05/05/2013

Apprendre à manger avec les yeux

Mon amie Ludivine a le doigté d’un cordon-bleu et les plus beaux yeux du monde, eux aussi bleus. Sa kitchenette pulliérane mériterait trois étoiles du Michelin, or elle sait mieux allier les saveurs que les couleurs: on se damnerait pour son saint-pierre en croûte de sel et son émincé de salsifis, qui craque juste ce qu’il faut sous la dent. Hélas, de cette heureuse symbiose gustative seuls les fumets sont alléchants, pas l’approche visuelle. Car tout y est blanc, itou le plat en grès ovale hérité de sa grand-mère, et qui sert d’écrin. Il suffirait peut-être d’une demi-tomate étuvée à l’oseille; ou d’un frisottis de brocoli vert fluo pour améliorer le tableau…

Des cuisiniers plus chevronnés conviennent qu’un bon plat ne se savoure pas qu’à l’aveugle, que son aspect «pictural» allume les appétits. «C’est l’œil qui mange d’abord!» Aussi s’improvisent-ils peintres, en considérant leur garde-manger comme un nuancier qui se déclinerait de l’indigo foie de bœuf (ou betterave) au jaune du riz safrané, en passant par le potage au cerfeuil des Vaudois, ou le vert Véronèse d’un sorbet à la menthe fraîche inventé par quelque chef toqué du Puy-de-Dôme.

Inversement, de grands artistes se sont ingéniés à rendre leurs toiles comestibles, et pas seulement au figuré (pour l’«enrichissement de l’âme et de l’esprit»). En trempant leur pinceau dans les pigments les plus fauves de leur palette, Soutine et Bacon vous subliment un étal ordinaire de boucherie en un spectacle de chairs écorchées qui écœure les végétariens mais affriande les croqueurs de viande rouge. Double gageure! Des teintes-sauces moins violentes ont guidé d’autres maîtres vers la représentation de la bouffetance, pour sa symbolique, ou pour la métamorphose des ustensiles de cuisine à travers les âges. Intitulée Délices d’artistes, une nouvelle expo de l’Alimentarium* de Vevey, aligne sur cette thématique des œuvres à la fois belles et goûteuses de Picasso, Renoir, Giacometti, Tinguely. Ou de notre Abraham Hermanjat. En peignant trois pêches timides et rougissantes dans un bol blanc, ce grand orientaliste aubonniard en faisait restituait toute la bonne flaveur désaltérante et paysanne.

 

Alimentarium, jusqu’au 30 avril 2014

 

www.alimentarium.ch

29/04/2013

Soupe aux lettres, sms, Hugo et Zeus

Bien avant la classe enfantine de Montchoisi où Mlle Freymond nous les faisait à les tracer à la craie, nous apprîmes à les reconnaître en touillant la soupe alphabétique de maman. Un bouillon de poule agrémenté de légumes de saison (poireaux, céleris, asperges). Mais c’est sa féculence, son liant de semoule de blé, qui en faisait l’attrait, à la fois goûteux et ludique: des pâtes alimentaires qu’une main ingénieuse avait ciselées en caractères typographiques. On s’appliquait à les aligner sur le pourtour d’une assiette creuse, avec le sommet d’une cuillère, les dents d’une fourchette ou, parfois, l’ongle hésitant d’un doigt enfantin – plus exercé à tirer la queue du chat, ou à écraser des fourmis. L’agape procurait de telles joies instructives qu’on en pardonnait aux nouillettes de refroidir trop vite sur la margelle.

Un demi-siècle plus tard, le même doigt a épaissi mais gagné en assurance et vivacité. L’abécédaire que désormais il tambourine sur le clavier d’un portable est plus qu’indigeste: il s’est définitivement dissocié de toute acception de nourriture, même spirituelle. Aux vermicelles chantournés au goût de Maggi des réunions familiales, ont succédé des caractères numériques façon didot, times, arial, rockwell, etc. Qu’il est surtout impératif de contracter en sigles et acronymes: CAD, pour c’est-à-dire; BAP, pour bon après-midi; RAF, pour rien à faire! (Oubliée la Royal Air Force, qui a naguère triomphé du nazisme…) PK, pour pourquoi – ou plutôt pourkoi…

A ce nouvel usage un peu frénétique de l’alphabet, on peut lui préférer l’art des copistes du XIVe siècle qui l’enluminaient en lettrines historiées. Ou le génie d’un Victor Hugo quand, après un long périple en Suisse*, il vit les torrents jurassiens du Bugey dessiner des Y. Soit une majuscule évoquant un lis sur sa tige, «un verre sur son pied», «un suppliant qui lève les bras au ciel». Et dans l’imaginaire hugolien, la lettre A devenait une arche, le C un croissant de lune, le F une potence, le M une montagne, le T un marteau.

Quel est le sort du X? Ce sont les épées croisées, c’est le combat: qui sera vainqueur? On l’ignore.

Et du Z? C’est l’éclair, c’est Dieu!

*Victor Hugo: Alpes et Pyrénées, Paris 1839

15/04/2013

Petite histoire de la poignée de main

 

 

Pour sceller de sympathie une rencontre, on se serre la paluche, on se frappe la paume, on se touche la louche, on se pince la pince… L’organe le plus préhenseur de l’anatomie humaine fut notre premier outil si l’on en juge par son apparition en pigment d’argile sur des peintures rupestres, il y a 30 000 ans. Selon Michel-Ange, ce contact manuel remonterait aux premiers jours de la création, lorsque les mains de Dieu et d’Adam s’élancèrent l’une vers l’autre, avec le rêve de se joindre. Ce «détail» de la Sixtine m’est revenu en mémoire il y a un mois, en gare d’Yverdon: un jeune Roméo courait en tendant désespérément ses doigts étoilés vers la vitre baissée d’un train en partance, tandis que ceux de sa bien-aimée ondoyaient tel un lis blanc - un mouchoir d’adieu - dans la bourrasque ferroviaire. Un beau désir d’étreinte qui langoureusement avortait à l’ombre mauve du Jura.

Moins romantique fut la première poignée de main ritualisée: une entre gros négociants du XIXe siècle (à plastron moiré et à bretelles, caricaturés par Daumier) venant de conclure une prosaïque transaction commerciale. Ça renouait avec une convention antédiluvienne visant à «désaguerrir» des gens qui à prime abord se détestaient. Un reliquat des guerres tribales de la Préhistoire: quand le plus diplomate de vos ancêtres lacustres de Concise enjoignait le chef d’un autre village sur pilotis à une conciliation, il s’avançait paumes en avant, c’est-à-dire désarmée, sans glaive ni massue. Aujourd’hui, la poignée de main n’est plus un signe de non-agression, mais sa sincérité peut être mise en doute. On y décrypte les symptômes d’une guerre larvée: celui qui vous tend des phalangettes affûtées en bec de canard vous envoie paître. S’il broie vos phalangines, c’est un timide qui joue les matamores. S’il vous secoue comme un prunier, c’est un affectif inquiétant, ou un malotru. Si sa pogne est mollachue, n’y lisez pas de la mollesse, mais de la majesté - à l’instar d’un Louis XIV, d’un Mitterrand, il sait que vous savez qu’il vous domine; et il attend un baisemain. Sa grand-mère faisait pareil: pour avoir haché des oignons avec sa droite, elle donnait à bécoter sa gauche: «C’est celle du cœur, mon p’tit François!»