26/06/2012

De Naxos à Montchoisi

 

Les premières touffeurs de l’été nous donnent une envie irrésistible de faire trempette, si possible en des eaux vives et fraîches, à salinité tonique. On se revigorera en pensée dans la mer des Cyclades qui a ces vertus, et en sus une éternité mythologique: les amours d’Ulysse et Nausicaa, les vengeances de Héra, la naissance d’Aphrodite dans une valve calcaire à stries étoilées… Bref, je ne rêve plus que de plages helléniques. Par solidarité aussi avec les Grecs - auxquels les Romands auraient l’honneur de ressembler si l’on en croit un journal alémanique qui se voulait malveillant – et que la finance internationale accule aux abois. Je m’imagine barbotant dans une crique naturelle de l’île de Naxos: sa transparence émeraude évoque une lotion d’après-rasage de mon père, ou les iris de Mlle Follonier, ma première maîtresse de gym à Lausanne. A 100 m de la plage touristique d’Hagios Georgios, j’y avise avec stupeur de plantureuses Bavaroises se dorant, ou plutôt rosissant, au soleil méditerranéen de ce Griechenland qu’il est de bon ton aujourd’hui de mépriser en Allemagne. Or c’est sur cette grève qu’un certain Thésée abandonna un jour une certaine Ariane. Ignorent-elles itou que la même légende inspira à Joseph Haydn une puissante cantate? A Richard Strauss un opus 60 qui a révolutionné l’opéra germanique?

En cet été de crise et de parcimonie forcée, je me contenterai des eaux modestes de la piscine de Montchoisi, à Lausanne. Elles sont sans émeraude et sans sel, sans divinités païennes. Leur odeur de chlore n’a pas inspiré de grands poètes. Mais quand j’étais enfant, Mam’zelle Follonier avec ses yeux cerfeuil et son costume de bain monopièce jaune m’y avait appris la brasse, la nage dorsale, voire l’art téméraire du plongeon. Avoir piqué une tête avec elle dans le bassin bleu dentifrice des adultes m’est surtout un doux souvenir sensoriel. Car elle me tenait la main… Il y a 52 ans, les bains de Montchoisi étaient déjà célèbres partout à la ronde pour leur houle artificielle, qu’annonce encore, à chaque heure, une voix off préventive: «Attention nous allons faire les vagues!» De mon temps, cette voix-là était invariablement féminine. Elle avait l’accent mélodieux et crémeux de Bioley-Orjulaz.

 

19/06/2012

L'Angélus de Pierre-Louis Péclat

Comment dévoiler sans impudeur les émotions intimes d’une saga familiale? En 1858, le peintre Jean-François Millet résume la sienne dans une toile qui sera longtemps popularisée – couverture de cahiers scolaires, motif de courtepointière, calendriers des postes, etc. Son célèbre Angélus (qui inspirera aussi Dali jusqu’à l’hallucination) campe deux paysans de Seine-et-Marne. Ils ont posé leurs outils sur les emblavures et prient. A leur ferveur, et au vu du clocher lointain de l’église de Chailly-en-Brière, nous parvient le tintement rituel du souvenir. Millet dira que cette œuvre ne voulait louanger la religiosité rurale, mais le replonger dans les clair-obscur odorant de sa mémoire familiale la plus éculée: «Je l’ai faite en pensant comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l’angélus pour ces pauvres morts.»

 

L’écrivain lausannois Pierre-Louis Péclat (Prix Lipp Suisse en 2000 pour «Les dérives du jars») vient de tremper sa plume surréelle dans les nuanciers réalistes, ocres et bruns du fondateur de l’Ecole de Barbizon. Cela avec une modestie exemplaire, et une urbanité devenue légendaire dans le quartier de La Palud, où les gilets de soie et les chapeaux variés de notre poète sont appréciés quotidiennement à la ronde. Sa chevelure blond vénitien y flamboie depuis bientôt 40 ans…

En un livre délicieusement court*, mais dont les 80 pages se savourent dans la lenteur, il signe un devoir de mémoire jaune pastel. Sa propre ascendance s’y dilue musicalement en ce crépuscule qui nous met encore les tripes en vrille au spectacle de l’Angélus de Millet. Pudeur oblige, Pierre-Louis Péclat ne s’y désigne pas nommément, pas plus que son père, son grand-père, son aïeul grand maternel, un vieil oncle, etc. Il met en scène un imaginaire Thomas Naucre, fils d’un Auguste Naucre, qui lui livrera avant sa mort des souvenirs à la fois fribourgeois et vaudois. On y transportait en char hippomobile des pommes de terre. On y buvait du Dézaley. Au Café Chocolat, sis jadis au débouché de la rue de la Madeleine, on s’empiffrait de tarte aux pommes.

 

 

Morceaux retrouvés de la chronique augustéenne, Ed. L’Age d’Homme.

 

 

03/06/2012

Le miroir de nos rides

Deux belles chansons de Brel ont pour thème le troisième âge. Dans l’une, il fait du clair-obscur avec le pinceau de Vermeer: «Les vieux ne parlent plus, ou alors seulement parfois du bout des yeux»… La seconde est une ultime angoisse testamentaire, une conjuration: «Mourir, cela n’est rien, mais vieillir…» La mort exauça peu après les vœux du grand Jacques il y a 34 ans. De nombreux Romands le pleurèrent, dont notre Jean Villard-Gilles, auquel il avait envoyé un 45 tours du Plat Pays avec cette dédicace: «Un hommage à votre Venoge!» On se met à rêver d’un Brel survivant à son cancer. Il aurait 83 ans aujourd’hui. La vieillesse ne serait plus son ennemie, comme au Don Diègue de Corneille, mais une amie. C’est la sénilité qui est un naufrage, pas la sénescence, qui, elle, serait un art de revivre.

Je connais de belles personnes en Lavaux qui, passé la soixantaine, ne s’infligent pas du «lissage» cosmétique, ou du «balayage» ou autres «gommages». Encore moins des liftings ou des injections de Botox. Réitérés, ces traitements, qu’elles disent, les feraient ressembler aux cires du musée Grévin. De moins en moins à ce qu’elles ont été. Elles y perdraient la face, au sens figuré comme au propre… Loin de fuir les miroirs, mes amis culliérans s’y scrutent avec un narcissisme neuf. Avec la curiosité scientifique du dendrologiste qui s’émerveille des stries argentées qui marquent l’écorce des peupliers. Les rides et ridules de leur visage deviennent des nervures botaniques, voire une morphologie cartographique: ces pattes-d’oie à l’angle externe des yeux sont des deltas fluviaux. A gauche, les 5 branches du Nil, à droite les bouches de la Camargue. Les reliefs karstiques qui pyrogravent le front, les joues et la gorge composent un paysage reviviscent. Ainsi, notre physionomie ordinaire pourrait s’embellir en dérogeant aux canons de beauté imposés par le showbiz et les revues de mode. Le mystère du visage humain est un composé de joies anciennes et de douleurs ravalées, un miroir temporel où il n’est pas interdit de s’apprécier.