09/01/2013

Une sage-femme au pays des prénoms

 

La première âme éclose cette année en terre vaudoise est celle d’une joufflue Valaisanne qui a reçu le prénom de Zuzanna. Celui d’une martyre chrétienne des premiers siècles, qui a failli devenir impératrice de Rome. Celui aussi d’une égérie célèbre du chanteur canadien Leonard Cohen: Suzanne takes you down to her place near the river… Mais pourquoi l’avoir préfixé d’une fricative dentale – le Z de Zorro, de Zanzibar, de zizanie, de zigzag? Des confrères experts en 7e art évoquent le prestige éventuel d’une jeune actrice américaine «qui monte». D’origine polonaise, Zuzanna Szadkowksi, n’a pas voulu trahir ses racines en hollywoodisant son patronyme. Encore moins la singularité graphique de son prénom. Du coup, sa témérité rallie des suffrages affectifs jusque dans les foyers de Suisse romande. Et nos joueurs de scrabble s’en frottent déjà les mains.

Dans la vogue récente des prénoms bizarroïdes, on recense de plus en plus de Zoé, de Zénobie chez les filles. Chez les garçons des Zacharie, des Zoran, des Zidane, voire des Zadig voltairiens.

Encore plus biscornu est celui de Zébulon, que la blogueuse et sage-femme Lila Sonderman commente dans l’ultime chapitre de son nouveau livre de souvenirs professionnels*. Dans la tradition chrétienne, il a une résonance satanique, mais ne désignant qu’un gentil diablotin, un amuseur à queue fourchue. Pourquoi, Seigneur Dieu, une de ses clientes a-t-elle voulu en affubler son nouveau-né?

-         C’est le nom d’une des douze tribus d’Israël,

répondit la radieuse maman, «une jeune musicienne enjouée au teint ambré et mariée à un violoniste».

Dame Lila a toujours aimé les 26 lettres de l’alphabet. Elle les scanda à tue-tête en classe enfantine et, à la table familiale, elle les aligna en nouilles oblongues autour de la soupe au cerfeuil et aux lettres. Plus tard, devenue accoucheuse de haut vol, elle s’accordera encore du temps pour les broder en point de croix sur des tissus bariolés. De petits tissages calligraphiques, destinés à ses parturientes. Ou plutôt à leurs bébés, auxquels elle a grandement contribué à donner la vie.

Si la maman enfante, l’accoucheuse la fait enfanter.

 

Petit abécédaire cocasse des prénoms originaux, Ed. Favre, 144 pp

05/01/2013

Les soixante-huitards à la retraite

Dans notre langue, on égrène l’histoire récente en années vingt, trente, ou quarante. Au plan musical, on s’américanise en évoquant les fifties, les seventies, les eighties, etc. Si j’ai éludé la décennie des sixties, pourtant si explosive en musiques neuves, c’est pour le tour politique - culturel aussi - qu’elle a pris vers sa fin, au point qu’on l’appelle désormais les «années soixante-huit», comme si une seule d’entre elles englobait les neuf autres. Cela pour les événements qu’on sait; du moins pour que ce qu’en savent ceux qui avaient 20 ans ce mois de mai-là. Un âge où la beauté du diable va en couple avec la fureur de vivre, façon James Dean (mort 13 ans auparavant), et où l’on assaisonne son intellectualité naissante de piments contestataires. Ils avaient belle liberté d’allure, nos jeunes Lausannois! Longues mèches au vent, et voix dorées scandant, entre Cité-Devant et Cité-Derrière, des slogans pur sucre de Paris: «Millionnaires de tous les pays, unissez-vous!» «Vous finirez tous par crever du confort!» Sans oublier un plus durable: «Il est interdit d’interdire». Pourtant, dans un intelligent rétroviseur à couverture cramoisie qui vient d’être traduit de l’allemand*, on découvre que l’influx de cette mouvance en Suisse fit plus de remous à Genève - où l’on organisait des go-in - puis, dans les années 70 outre-Sarine, que chez nous. Hormis une fièvre protestataire en août 1968, contestant le numerus clausus à la Faculté des sciences naturelles (vite résorbée par un consensus), «on peut dire qu’il n’y eut pas à Lausanne d’actions retentissantes».

J’ai soumis ce peu glorieux verdict à quelques amis masculins qui avaient 20 ans en 68 – moi, j’en avais 14. Ils y ont souri avec un certain désabusement, sans plus s’arc-bouter sur leurs convictions d’antan. Ils savent qu’en ce nouveau millésime 2013, ils arriveront à la retraite. Ils ont pris de la bouteille, de la bedaine aussi. Et des cheveux blancs. «Seules nos nanas ont triomphé, concluent-ils. Après avoir jeté leur soutien-gorge, elles se sont évertuées à se moquer de nous. Puis à nous réapprendre à aimer. Elles sont restées belles.»

 

Les années 68, par Damir Skenderovic et Christina Späti, Ed. Antipodes & SHSR.

 

 

 

 

24/12/2012

Noël conté par saint Luc

Cette fameuse 183e fin du monde précolombienne étant derrière nous, éprouvons maintenant de la compassion pour quelques gens qui l’ont espérée! Injustement privés d’un spectacle cataclysmique, les voilà sevrés du goût de l’hallucination et du sang. D’un scénario du cinéma d’épouvante qu’ils prisent tant : pour une fois que la réalité aurait pu dépasser la fiction… Réenchantons-les en leur faisant croquer du pain d’épices du marché hivernal de Montreux, lamper du vin chaud à celui de Gryon. Plus sereinement, en leur faisant relire le chapitre II de l’Evangile selon Luc.

De tout le Nouveau Testament, c’est le passage qui fait le plus scintiller l’épisode de la Nativité: on y respire des fumets de crèche, de paille, et des langes de bébé. Y surviennent des anges aux ailes nacrées, des bergers effarés comme des santons, et des moutons… La figure centrale du récit est la lumineuse parturiente: Marie, «mère de Dieu». Cette vénération mariale de Luc choquerait-t-elle encore des protestants? Qu’ils sachent que, beaucoup plus tard, en 1723, elle inspirera à un musicien luthérien de haut vol, Jean-Sébastien Bach, son Magnificat (BWV 243), la plus populaire de ses œuvres vocales.

Originaire d’Antioche, saint Luc aurait été un Syrien païen avant d’adhérer au message apostolique et de devenir un compagnon de route de saint Paul, qui le désignait comme son «cher médecin». De fait, l’auteur du troisième évangile s’était voué à la santé des corps avant celle des âmes: le Dr Loukias, comme l’appelleront les Grecs de Béotie – où il mourra à 80 ans - fut un homme de science et de précisions. C’est avec une méthode de documentaliste qu’il rassembla, vers l’an 60, des documents et des témoignages de gens qui, contrairement à lui, avaient pu rencontrer le Christ «tout en chair». Au trébuchet des travaux ultérieurs sur l’historicité de Jésus, son souci d’exactitude aura un poids certain.

Son évangile, agrémenté du 2e chapitre de l’Acte des apôtres, qu’il aussi rédigé dans le sillage de son ami Paul, vient de reparaître à Saint-Maurice*, en une belle édition émaillée d’icônes orthodoxes.

N’oublions pas que Luc écrivait en grec.

 

Editions Saint-Augustin, 200 p. Illustration supervisée par Michel Quenot.