15/04/2013

Petite histoire de la poignée de main

 

 

Pour sceller de sympathie une rencontre, on se serre la paluche, on se frappe la paume, on se touche la louche, on se pince la pince… L’organe le plus préhenseur de l’anatomie humaine fut notre premier outil si l’on en juge par son apparition en pigment d’argile sur des peintures rupestres, il y a 30 000 ans. Selon Michel-Ange, ce contact manuel remonterait aux premiers jours de la création, lorsque les mains de Dieu et d’Adam s’élancèrent l’une vers l’autre, avec le rêve de se joindre. Ce «détail» de la Sixtine m’est revenu en mémoire il y a un mois, en gare d’Yverdon: un jeune Roméo courait en tendant désespérément ses doigts étoilés vers la vitre baissée d’un train en partance, tandis que ceux de sa bien-aimée ondoyaient tel un lis blanc - un mouchoir d’adieu - dans la bourrasque ferroviaire. Un beau désir d’étreinte qui langoureusement avortait à l’ombre mauve du Jura.

Moins romantique fut la première poignée de main ritualisée: une entre gros négociants du XIXe siècle (à plastron moiré et à bretelles, caricaturés par Daumier) venant de conclure une prosaïque transaction commerciale. Ça renouait avec une convention antédiluvienne visant à «désaguerrir» des gens qui à prime abord se détestaient. Un reliquat des guerres tribales de la Préhistoire: quand le plus diplomate de vos ancêtres lacustres de Concise enjoignait le chef d’un autre village sur pilotis à une conciliation, il s’avançait paumes en avant, c’est-à-dire désarmée, sans glaive ni massue. Aujourd’hui, la poignée de main n’est plus un signe de non-agression, mais sa sincérité peut être mise en doute. On y décrypte les symptômes d’une guerre larvée: celui qui vous tend des phalangettes affûtées en bec de canard vous envoie paître. S’il broie vos phalangines, c’est un timide qui joue les matamores. S’il vous secoue comme un prunier, c’est un affectif inquiétant, ou un malotru. Si sa pogne est mollachue, n’y lisez pas de la mollesse, mais de la majesté - à l’instar d’un Louis XIV, d’un Mitterrand, il sait que vous savez qu’il vous domine; et il attend un baisemain. Sa grand-mère faisait pareil: pour avoir haché des oignons avec sa droite, elle donnait à bécoter sa gauche: «C’est celle du cœur, mon p’tit François!»

 

02/04/2013

La verve jubilatoire de Pierre Girard

 

Les engouements tardifs sont les plus poignants, surtout pour les œuvres posthumes d’un écrivain qui aurait tant aimé en être témoin de son vivant. Quand, en 1956, on annonça la mort à 64 ans de Pierre Girard, ce fut surtout pour rappeler qu’il fut un des rares Genevois ayant collaboré à la très vaudoise Fête des vignerons de Vevey – il avait signé le livret de celle de 1927. Peu après, un bouquin modeste rassembla une centaine de ses Menus propos, des chroniques au charme drolatique parues dans divers journaux. Pourtant cet ami du délicieux Valéry Larbaud (lui-même ami du grand Joyce!) était l’auteur d’une vingtaine de nouvelles et romans à trame déconcertante, et au style moiré, incrusté de métaphores excentriques. La solitude y a «des odeurs de vents tristes». Le soleil matinal s’infiltre dans une chambre «comme un Malais nu»! Un de ses très romantiques héros aime les wagons-restaurants pour y voir «son huilier filer à 100 km à l’heure.» Un autre trouve une certaine grâce même aux grands magasins de la modernité tapageuse: «Les mannequins font des gestes d’une autre planète…»

Publiées par des maisons d’édition éparses, de Genève, Lausanne, Fribourg ou Paris, ces soieries narratives séduisirent de rares contemporains avant de tomber dans la naphtaline de l’oubli. Il a fallu attendre la clairvoyance d’un éditeur forcené et incandescent de la trempe de Vladimir Dimitrijevic, celui de l’Age d’Homme, pour que les écrits de Girard respirent à nouveau et nous émerveillent, dès les années 80, dans la collection Poche suisse. Les passions littéraires du Dimitri étaient contagieuses. Quelques semaines avant sa mort, en juin 2011, il avait transmis celle-là à un autre auteur maison: l’Yverdonnois de Chexbres Richard Aeschlimann, dont la plume aérienne de diariste nous offre de beaux carnets sensuels, mais qui maîtrise aussi le pinceau des peintres, le crayon des dessinateurs. Avec une même sensorialité pimentée d’humour sobre, il vient d’illustrer, en marqueteries noires et blanches, sept nouvelles de Pierre Girard, l’Oiseleur du bout du lac. Leur relecture fut un réenchantement.

La grotte de Vénus, et autres nouvelles. Préface et illustrations par Richard Aeschlimann. L’Age d’homme, 192 pp

 

 

23/03/2013

Moustaches turques et arrête-moques

 

Voilà des lustres que cet appendice pilaire était tombé en désuétude, supplanté par la vogue du métrosexuel glabrissime, puis par des mentons et joues en jachère façon Gainsbourg. Or une information sensationnelle nous arrive d’Istanbul: les attraits touristiques de la Turquie moderne d’Atatürk (créée il y a juste 90 ans par un traité signé à Lausanne) ne se résument plus à des souks dédaléens aux senteurs entêtantes, ou à des sites archéologiques jonchés de gravats qu’il ne faut surtout pas ramasser. Depuis 2010, un tourisme de la moustache masculine (pas de l’autre…) fait prospérer des chirurgiens turcs qui étaient jusque-là spécialisés dans la transplantation de cheveux. Chaque semaine, ils accueillent une soixantaine d’Occidentaux qui se font greffer sous le nez une brosse drue, ou des crocs de part en part de la bouche, des bacchantes en volutes ioniques, en guidons de vélo, que sais-je, en vibrisses de chat! Une virilité faciale «à l’ottomane» serait donc du dernier cri.

Les Vaudois, eux, affectent la moustache d’un synonyme argotique d’assonance crasseuse: l’arrête-moque. La première qu’on a portée, c’était à la cure d’air des Monts-de-Pully. Blanche était celle des fillettes, qui buvaient du lait presque à même le pis des vaches, brune celle des garçons, qui s’embardouflaient le museau d’un mauvais chocolat mars. Nous étions fiers d’être moustachues et moustachus, tel l’oncle Nestor récitant Le loup et l’agneau. Ou ce général Guisan qui, de son cadre imposant du Buffet de Lausanne, nous regardait manger la poule au riz. Suivirent des postiches de Carnaval, en coton cardé et à élastique, puis des ailes de mouette en taffetas adhésif pour camper le major Davel dans la grande salle des villages. Le rôle était invariablement dévolu à un effronté post-pubère qui, plus tard, s’enflammerait pour une vocation de comédien, en même temps qu’il sentira pousser des poils naturels au-dessus de sa lèvre supérieure. Devenant gourmand du beau langage, il ne rêvera plus que d’incarner un jour le Cyrano d’Edmond Rostand, afin de décocher la succulente et fameuse tirade: "Tous les mots sont fins quand la moustache est fine".