un bas de rechange, des ballerines pour conduire, un parapluie, une petite lampe pour fouiller dans le sac, des choses qui brillent parce qu’elles sont dorées, un capuchon en plastique transparent, et la lettre qu’on cherchait partout depuis trois semaines. Il y a aussi, sous un mouchoir, une grosse paire de souliers de montagne…»

Occasion d’évoquer itou un sketch mémorable du prince de tous les humoristes de scène, Raymond Devos, à l’enseigne de ses Objets inanimés: «Ah Mesdames, l’intérieur de votre sac! Quel fouilli! Les parois de satin rose, les petits mouchoirs de dentelle teintés de rouge à lèvres, le fume-cigarette en or, les cliquetis, les clés, la brosse en soie bleue, les parfums, les arômes! J’y ai vécu les heures les plus éblouissantes de mon existence!

 

Dans le fourbi de la sacoche à manoilles pistache de notre cousine Marinette, Devos aurait déchanté: la dentelle a été supplantée par des serviettes jetables en cellulose. Et il serait tombé sur deux opni (objets portables non identifiés): un tube en plastique en guise de fume-cigarette, qui clignote en dégageant des vapeurs à la vanille, ou à la menthe. Puis sur un astronef de poche, en forme de plaque de chocolat à écran tactile, mais désespérément inodore: le smartphone. Il l’aurait peut-être fait rimer avec Perséphone, la reine des enfers.