12/03/2013

Un regard de seniors qui nous rajeunit

On se préparait à devenir dans cinq ans  un retraité. En français courant un vieux. En argot un vioque, une baderne, un «vieux tableau» (j’adore). En vaudois: un chnoque qui a la grulette et sucre les fraises… Or la pyramide des âges s’est remodelée avec le progrès de la santé publique, et une bien-pensance qui atténue la crudité des mots: la sénilité ne sera pas au rendez-vous de 2019 – «trop frais, pas assez décati!» On y sera salué en aîné. Plus poliment comme un senior – mot franglais magique qui me métamorphosera en citoyen actif, pas exclu de la vie de la cité.

Cette grâce-là, je la devrai au Mouvement des aînés, une association vaudoise qui, depuis 1973, incite celles et ceux qui ont perdu leur métier à ne pas baisser les bras. A redevenir féconds comme à leurs vingt ans. Pour marquer son 40e anniversaire, ce même MDA a eu la riche idée d’exposer au Forum de l’Hôtel de Ville de Lausanne*, non pas des images de gens à l’œuvre (jouant au jass, aux échecs, au scrabble, etc.), mais de celles nées de leurs propres œuvres. L’initiative revient à mon confrère et ami Yves Lassueur, jeune retraité qui n’est pas membre du MDA, ni d’aucune corporation ou amicale, mais croit à la créativité individuelle. Qu’elle soit d’un «senior», comme lui, se découvrant une passion tardive pour l’art photographique et ses techniques, ou de post-ados que les appareils numériques, plus simples, car de plus en plus sophistiqués, rendent imaginatifs. En jaillit un arc-en-ciel intergénérationnel: les exposants au Forum ont entre 20 et 80 ans. Ils ont capturé «les richesses du temps qui passe» avec une diversité formidable, mais que sous-tend une émotion commune. «L'un des privilèges de la vieillesse, c'est d'avoir, outre son âge, tous les âges», a dit Victor Hugo. Lassueur pense tout pareil. La dynamique et ingénieuse Verena Péquignot, qui l’a secondé au plan du graphisme, elle aussi. Les 53 travaux qui ont été retenus et accrochés à La Palud (sur 210 photographies envoyées depuis le lancement du concours en septembre) n’en sont que plus vifs, saupoudrés de jeunesse fragile. Ou patinés de vieillesse durable.

Report’Ages. A Lausanne jusqu’au 15 mars. Du 1er mai au 30 septembre au Signal de Bougy. www.mda-vaud.ch

04/03/2013

Jeux d’enfants et incivilités verticales

Tout marmot est fasciné par les boutons qui sont à la portée de sa menotte. On ne parle pas encore d’acnés juvéniles, mais de boutons lumineux: celui qui active le feu vert aux passages piétonniers ou éteint l’ordi de papa, sans oublier le cube rose fraise de l’essorage à la buanderie. Il est surtout affriandé par la ronde pastille «à la menthe» des ascenseurs, dont la simple pression déclenche une bruyante machine à leviers, roues et contrepoids. Elle est d’autant plus tentante que son usage est interdit aux enfants qui n’ont pas atteint l’âge de la scolarité. Résumons: l’ascenseur n’est pas un joujou du Père Noël, ni un carrousel de Luna Park dans lequel on s’embarque avec de la barbe à papa jusqu’aux oreilles.

Inventé il y a exactement 160 ans, il est devenu un moyen de transport aussi commun que ceux qui ne sont pas verticaux: le bus, le métro, la Harley-Davidson, la Maserati Quattroporte ou la trottinette pliable. Il ne véhicule que des personnes sérieuses qui ne se regardent pas dans les yeux, ne se disent rien (ou trois mots de haute portée météorologique), évitent de se frôler, mais se font des politesses: ne pas éternuer sur le manteau en lapin de Mlle Stoll, ne pas trépigner en piornant pour réclamer du chocolat... Répondre aux sourires figés par un sourire figé. Telle est la sévère civilisation des ascenseurs, qui n’a rien à envier au protocole de la messe du dimanche: il faut y tenir ses garnements en lisière.

Or le Conservatoire de musique de Lausanne est une des rares institutions de Suisse à en conserver un, très pittoresque, hérité des anciennes Galeries du Commerce, où la permissivité était presque admise: le paternoster. Une sorte de noria où galopins et fripounettes s’adonnaient impunément à des compétitions tapageuses, voire dangereuses. Ce dispositif en forme de rosaire (d’où son nom) composait une chaîne roulante et ininterrompue de cabines ouvertes en bois, dans lesquelles les passagers devaient s’introduire au bon moment, sans perdre l’équilibre, puis s’en extraire aussi sportivement, à leurs risques et périls. Si les adultes rechignaient à entrer dans cette drôle de galère, leur marmaille s’y élançait avec jubilation et toute la beauté du diable.

 

 

 

24/02/2013

Destin tragique du serpent domestique

Le 10 février, les catholiques ont prié sainte Scholastique, une moniale méconnue dont l’âme s’envola en 543 sous la forme d’une colombe. Elle fut la sœur de saint Benoît. Le même jour, place Tien-An-men à Pékin, les Chinois ont plus fastueusement fêté leur nouvelle année du Serpent, qui succède à celle du Dragon. Deux bestioles qui ne sont plus en odeur de sainteté de par chez nous. La seconde, parce qu’elle ne nous évoque plus une flamboyante chimère celtique mais une massive épouse acariâtre. Le serpent, parce qu’il rampe sous les buis pour avaler des œufs de quelque fermier d’Arrissoules, voire la plus pondeuse des oies d’Eglantine Chaudet, volaillère à Rivaz. Depuis toujours, il inspire épouvante et révulsion. Plus souvent à la femme - qui n’a pas oublié l’épisode du jardin d’Eden, ni la pomme, ni un certain contrat luciférien dont elle voudrait s’extirper. A Alexandre Vialatte, il donnait des frissons de dégoût: «C’est désossé et c’est musclé. Et le comble de l’horreur, c’est que c’est gras! Il en est même qui en mangent!» Au sud de la Chine notamment, où ce symbole zodiacal, associé à la sagesse et à la connaissance de soi, se débite en blanquette dans une soupière où mijotent des champignons, du sésame et de l’écorce d’orange. Ceux qui y ont goûté s’en vantent comme d’un acte courageux plus que d’un grand moment culinaire: «On dirait du jarret de veau, avec un arrière-goût de poisson.» Loin de le mettre à la casserole, d’autres amateurs du damné reptile sont fascinés par la marqueterie de ses squames, par la ligne de ses courbes «qui se rapproche de l’épure». Ils l’adoptent, le cajolent comme un chat de boudoir. Un collier de diamants vivant. La brave couleuvre vaudoise (pourtant dite «à collier») les indiffère: trop locale. Ils ne jurent que par le cobra cracheur rouge, le mamba noir, le vert de Guinée! Plus c’est exotique et gorgé de venin, plus c’est sensuel à caresser - telle une arme à feu. Or souvent on ignore la fragilité psychologique de cette créature claustrophobe. Elle a le mal du pays et de la vastitude des savanes. Pour les rejoindre, elle croit vous échapper via une cuvette de WC. Mais ce n’est que pour ne rejaillir que chez le voisin du dessous…