13/10/2012

Un mutisme vaudois qui en dit long

Un homme public qui bredouille, ou ne parvient pas à faire éclater sa sincérité devant un micro, n’a plus d’avenir. Il a «raté sa com» (en meilleur français, il est incapable de galvaniser un auditoire, encore moins des milliers de téléspectateurs). En terre romande, cela peut arriver au meilleur des citoyens: pour avoir commis une gaffe anodine en Turquie, il sera puni politiquement chez lui pour des tergiversations encore plus insignifiantes. Télégéniquement, le voilà enfoncé par un Jean-Luc Mélenchon qui braille mieux qu’il ne respire, et qui s’était spectaculairement débrouillé aux dernières présidentielles françaises, en ne bredouillant pas. Nous vivons sous une tyrannie médiascopique où bien s’exprimer devient une gageure impérative. L’éloquence, qu’un prêtre filiforme à voix haut perchée m’enseigna au collège (dans le sillage d’un Démosthène, d’un Jean Chrysostome d’Antioche - alias «Bouche d’or», ou d’un Cicéron) revient à la mode. Comme la séance de fitness qui suit le repas expéditif, sans lipides de midi. Le vendredi 19 octobre, elle sera popularisée lors d’une conférence-spectacle à l’Université de Genève, animée par Gabriel Aubert, prof à la Faculté de droit, et le non moins excellent comédien Pierre-Alain Clerc*. Cela sous l’égide de Victor Hugo et sa rutilante «Plaidoirie contre la peine de mort».

Le choix de Genève est idoine, car son barreau est un marigot, pardon un maelström de plaideurs à magnifiques effets de manches, à crinières soyeusement peignées. Et qui parlent si bien…

«Un peu trop bien et un peu beaucoup», commente un Vaudois d’en deçà de la Versoix, qui, par tradition ancestrale, se méfie des batoilleurs, des barjaqueuses et, de toute parlote prolongée. Il se réfère à deux dictons, au phrasé certes peu élaboré, mais qui condensent éloquemment toute une vieille mentalité cantonale: «Plus on se tait, plus on en dit.» Ou «quand on sait pas, on dit pas.»

Et à ce dialogue anecdotique:

-     Toi, Franky, t’es le seul du village qui a écouté le sermon du nouveau pasteur. C’était bien?

 

-     J’en ai déjà trop dit.

 

(*) Les 16 et 19 octobre, Uni-Bastions, 18h.30, entrée libre.

20/08/2012

Etuve caniculaire et soifs canines

 

La semaine passée, cette chronique a glorifié la splendeur sportive du cheval et ses empathies humanoïdes. Aujourd’hui, elle parle d’un autre meilleur ami de l’homme, mais pour le plaindre: après un éprouvant week-end, et pour plusieurs jours encore, le chien souffre de cette météo trop ensoleillée qui cuit toute notre contrée à l’étuvée. Les humains ne sont pas épargnés, surtout grand-tante Gladys que j’exhorte à boire dix fois par jour – sa sensation de soif s’est perdue avec l’âge. Et dont j’asperge d’eau fraîche les minces bras à l’aide de l’arrosoir-spray de ses pétunias. Cette touffeur nous a été apportée par des vents d’Espagne, torrides et secs. Trop secs pour déclencher des orages dans le ciel lémanique; et notre majestueuse cuvette alpine les a immobilisés pour les échauder davantage. L’air ne circule plus, on respire mal, on se met à rêver d’un éclair cinémascopique suivi de pluies tropicales. On se jetterait volontiers dans le tambour de son lave-linge pour un programme de rinçage et d’essorage.

Mais revenons au martyre des chiens par temps caniculaire. Il est à la fois physique (ils déploient une langue impressionnante de longueur, de moiteur, de désespérance) et moral. Ou plutôt philologique: au fond de leurs prunelles blondes luit une flamme obscure de culpabilité. Je gage qu’ils savent – ils sont tous savants - que le mot canicule est étymologiquement lié à l’astre qui préside à leurs destinées: Canicula, en latin «petite chienne» et l’autre nom de Sirius, l’étoile qui se lève et se couche en même temps que le soleil, cela en période de très fortes chaleurs… Pour ne rien arranger, elle endiamante la constellation dite du Grand Chien! Ainsi votre petit toutou a soif autant, sinon plus que vous, à cause d’un gigantesque toutou stellaire qui le nargue et tourmente son âme. Consolez-le de la chaleur en humidifiant souvent ses coussinets, et en lui donnant à boire. Sans précipitation. Suivez plutôt la manière homéopathique d’une jeune promeneuse, que j’ai croisée samedi au Petit-Chêne. Elle désaltérait son «chiot d’aisselle» (un jack-russell, je crois) avec un biberon de poche.

 

15/08/2012

L'homme et le cheval, suite

Pour déromantiser la moindre ma dernière chronique sur "la plus belle conquête de l'homme", voici de mon cher Vialatte une méditation sur le même sujet:

"Tout le monde a la notion du cheval. Si on ne l’a pas, il suffit à l’esprit de se représenter un âne, mais un grand âne avec la queue moins étriquée. Ou alors un boeuf, en moins gros, sans cornes, et avec une crinière. Ou à la rigueur un homard, mais sans pinces et sans carapace, monumental, avec le poil luisant et des sabots qui sonnent sur une route asphaltée.

"Ou alors un très grand lapin, un gros lapin de cinq cents kilos qu’on pourrait atteler à une voiture et qui ressemblerait à un cheval. Ou encore un paquet de lapins, de cinq cents lapins d’un kilo pièce, agglomérés pour faire un lapin synthétique qui aurait une crinière abondante, avec une selle et un jockey. Bref, tous les animaux sont propres à donner une idée du cheval à condition de les faire déformer par l’esprit dans le sens qui les rapproche réellement du modèle."