22/06/2013

Louis Soutter, une mélopée vaudoise

 

La mélopée est un chant monotone et sacré. Les Romains l’accompagnaient de flûtes et de percussions casserolières qui feraient aujourd’hui mauvaise façon lors d’une cérémonie du souvenir au temple de Morges, par exemple, quand on y entonne l’«A toi la gloire». Le deuil vaudois préfère le silence de l’introspection, à peine émaillé d’accords d’harmonium, car «Dieu regarde au cœur», dit l’Ancien Testament (1 Samuel 16. 7). En son propre cœur l’introverti découvre alors un enfer qui, même s’il n’existe pas, le ronge, le culpabilise, l’apeure. Quels beaux feux quand même! Quelle fulguration picturale! Celle des tableaux peints aux doigts de Louis Soutter (1871-1942) m’est l’autre jour revenue à l’esprit, quand une chétive touriste en sweat-shirt écarlate et à capuche m’a demandé la route de Ballaigues.

-       N’est-ce pas là que votre génie vaudois a été enseveli après avoir été injustement incarcéré durant 20 ans par sa famille?

En juillet 2012, cette jeune Lilloise prénommée Silette s’était émue devant 250 de ses dessins à la Maison-Rouge, dans le XIIe arrondissement de Paris. L’expo avait enflammé toute la critique hexagonale: «Louis Soutter, un talent trop longtemps négligé, et surtout maladroitement qualifié d’art brut durant des décennies.» Or, en 1971 déjà, ses hallucinants griffonnages sur papier de fortune, ses danses cabalistiques, ses bals des ardents - aux silhouettes contorsionnées en lettres hébraïques -, avaient été salués comme des chefs-d’œuvre dans plusieurs galeries et musées des Etats-Unis. Une terre d’outre-monde où lui-même avait enseigné à Colorado Springs, et épousé une Américaine.

Après un divorce en 1903 et une retraversée de l’Atlantique, il joue du violon dans des orchestres de Genève et Lausanne, puis devient dépressif, mène un train de dandy dispendieux, perd l’appétit. Ce cousin de Le Corbusier se fait interner par les siens dans une maison de retraite près de Vallorbe. En réalité, un asile où l’on empêche ce loup «solitaire et sauvage» de dessiner. Sans succès!

Je gage que Silette la Lilloise - sous son petit capuchon rouge - aura repéré d’elle-même le cimetière de Ballaigues. Mais de ce grand loup-là, elle n’a trouvé d’autre trace qu’une terne plaque commémorative.

 

02/06/2013

Dessine-moi un gigot de mouton

Jadis, les enfants de nos villes assistaient avec dévotion au vêlage d’une vache dans une ferme grand-parentale du Pays-d’Enhaut - une bise neigeuse fouettait contre les vitres de l’étable, c’était un peu Noël. De plus courageux, plus curieux de la vie, participaient volontiers à la liturgie encore plus sanglante du bouchoyage, où l’on trucide un cochon pour le débiter et en fumer artisanalement les découpes et abats. Une tradition atavique qui se perd, et qui a inspiré un film mémorable à la grande documentariste vaudoise Jacqueline Veuve, décédée le 18 avril dernier: Le panier à viande, qu’elle réalisa en 1966 avec Yves Yersin. Tandis que les adultes procédaient au sacrifice le plus «proprement» possible, «dans le respect de l’animal», les juniors découvraient que le sang était une des couleurs de la vie. Et, surtout, qu’avant d’être réduit en côtelettes et en saucissons, le porc a été un être vivant entier. Avec des émotions, des bonheurs fugaces, et une fin tragique qu’ils appréciaient ou désapprouvaient selon leur cœur.

Il y a dix ans, une prof de dessin lausannoise demanda à sa classe de primaire de dessiner un poulet: sur la plupart des copies rendues figurait une volaille sans tête, ligotée par des élastiques et enrobée de cellophane: «Mes parents en achètent des comme ça au supermarché!» En bonne fée, elle ne se découragea pas, et leur fit la lecture du Petit Prince de Saint-Exupéry avant de leur suggérer cette fois de crayonner un mouton… Mais les enseignants les plus fervents ont beau s’échiner contre l’ignorance que le business consommatoire impose dans les foyers, celle-ci leur revient en pleine figure. Selon une récente  étude réalisée dans le midi de la France par l’Association santé et environnement (ASEF) auprès de 910 élèves de 8 à 12 ans, 40% d’entre eux ignorent de quelle bête provient le steak haché ou les «nuggets» des fast-foods. Voire le jambon du jambon-beurre que leur papa ingurgite au p’tit zinc avant d’aller au boulot. Plus alarmant: 87% d’entre eux n’arrivent pas à identifier une betterave. Un écolier sur trois méconnaît le poireau, la courgette, la figue, l’artichaut. Et un sur quatre ne sait pas que les frites sont faites à partir de patates.

 

20/05/2013

Universelle solitude de Mlle Poucette

Elle est dans le bus pour La Coudraie, dans le métro de Dorigny, sur l’escalator d’un magasin, à une table du Bleu-Lézard ou chez son coiffeur-tatoueur. Elle resurgit à tous les tournants de rue - au risque d’entrer en collision frontale avec vous. Car la Petite Poucette du philosophe Michel Serres*, n’a pas le temps de regarder devant elle, ni la vie qui l’entoure; trop absorbée qu’elle est par celle qui vibrionne dans son smartphone. Pour l’épistémologue gascon à sourcils d’argent, cette étourdie incarne une humanité mutante, précocement initiée à l’usage des outils modernes de la communication et de l’enseignement. Elle les maîtrise si bien que ces deux institutions sont en perte de vitesse. S’il l’a baptisée comme ça, c’est bien sûr pour l’agilité de son pouce sur son joujou magique relié aux satellites, et qui envoie des textos, ou consulte avec une rapidité sans précédent un savoir que la mondialisation ne cesse de diversifier.

Respect donc à Petite Poucette, même quand elle ferait languir une file de gens à un guichet de gare, voire au desk des admissions du CHUV… A l’instar des vaches sacrées de l’Inde, elle crée des embouteillages où ça lui plaît. Même si ça vous met sur les nerfs, sachez que le cliquetis névrotique de ses doigts de gamine est une musique d’avenir.

Un autre son de cloche (pardon, de «ringtone») vient hélas ternir l’optimisme lumineux de Michel Serres: selon le designer étasunien au sourire d’éteignoir Ian Bogost, fondateur des Persuasive Games, un ordi de poche nuit à la santé quand il est compulsé en permanence. L’an passé, il s’en est vendu 720 millions dans le monde, ce qui correspond à autant de nouveaux «mobinautes» souffrant de stress, d’hyperdépendance maladive aux réseaux cybernétique. Et paradoxalement de solitude, malgré tous les potes de Facebook.

Si Miss Poucette égare son portable, elle se sent «débranchée», privée d’amitié, aux abois comme jamais elle ne l’a été lorsque c’est à domicile qu’elle était connectée à la Toile. A cette époque, elle prenait le temps de réfléchir avant de tripoter son clavier fixe. S’il n’y avait pas de réponse immédiate à ses courriels, elle ne se rongeait pas les sangs.

La pause était encore un art, une hygiène.

 

 

Petite Poucette, Ed. Le Pommier, 68 pp.