21/07/2012

Jeux d'enfants, jeux de philosophes

Quand ce coquin d’anticyclone s’installera enfin chez nous d’une manière ininterrompue, il ne fera pas que des heureux. Nos ados et préados rechigneront à lâcher leurs joujoux électroniques, leurs tablettes tactiles et autres joysticks interstellaires, pour «aller jouer dehors». Sur le plancher des vaches! Quoi de plus exécrable pour nos biquets et biquettes que ce «dehors»: l’herbe y est trop verte, l’oxygène si pur qu’il brûle les poumons, le soleil si vif qu’il rend opaque l’écran des i-pads… Arrachés à leurs virtualités cathodiques pour se frotter- le temps d’un été - au jour réel, ils videront leur rage en piétinant des fourmilières. Ou en frappant comme des forcenés dans une boule de cuir (sinon en Qualatex made in China), à la manière des champions de football.

Dans les cours dallées du quartier du Pont-des-Sauges, à Lausanne, leurs shoots et tirs au but feront moins de tintouin quand même que dans les favelas de Rio, par exemple, ou sur le macadam crevassé de Gaza. Là-bas, c’est une vieille boîte de corned-beef qui fait office de ballon. Et le bonheur ludique de la jeunesse: qu’importe si elle crève les tympans.

Or, pour réhabituer la nôtre aux exercices en plein air, il n’y a pas que le foot. Beaucoup d’enfants vaudois ont des grands-parents qui les initieraient volontiers à des amusements désuets, couleur sépia, mais qui les avaient tant emballés. A la vallée de Joux, ils jouaient à anguille-moineau en se lançant des bûches et des galets. A Vevey, des parties de grand-mère, aimes-tu? confrontaient une gamine déguisée en aïeule à une meute de tourmenteurs de son âge qui la tarabustaient de questions gastronomiques.

Tout moutard aime jouer, et avec plus de gravité qu’on croit: il s’initie aux stratégies de sa vie future, à l’instar des chatons qui couratent après une pelote de laine pour s’initier à la chasse aux rats de cave. J’ai même rencontré un garçon de 10 ans qui organise des tournois d’échecs en solitaire; seul contre lui-même, quel défi socratique! Par sa figure diaphane et son application sourcilleuse, il me rappela un célèbre aphorisme d’Héraclite, le philosophe grec du VIe siècle av. J.-C: «Le temps est un enfant qui joue au trictrac.»

 

 

 

11/07/2012

Ultimes vigiles du beau français

Dans son rougeoyant supplément anniversaire du 29 juin, notre quotidien rendait hommage à Jean-Marie Vodoz qui fut son rédacteur en chef de 1977 à 1991. Après qu’il m’eut embauché, il y a 33 ans, pour m’inciter à écrire de mieux en mieux (mais toujours dans la clarté), il me fit la faveur de siéger dans son jury du Bec d’Or. Ce concours offrait une distinction aurifère aux publicitaires alémaniques soucieux de traduire correctement leurs slogans en français, et pénalisait d’une méchante petite perle – en guise de bonnet d’âne - les négligents. Cette foire aux bons points et aux mauvais, aux cuirs surtout du langage, fit mouche. Elle séduisit jusqu’aux «yuppies» zurichois de la Bahnhofstrasse… Vodoz en fut la cheville ouvrière durant 14 ans; sans faillir, il va de soi, à son job de réd.-en-chef. Or il dirigea bien d’autres opérations, et sur tous les continents, afin de sauvegarder l’essentiel du génie de notre langue maternelle. Notamment contre les assauts d’une anglomanie sauvage, saturée d’américanismes, qui la polluent par vagues successives et que les académiciens immortels du quai Conti sont incapables d’endiguer.

Il lui est arrivé de dire à brûle-pourpoint à un maire de Paris – un certain Chirac - cette vérité qui dût heurter l’orgueil hexagonal: «La France n’est pas propriétaire de la langue française; elle en est peut-être la gérante.» Depuis sa retraite, Jean-Marie Vodoz n’a point remisé ses flèches: avec quelques vieux frères d’armes, il continue de scruter en sentinelle l’horizon (cette fois sur la Toile*) pour prévenir les virus langagiers qui menacent notre si élégante grammaire, et son bon usage séculaire. Une de leurs cibles favorites est l’administration, et sa frénésie de moderniser la désignation de ses services: fallait-il vraiment que celui des eaux de la Ville de Lausanne fût rebaptisé eauservice? Autre cible: celle de réformistes qui voudraient «rajeunir» notre grammaire en la simplifiant… On leur rétorquera par une pensée d’Alexandre Vialatte, écrite à l’orée des années septante: «Quand on est amoureux de la langue, on l’aime dans ses difficultés. On l’aime telle quelle, comme une grand-mère. Avec ses rides et ses verrues.»

 

www.defensedufrancais.ch

 

 

 

02/07/2012

Vaudois en vacances et viande anglaise

 

Tout guide touristique décent se dote d’un glossaire bilingue, plus ou moins exhaustif, qui permet de ne pas bronzer idiot exagérément. On y retient les locutions les plus usuelles du pays d’accueil, en commençant par les formules de politesse: «Laba Diena» pour dire bonjour en lituanien aux étudiants de Vilnius. «Kalispera» à une vieille buraliste grecque d’Ano Poli, quand Thessalonique flamboie au crépuscule. Mais on a beau suivre - à la patte de mouche près - les indications phonétiques du lexique, notre accent trahit nos origines. Peine perdue pour le Vaudois de Granges-Marnand qui, dans le quartier de l’Alfama, voudrait se faire passer pour un Français: sou francês. Nos amis Lisboètes savent distinguer la volubilité frénétique de la Rive gauche de l’accent indécis de la Broye. Qui sait? Ils ont chez nous conduit des tracteurs, tué le caïon, savouré les yoghourts à la rhubarbe de Mémé Yolande Cornamusaz. Pour avoir démasqué le Vaudois en vacances, ils ne lui tiendront pas rigueur pour autant. Ils lui seront reconnaissants d’avoir voulu s’exprimer en portugais. Tout autre est le touriste parisien authentique: lui, il ne s’embarrasse presque jamais de parler autrement qu’en français, la «langue de Molière», qu’il croit encore universelle partout.

Sauf sous les cieux moins cléments d’Angleterre, un pays tout à la fois admiré et honni, et dont il raille depuis Brillat-Savarin – un autre prétendu ancêtre- la «méchante gastronomie». Il lui arrive pourtant d’y déjeuner, le plus possible à la française quand même. Et, paradoxalement, c’est en essayant de passer commande dans la langue de Shakespeare qu’il choquera le plus le head-waiter du restaurant - un spectre hitchcockien, à gants, plastron et front ovale blancs, qui déteste les mangeurs de grenouilles:

 

-    Can I have a bloody steak? («Puis-je avoir un steak saignant?»)

 

En anglais, bloody est devenu une insulte vulgaire, un équivalent de «foutu», de «grosse m…» Pour désigner un faible degré de cuisson de viande, l’adjectif adéquat serait underdone.

La réplique du maître d’hôtel londonien sera souriante mais cinglante. Par décence, je ne vous la traduirai pas:

 

-    A bloody steak? Definitely, Sir. With fucking potatoes I presume…