13/11/2012

Les beautés complexes du français

 

 

A un concours de recrutement de policiers, 30% d’aspirants ont fait chou blanc samedi à l’Académie de Savantan: ils ne maîtrisent pas l’orthographe. La faute est à pas de chance, ou à l’incontinence verbale qui sévit dans leurs SMS et en d’autres messageries électroniques. Mais surtout – c’est ce que je crois - au laxisme d’une méthode imposée depuis 30 ans dans les écoles vaudoises, où l’initiation au français grammatical est inculquée telle une épreuve. Pas comme une partie de plaisir. On y désapprend l’amour de sa langue maternelle.

 

A ces recrues de Savatan, injustement éconduites, et probablement humiliées, je recommande de lire un délicieux bouquin à reliure blanche qui paraît ces jours, sous la plume enjouée d’un grand linguiste qui fait autorité, entre autres, à l’Université de Paris VII-Diderot. Bernard Cerquiglini, dont la minute didactique de Merci professeur, sur la chaîneTV5, charme des téléspectateurs francophones du monde entier, y signe une odyssée toute personnelle dans l’océan de la langue de Molière, dont les profondeurs sont insondables mais dont les écueils terribles ne sont pas invincibles. L’auteur vulgarise, «sans vulgarité, ni pédantisme». Ses Petites chroniques* nous enseignent des subtilités qui déjouent les pièges de l’orthographe, de la syntaxe ou de la prononciation.

 

Cerquiglini est un archéologue du français «comme on l’aime». Il y pioche pour desceller des mots séculaires issus du droit, ou de la marine, dont l’étymologie s’est étiolée. Sans purisme, il évoque une tendre guerre contre l’anglais d’outre-Manche, qui, jadis avait ravi des mots gaulois, pour les remâcher à sa façon, puis les renvoyer: on pense à tennis, un sport procédant du vieux jeu de paume, où les aristos de France se relançaient une balle en criant «tenez!» L’auteur est attentif aux aléas du langage: il approuve la féminisation des noms de métier, décriée en France mais instituée en Romandie - «gouverneure», «professeure», etc. Et c’est grâce à lui que je n’ai plus honte de passer pour un plouc à Paris quand j’y utilise l’adverbe de quantité moult qui, chez nous, est synonyme de «beaucoup» ou «plusieurs». Il aurait été courant en France jusqu’au XVIIe siècle. Sa disparition fut même déplorée par le grand La Bruyère.

 

Ed. Larousse, 340 p.

06/11/2012

Du rat d’égout au rat de boudoir

Dans nos contrées, on a longtemps distingué le Rattus rattus du Rattus norvegius. Soit le rat des champs du rat des villes. Deux figures éminemment littéraires que le bon La Fontaine a immortalisées autour d’un festin d’ortolans, «sur un tapis de Turquie», et qui ont marqué nos mémoires scolaires. Le premier a un pelage noir et une indolence de muridé campagnard qui le confine dans les régions céréalières du Gros-de-Vaud, dans les greniers duquel il erre en rat plantouflard. La pilosité du second, qui est plus nerveux et plus fébrile, est brunâtre, comme la suie souterraine des canalisations urbaines: ce surmulot lausannois ne se nourrit plus que rogatons de viande, de légumes avariés (l’ortolan mitonné à la truffe et à la moelle, pour lui c’est du passé, c’est de la fable…) Voire de matières de provenance humaine que la décence m’interdit de nommer ici. Cette malsaine nutrition le rend corpulent et laid. Triste surtout d’être affublé du titre peu glorieux de rat d’égout. Il est condamné à sentir pas bon. A effrayer de vieilles passantes sur les quais du parc Bourget quand il réémerge soudain, des enrochements de Vidy, pour faire pointer son son museau gluant vers le ciel pur et bleu des Alpes lémaniques.

 

Or, depuis cinq ans – soit depuis le succès du film en pixar Ratatouille - une troisième espèce de rat a fait irruption dans notre paisible, et si proprette contrée: il serait aussi propre qu’elle et n’effraierait personne. En tout cas pas les jeunes demoiselles qui le trimballent un peu partout: dans le m2, le bus, et jusqu’aux fast-foods de la rue Bourg. Il s’appelle Marcel, Napoléon, Smirnoff ou Téquila. Juché sur l’épaule de sa maîtresse, qui le tranquillise par des caresses qu’on fait généralement à un chat, ce rat domestique ne miaule, ni ronronne. Plus intuitif qu’elle, il couine. En remuant sa queue de lombric dans une atmosphère qui lui est étrangère: il y a de l’hostilité dans le regard des gens alentour. La blancheur aveuglante des néons lui fait presque regretter l’obscurité des égouts. Mais il sait que, tout à l’heure, il sera bichonné et biberonné, comme un bébé, dans une jolie chambre d’adolescente à tentures mauves toute parfumée au chewing-gum.

 

22/10/2012

L’iconothèque miroitante du Dottore Favrod

 Sa passion pour les photographies a commencé dans le Paris des années cinquante. Au petit matin, le jeune journaliste vaudois (né à Montreux en 1927) se rend à la porte de Montreuil, pour farfouiller en chineur passionné dans le bric-à-brac d’une Foire aux vieux papiers. Les aubes hivernales de la Ville Lumière étant paradoxalement obscures, Charles-Henri Favrod flaire ses trésors à l’aide d’une lampe de poche. Ainsi, la genèse de sa collection multiple et polymorphe - une des plus prestigieuses au monde - a eu pour décor la pénombre poussiéreuse d’un marché du XXe arrondissement… En majeure partie, elle est désormais conservée par la Fondation Alinari, de Florence, où le père du Musée lausannois de l’Elysée se rend régulièrement, à 85 ans, au défi de problèmes de santé. En héritiers éclairés des plus grandes heures de la Renaissance, les Toscans lui donnent du Dottore. Ils le tiennent pour un des meilleurs connaisseurs de ce qu’il considère lui-même comme le «plus moderne des arts». Dans un livre d’entretiens paru en 2010 chez Infolio, Favrod expliquait à Christophe Fovanna à quel point la photo a changé l’homme:

«Elle nous a permis de nous voir tels que nous sommes, sans l’inversion du miroir. Elle a rendu visible ce que l’œil ne voit pas: le mouvement du cheval, de l’oiseau ou de l’homme. Elle a surtout contribué à transformer notre expérience du temps.»

 

Si la plupart de ses documents ont été à ses amis florentins, il en gardé de nombreux – et de la plus belle eau – en son château de Saint-Prex. Une bonne centaine de ces images privées sont maintenant rassemblées par l’éditeur urbigène Bernard Campiche, avec l’appoint scientifique d’Edith Bianchi. En préface à ce majestueux album symphonique tout en noir-blanc (mais où le gris, le grège et l’argenté deviennent aussi des couleurs) l’experte du département architecture de l’EPFL rappelle que CHF n’est pas un collectionneur traditionnel. Il procède «par affinités sélectives». Il ne spécule pas, il n’est pas spéculatif. A l’instar de ses chers photographes du monde ou d’ici, célèbres ou méconnus, CHF est spéculaire: il aime faire réfléchir la lumière.

 

Tout ça, 130 p. Avec une préface et une postface de Favrod.