17/03/2013

Peindre une fenêtre pour s’envoler

Il y a longtemps, les sœurs Perruchon ne vendaient que huit lacets par an, quelquefois une fermeture éclair pour agrémenter leur potage quotidien d’une couenne de caïon. Mais leur mercerie de Confonnens-sur-Moudon, héritée d’aïeux, était pour elles un observatoire assez excitant pour tromper leur faim. Postées derrière une vitre voilée de gaze aussi grise que leurs tresses en macaron, les trois septuagénaires tricotaient très méchamment. Avec la cruauté des Parques de l’Antiquité qui allongeaient à leur gré les destinées, ou les tranchaient d’un coup de dent (en l’occurrence de dentier), elles faisaient cliqueter leurs aiguilles sans rien perdre du remue-ménage de leurs voisines, dont elles débinaient le passé et le présent. Puis décidaient de l’avenir, comme on lit dans la boule de cristal. C’est dire le pouvoir ensorcelant des fenêtres, même dans un bled de la Broye.

En ville, il arrivait à celles-ci d’être plus majestueuses, encadrées de velours vert retenu par des embrasses en torsade. A l’instar des croisées patriciennes inchangées des appartements de la famille Bugnion, dont le reste de l’élégant bâtiment de l’Hermitage, en aval de Sauvabelin, abrite une institution muséale d’envergure européenne. De l’une d’elles, Jean-Baptiste Camille Corot (un «miracle du cœur et de l’esprit», Baudelaire dixit) contempla pour la première fois le diorama fantasmagorique, mais bien réel, de notre Léman, qu’il devait peindre en 1825.

Depuis janvier, d’autres fenêtres virtuelles et à portées multiples, elles aussi devenues picturales, sont bouleversantes de vérité dans les salles d’exposition du musée. «De la Renaissance à nos jours»: un itinéraire thématique nous éclaire sur leur suggestivité symbolique (transparence, reflets, osmoses entre le dehors et le dedans) dans l’imaginaire d’un Dürer, d’un Constable, d’un Vallotton. Leurs chambranles rectilignes, leurs carreaux carrés n’auraient pas été sans influencer le cubisme de Picasso, ou les compositions orthogonales de Mondrian.

Il advient itou à quelque prisonnier de Bochuz d’en esquisser une sur un mur de sa cellule. Rêver d’être un oiseau n’est pas un délit.

 

Musée de l’Hermitage, Lausanne, du 25 janvier au 20 mai 2013.

 

www. fondation-hermitage.ch

 

 

 

12/03/2013

Un regard de seniors qui nous rajeunit

On se préparait à devenir dans cinq ans  un retraité. En français courant un vieux. En argot un vioque, une baderne, un «vieux tableau» (j’adore). En vaudois: un chnoque qui a la grulette et sucre les fraises… Or la pyramide des âges s’est remodelée avec le progrès de la santé publique, et une bien-pensance qui atténue la crudité des mots: la sénilité ne sera pas au rendez-vous de 2019 – «trop frais, pas assez décati!» On y sera salué en aîné. Plus poliment comme un senior – mot franglais magique qui me métamorphosera en citoyen actif, pas exclu de la vie de la cité.

Cette grâce-là, je la devrai au Mouvement des aînés, une association vaudoise qui, depuis 1973, incite celles et ceux qui ont perdu leur métier à ne pas baisser les bras. A redevenir féconds comme à leurs vingt ans. Pour marquer son 40e anniversaire, ce même MDA a eu la riche idée d’exposer au Forum de l’Hôtel de Ville de Lausanne*, non pas des images de gens à l’œuvre (jouant au jass, aux échecs, au scrabble, etc.), mais de celles nées de leurs propres œuvres. L’initiative revient à mon confrère et ami Yves Lassueur, jeune retraité qui n’est pas membre du MDA, ni d’aucune corporation ou amicale, mais croit à la créativité individuelle. Qu’elle soit d’un «senior», comme lui, se découvrant une passion tardive pour l’art photographique et ses techniques, ou de post-ados que les appareils numériques, plus simples, car de plus en plus sophistiqués, rendent imaginatifs. En jaillit un arc-en-ciel intergénérationnel: les exposants au Forum ont entre 20 et 80 ans. Ils ont capturé «les richesses du temps qui passe» avec une diversité formidable, mais que sous-tend une émotion commune. «L'un des privilèges de la vieillesse, c'est d'avoir, outre son âge, tous les âges», a dit Victor Hugo. Lassueur pense tout pareil. La dynamique et ingénieuse Verena Péquignot, qui l’a secondé au plan du graphisme, elle aussi. Les 53 travaux qui ont été retenus et accrochés à La Palud (sur 210 photographies envoyées depuis le lancement du concours en septembre) n’en sont que plus vifs, saupoudrés de jeunesse fragile. Ou patinés de vieillesse durable.

Report’Ages. A Lausanne jusqu’au 15 mars. Du 1er mai au 30 septembre au Signal de Bougy. www.mda-vaud.ch

04/03/2013

Jeux d’enfants et incivilités verticales

Tout marmot est fasciné par les boutons qui sont à la portée de sa menotte. On ne parle pas encore d’acnés juvéniles, mais de boutons lumineux: celui qui active le feu vert aux passages piétonniers ou éteint l’ordi de papa, sans oublier le cube rose fraise de l’essorage à la buanderie. Il est surtout affriandé par la ronde pastille «à la menthe» des ascenseurs, dont la simple pression déclenche une bruyante machine à leviers, roues et contrepoids. Elle est d’autant plus tentante que son usage est interdit aux enfants qui n’ont pas atteint l’âge de la scolarité. Résumons: l’ascenseur n’est pas un joujou du Père Noël, ni un carrousel de Luna Park dans lequel on s’embarque avec de la barbe à papa jusqu’aux oreilles.

Inventé il y a exactement 160 ans, il est devenu un moyen de transport aussi commun que ceux qui ne sont pas verticaux: le bus, le métro, la Harley-Davidson, la Maserati Quattroporte ou la trottinette pliable. Il ne véhicule que des personnes sérieuses qui ne se regardent pas dans les yeux, ne se disent rien (ou trois mots de haute portée météorologique), évitent de se frôler, mais se font des politesses: ne pas éternuer sur le manteau en lapin de Mlle Stoll, ne pas trépigner en piornant pour réclamer du chocolat... Répondre aux sourires figés par un sourire figé. Telle est la sévère civilisation des ascenseurs, qui n’a rien à envier au protocole de la messe du dimanche: il faut y tenir ses garnements en lisière.

Or le Conservatoire de musique de Lausanne est une des rares institutions de Suisse à en conserver un, très pittoresque, hérité des anciennes Galeries du Commerce, où la permissivité était presque admise: le paternoster. Une sorte de noria où galopins et fripounettes s’adonnaient impunément à des compétitions tapageuses, voire dangereuses. Ce dispositif en forme de rosaire (d’où son nom) composait une chaîne roulante et ininterrompue de cabines ouvertes en bois, dans lesquelles les passagers devaient s’introduire au bon moment, sans perdre l’équilibre, puis s’en extraire aussi sportivement, à leurs risques et périls. Si les adultes rechignaient à entrer dans cette drôle de galère, leur marmaille s’y élançait avec jubilation et toute la beauté du diable.